La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 38: The Flames of Content
La fumée les poursuivait comme un chien fidèle. René courait, le bras du frère de Katarina en travers de ses épaules, les jambes brûlées par l'effort et la peur. Derrière eux, le stockade flambait dans la nuit, crachant des langues de feu vers un ciel que la neige teintait d'orange.
— Ils ont ta sœur, souffla le frère. Son nom est Ella.
René ne ralentit pas. Les branches lui fouettaient le visage, la poudreuse s'engouffrait dans ses bottes. Le fer de la croix volée battait contre sa poitrine à chaque enjambée, marque et reproche.
— Je sais qui elle est, répondit-il. C'est moi qui l'ai sortie de ce camp.
Le frère s'arrêta net, forçant René à pivoter. C'était un jeune homme, pas plus de vingt ans, le visage sale et les yeux rougis par la fumée. Officier, à en juger par son manteau à parements violets, mais officier trop jeune pour la guerre qu'on lui avait livrée.
— Tu mens. Ella est morte au camp. C'est pour ça que je suis revenu.
René regarda en arrière. Le feu montait, des silhouettes s'agitaient autour des palissades comme des fourmis dérangées. Marie. Marie était là-bas.
— Elle n'est pas morte, dit-il en attrapant le jeune homme par le col. Elle était prisonnière avec un groupe d'autres. Je les ai libérés, mais les Impériaux nous ont rattrapés. Ta sœur est vivante, mais elle est retombée entre leurs mains.
Le visage du jeune homme se contracta. Il voulut parler, mais les mots moururent dans sa gorge.
— Tu portes la croix d'un de leurs officiers, fit-il enfin. Les soldats au camp disaient qu'un Français l'avait volée.
— Je l'ai prise à un homme que j'ai tué. Pas pour le voler. Pour me faire passer pour lui.
René fouilla dans sa besace, sortit la lettre qu'il avait récupérée dans la confusion de l'évasion. Le sceau de cire rouge du Cardinal, intact, sauf qu'il ne l'était pas. Il l'avait déjà brisé, il y avait des jours de cela, pour en lire le contenu avant de la brûler dans la cabane du chasseur. Ce qu'il tenait là, c'était une copie grossière, un leurre qu'il avait fabriqué dans l'espoir de tromper les Impériaux s'ils le capturaient.
Il la retourna entre ses doigts. Le papier était trop épais, la calligraphie trop hâtive. Et pourtant, lorsqu'il l'avait brandie pour distraire les gardes de la palissade, l'officier impérial avait mordu à l'hameçon. S'il s'était emparé de la lettre en croyant tenir le secret du Cardinal, alors il tenait un faux.
René glissa la main dans sa botte. Le cuir était humide, mais le parchemin caché dans la doublure restait sec. La vraie lettre. Celle qu'il avait brûlée était elle aussi un faux — il l'avait écrite lui-même dans la cabane du chasseur pour brûler quelque chose qui ressemblât à l'original. La véritable lettre du Cardinal, celle qui contenait les instructions réelles et compromettantes, trônait toujours là, dans sa botte, contre sa cheville. Il l'avait cachée avant même de dire à Marie qu'il brûlait tout.
Il se figea, la main contre sa jambe. Marie ne savait pas. Marie croyait que tout avait été détruit dans cette cheminée isolée, qu'ils étaient partis de zéro, libres de composer leur propre message de paix. Et c'était peut-être le cas. René voulait composer ce message — il y croyait, même — mais il n'était pas né de la dernière pluie. Les ambitions du Cardinal ne périssaient pas parce qu'un coureur de route le décidait. La lettre dans sa botte, c'était son assurance-vie. Sa monnaie d'échange. La preuve de ce qu'il savait, si jamais quelqu'un décidait qu'il savait trop.
— Cette lettre, dit le jeune homme en la voyant dans la main de René. C'est celle que tout le monde cherche ?
René la fourra dans sa ceinture.
— Une copie. Un faux. Un appât, si tu préfères.
Il regarda vers les flammes. Les silhouettes autour de la palissade s'étaient dispersées, certaines s'éloignant avec des chevaux. L'une d'elles, plus petite que les autres, était traînée vers le chemin du nord, vers les lignes impériales. Marie.
— Ils l'emmènent au château de l'Empereur, dit une voix derrière lui. Une voix qu'il n'avait pas entendue depuis la glace.
René se retourna. L'officier suédois du duel se tenait là, à vingt pas, un pistolet encore fumant dans la main droite. Son manteau était déchiré, du sang séché lui maculait la tempe, mais sa mâchoire était serrée et son œil clair ne cillait pas.
— Je vous laisserais mourir ici, dit l'officier. Vous avez gagné ce duel et vous m'avez épargné. Je vous dois donc une dette, aussi odieuse qu'elle soit.
René mesura la distance entre eux. Trop loin pour un couteau. Trop proche pour s'enfuir sans se faire tirer dans le dos.
— Vous laissez faire ? demanda-t-il.
— Je suis un soldat suédois. La femme a quitté les lignes, elle sera jugée comme transfuge ou espionne selon l'humeur du commandant. Ce n'est pas ma guerre.
Le frère de Katarina — Hans, c'était son nom, Hans Vogler — s'interposa d'un pas.
— Ma sœur est dans ce groupe de prisonniers. Je l'ai vue de mes propres yeux.
L'officier hocha lentement la tête, sans le regarder.
— Je sais. Je l'ai vue aussi. Et je n'ai rien pu faire. Les ordres impériaux priment sur les convenances.
Le feu craqua quelque part derrière eux, une poutre s'effondra avec un soupir de géant. René sentit ses poumons brûler, non de la fumée, mais d'une colère froide qui montait dans son ventre.
— Vous avez reçu des ordres pour elle ? demanda-t-il. Une femme sans importance ?
L'officier serra les lèvres. Il y avait quelque chose dans son regard, un inconfort trop profond pour être simplement politique.
— Les ordres sont venus par un courrier express il y a deux jours. Toute personne associée à la lettre du Cardinal doit être remise à l'autorité de Vienne. Ce n'est plus une affaire de front.
René sourit. Un sourire sans joie, celui d'un homme qui comptait les cartes sur une table qu'il croyait vide.
— Alors le Cardinal sait que sa lettre est en jeu. Et il veut tout éteindre avant que la nouvelle atteigne Stockholm.
— Je ne sais rien des intentions du Cardinal, répondit l'officier. Je sais seulement que j'ai vu cette femme tiraillée par une escouade de Reiter et que je n'ai rien fait pour l'en empêcher. Et je sais que c'est la première fois depuis longtemps que je me coucherai avec cette pensée.
Le feu ronfla comme un orgue épuisé. Hans fit un pas vers le cheval attaché à un bouleau mort — une bête de trait, pas de guerre, mais solide.
— Alors on va la chercher, dit-il. Vous et moi.
René resta immobile. Sa botte pesait contre sa cheville, lourde de promesses contradictoires. Le faux pouvait servir — une monnaie d'échange contre Marie. La vraie lettre, elle, ne se négociait jamais.
— Pas ce soir, dit-il. Il faut traverser les lignes dans le noir, pas en pleine cavalcade. Et il faut savoir où ils la conduisent.
— Au château, dit Hans. Leur garnison la plus proche est un bastion à trois lieues d'ici, avec des donjons. Ils y passeront la nuit avant de rejoindre Vienne par la route du nord.
René hocha lentement la tête. L'officier suédois fit claquer ses talons, un geste d'adieu militaire adressé à personne en particulier.
— Une dette est payée, dit-il en replaçant son pistolet dans sa ceinture. Seulement, si vous tentez d'approcher ce bastion, vous ne passerrez pas la nuit. Ne le tentez pas avec cette lettre.
— Merci du conseil, répondit René sans le remercier.
L'officier disparut dans la neige, absorbé par l'obscurité entre deux colonnes de pin. René compta jusqu'à dix avant de souffler lentement. Il s'accroupit, sortit la lettre de sa botte, la déplia au-dessus du sol gelé. Les lignes du Cardinal s'étalaient, noires et nettes, avec le sceau intact à l'encre vermillon.
— Elle est vivante, dit-il, même si c'était à lui-même qu'il parlait. Je la ramènerai. Mais je le ferai à ma façon.
Il replia la lettre soigneusement, dix plis précis, et la glissa dans une poche intérieure de son manteau, contre son cœur.
Hans le regardait faire, les mains croisées sur sa poitrine, visiblement déconcerté.
— Vous dites que vous brûlez cette lettre, puis vous la cachez. Vous la montrez aux Impériaux, puis vous la gardez. Vous êtes un tissu de mensonges, coureur.
René se releva et arrangea son manteau. Il se dirigea vers le cheval, caressa la bête entre les oreilles pour s'en faire une alliée.
— Non, dit-il. Je suis un survivant. Et pour survivre, je décide ce qui est vrai au moment où ça m'arrange.
Il fixa le jeune homme dans les yeux.
— Ta sœur est vivante. Je la sortirai de ce bastion avant l'aube. Et si je dois mentir à toute la chrétienté pour le faire, je le ferai.
Hans ne répondit pas. Il n'eut pas à répondre. Le silence qui suivit était d'accord — le silence d'un homme qui n'a plus rien à perdre et qui a décidé de suivre un menteur parce que le menteur, au moins, savait où aller.
René enfourcha le cheval et tendit la main.
— Monte. On a trois lieues avant l'aube, et je connais une route qu'aucune sentinelle ne surveille.
Le jeune homme monta derrière lui. René tira sur les rênes, orienta la bête vers l'ouest, là où la route de la carte s'effaçait dans les bois et où personne ne les attendait.
Le feu continuait de brûler derrière eux, mais il s'éteindrait tout seul.
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