La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 39: The Cardinal's Cross
La neige s’accrochait aux sapins comme des doigts morts. René avançait dans l’ombre des troncs, le fusil de Hans chargé et froid contre son épaule. La bastion impériale se dressait à deux cents pas, ses murs de pierre grise émergeant de la brume comme une mâchoire brisée.
« Elle est là, souffla Hans. Mon unité y a tenu garnison l’hiver dernier. Les cellules sont sous la tour est. »
René regarda les créneaux. Des torches tremblaient dans le vent. Il avait promis à Marie qu’il la tirerait de là avant l’aube. L’aube était encore à trois heures, mais chaque minute pesait comme du plomb dans sa poitrine.
Il sortit la carte de sa botte — la carte du passage secret, celle qu’il avait gardée cachée même de Marie. Ses doigts gelés suivirent le tracé : un tunnel d’évacuation qui débouchait sous la chapelle. Il fallait traverser le cimetière des gardes, puis longer le mur ouest.
« Tu restes ici, murmura-t-il à Hans. Si je ne reviens pas dans deux heures, va-t’en. Trouve ta sœur par tes propres moyens. »
Hans allait protester, mais René était déjà en mouvement, plié dans l’ombre des tombes. La neige étouffait ses pas. Il compta les pierres tombales jusqu’à la douzième, comme le marquait le croquis, et trouva la trappe sous une dalle descellée.
Le tunnel sentait la terre et la rouille. Il rampa dans le noir pendant ce qui sembla une éternité, le cœur cognant contre ses côtes. Quand il atteignit la chapelle, il entendit des pas au-dessus de lui — deux hommes, qui parlaient en allemand.
« …l’ordre vient de Vienne, disait l’un. La femme est précieuse. Ils veulent l’interroger là-bas, personnellement. »
« J’ai entendu dire que le Cardinal lui-même a mis un prix sur sa tête. »
René s’immobilisa. Le Cardinal. Il croyait être loin de son ombre, mais elle s’étendait jusqu’ici, noire et tenace.
Les pas s’éloignèrent. Il poussa la porte de la sacristie et se glissa dans le couloir des cellules. Le garde au poste était jeune, presque un enfant. René l’étrangla sans bruit, posa le corps contre le mur comme un homme ivre, et prit ses clés.
La cellule de Marie était la troisième. Il ouvrit la porte en tremblant d’espoir.
Elle était vide.
Sur la paillasse, un morceau de tissu — un ruban bleu qu’elle portait aux cheveux. Et sur le mur, écrit en charbon, un mot unique : *Vienne.*
René s’accrocha aux barreaux. Vienne. Le château de l’Empereur. Ils l’avaient déjà fait partir pendant qu’il rampait dans la terre. Le duel sur la glace, les jours de fuite, tout cela pour arriver trop tard.
Il resta là un long moment, la rage et l’impuissance luttant dans sa gorge comme deux bêtes féroces. Puis il replia le ruban dans sa poche, sortit par où il était venu, et refit surface dans la neige à l’aube.
Hans n’était plus là. Mais un cavalier l’attendait à la lisière des arbres, le visage à moitié caché par une capuche de voyage. Il tenait la bride de son cheval, un étalon noir qui soufflait des nuages de vapeur.
« Tu as livré le message, Delacroix ? » Une voix sourde, calme, sans trace d’accent allemand.
René se figea. Personne ne savait qu’il était là. Personne, sauf…
Le cavalier baissa sa capuche. C’était un visage inconnu — marqué par la petite vérole, encadré de cheveux gris. Pas un visage de soldat, mais de fonctionnaire.
« Je viens de la part du Cardinal, dit l’homme. Il m’a chargé de te rappeler ta mission. »
René sentit la lettre brûler contre sa botte. La vraie lettre. Celle qu’il avait dit avoir détruite. La vengeance du Cardinal lui collait à la peau.
« La mission est terminée, répondit-il. Les lettres sont parties en fumée.
— Serais-tu en train de me mentir, courier ? » L’émissaire sourit, et ce sourire était plus menaçant qu’une lame. « Le Cardinal sait que tu as conservé sa lettre. Il sait que tu as forgé un double pour les Suédois. Il sait même que la femme est à Vienne. » Il fit avancer son cheval d’un pas. « Il m’a chargé de te dire ceci : si tu tentes d’échanger la vraie lettre contre la vie de la femme, il fera publier ton vrai nom dans toute l’Europe. Tes enfants — si tu en as — porteront ta honte jusqu’à la troisième génération. »
René ne cilla pas en entendant cela, mais son sang tourna froid. Le Cardinal savait. Il savait tout. Et il lui ordonnait de laisser Marie mourir.
« Il ose m’ordonner de la laisser aux mains de l’Empereur ?
— Il ose et il ordonne, dit l’émissaire. La lettre doit arriver au chancelier suédois. C’est ta seule mission. Marche sur Vienne, et la femme est perdue. Marche sur Bernau, et le Cardinal te reniera — mais il ne te détruira pas. »
René se tourna vers l’ouest, là où le soleil se levait au-dessus des sapins. Bernau, à trois jours de cheval. Vienne, à cinq dans l’autre sens. Sa mission, sa promesse, son salut — tout se divisait entre deux points sur un continent ravagé.
« Et si je refuse ? » demanda-t-il, les mains crispées sur ses épaules.
L’émissaire tira une lettre pliée de son manteau. « Alors je remets ceci au chancelier suédois — et le chancelier saura que la paix que tu lui proposes n’est qu’un mensonge sous ton sceau. René Delacroix, tu seras pendu comme faussaire et traître. »
Les options se resserrèrent dans sa gorge. Livrer la lettre — la vraie, celle qui portait la guerre et la haine — et perdre Marie pour toujours. Brûler la lettre et perdre sa vie, et peut-être Marie malgré tout.
« Je dois réfléchir », dit-il.
L’émissaire hocha la tête. « Tu as jusqu’à l’équinoxe, Delacroix. Puis je trancherai pour toi. »
Il tourna son cheval et disparut dans la forêt, laissant René seul au milieu de la neige, avec trois jours de liberté pour décider du sort de deux armées et d’une femme qu’il ne savait pas encore aimer.
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