Lumen Reads

La Malédiction du Courrier

Lire le chapitre 5: The Weizenfeld Masquerade

La bourgade de Weizenfeld sentait le cuir brûlé et la bière éventée. René tira sur les rênes de son cheval volé, une haridelle aux flancs creusés, et jugea l’endroit d'un coup d'œil : une grand-rue boueuse, des enseignes de bois grinçant sous le vent de plaine, et au-delà des toits bas, les clochers pointus d'une église luthérienne. Parfait. Une ville de marchands, pas une garnison. Il espéra que les affiches à son nom n'étaient pas encore clouées à tous les murs.

Il mit pied à terre devant l'écurie d'un aubergiste nommé Braun, un homme gras au visage rougeaud qui l'accueillit avec la méfiance réservée aux étrangers. René ne lui laissa pas le temps de poser des questions. Il parla tout de suite, en allemand teinté d'accent souabe, se présentant comme Johann Weber, marchand de toile de Ulm, contraint de voyager avec un seul cheval après que des maraudeurs eurent dérobé son attelage — lamentable histoire, n'est-ce pas, que ces temps troublés.

Il étala trois pièces d'argent sur le comptoir. L'aubergiste les regarda sans les prendre. Il regarda ensuite la jambe de René, bandée sous le pantalon, et la canne qu'il n'osait pas trop solliciter.

— Maraudeurs, dites-vous ? demanda-t-il. Ils vous ont pris votre attelage mais pas votre bourse ?

— Ils étaient pressés, répondit René en haussant les épaules. Le feu prenait déjà à ma charrette. Je me suis enfui par l'arrière avec le peu que je portais sur moi.

L'aubergiste hésita. Puis il prit les pièces.

— Le maréchal-ferrant est au bout de la rue. Je vous conduirai à son enclos. Mon cousin y vend deux bons chevaux, solides, si vous avez les moyens.

René fit nourrir sa haridelle et suivit l'aubergiste dans la poussière du soir. Il marchait lentement, la douleur à la jambe lancinante à chaque pas, et il la sentait chaude sous la laine. Il pressa la main contre sa cuisse à travers l'étoffe. Un frisson de fièvre le parcourut, léger mais présent. Il serra les dents.

L'enclos du cousin — un certain Metzger — sentait le fumier et le fer chaud, une odeur familière qui rappelait à René les étapes de sa vie de coureur de routes. Dans la pénombre, trois chevaux tournaient en rond. Un rouan fatigué, un alezan aux yeux vifs, et un étalon noir aux jambes fines, à l'encolure haute, qui frappait le sol avec impatience. René le vit et son cœur fit un bond.

— Celui-là, dit-il, en désignant l'étalon. Combien ?

Metzger cracha par terre.

— Celui-là n'est pas à vendre. Il est réservé pour l'écuyer du colonel.

— L'écuyer du colonel ? s'étonna René. Il y a une garnison ici ?

— Pas encore. Mais l'écuyer de l'armée impériale passe demain matin, au nom du colonel Ossa, pour réquisitionner des montures de qualité pour ses officiers. Alors si vous voulez un cheval, marchand, prenez le rouan. Il est honnête.

Le nom d'Ossa frappa René comme un coup de poing en plein ventre. Il s'interdit de tressaillir, maintint son visage impassible, mais son esprit travaillait à toute allure. Ossa. Le colonel qui l'avait traqué depuis la ferme brûlée. L'homme qui avait ses affiches, sa description, son visage peint en noir sur le bois, dans toutes les villes de la région.

Il se força à sourire à Metzger.

— Le rouan a l'air fragile, dit-il. Et l'alezan ?

— L'alezan est une jument de labour. Elle fera une lieue en une heure si vous la priez. Mais l'étalon, je vous le répète...

— Je l'entends bien, l'interrompit René. Je prendrai le rouan, alors. Une heure pour le seller, nous verrons bien.

Il paya une avance, puis alla boire un verre de bière à l'auberge voisine, un lieu enfumé où des soldats de passage jouaient aux dés. Il s'assit dans un coin, prit une chope, et écouta. Les conversations tournaient autour de la guerre, des impôts, des récoltes perdues. Et d'un sujet qui le fit se redresser : un second courrier, parti de Strasbourg, qui portait des dépêches pour l'armée du Rhin. "Un petit homme sec, avec un nez en bec d'aigle", disait un soldat. "Il a traversé ici avant-hier, au galop, avec une escorte de deux cavaliers légers."

René but une gorgée de bière en réfléchissant. Un second courrier. Cela ne pouvait être que le correspondant d'Ossa — ou bien quelqu'un qui portait une autre copie du pacte, un autre message scellé qui croiserait le sien quelque part sur la route de Verdun. Il savait qu'il aurait désormais deux hommes à semer, ou deux hommes à tromper.

Il vida sa chope, se leva, et retourna à l'enclos. La nuit tombait, couvrant Weizenfeld d'un voile gris. Metzger n'était plus là ; seul son valet somnolait dans l'écurie, un garçon d'une quinzaine d'années aux yeux fatigués. L'étalon noir se tenait près de la barrière, méfiant. René l'approcha doucement.

C'est alors qu'une voix claqua dans l'obscurité :

— Vous ! Arrêtez-vous là.

Deux officiers impériaux émergèrent de l'ombre de la forge, cuirasses sombres, lames aux ceintures. Le plus grand d'entre eux, un capitaine aux cheveux gris, tenait une lanterne et scrutait René de la tête aux pieds.

— Vous êtes le marchand de toile ? Celui qui vient d'arriver ?

— Lui-même, répondit René avec un sourire qu'il voulut désarmant. Johann Weber, de Ulm. Que puis-je pour vous, messieurs ?

Le capitaine ne sourit pas.

— Réquisition de guerre, dit-il. Les armées de Sa Majesté Impériale ont besoin de chevaux, de chariots et de provisions. Vous êtes marchand, vous avez voyagé sur les routes. Vous voyagerez moins pour l'instant.

René sentit le piège se refermer. Il joignit les mains, adoptant l'air soumis du commerçant.

— Capitaine, je suis un honnête homme, j'ai des lettres de marchandise, des sauf-conduits. Laissez-moi passer jusqu'à Ulm et je vous jure...

— Vos jurements, je m'en balance, coupa le capitaine. Nous allons inspecter vos bagages. Où sont-ils ?

C'était maintenant ou jamais. René jeta un œil rapide à l'étalon, à la barrière, à la porte de la forge, aux deux soldats. L'officier grisonnant tenait le trousseau de clés de l'enclos, orgueilleux de sa saisie imminente. L'autre, un jeunot nerveux, avait la main sur la poignée de son épée. Ils étaient à deux pas de lui, à un mètre à peine.

— Messieurs, dit René d'un ton conciliant, si vous voulez bien me suivre à l'auberge, j'ai mes lettres dans ma sacoche, et je vous les montrerai avec plaisir. Un verre, peut-être ?

Il fit un pas vers la porte, s'inclina légèrement — un guet-apens dans un geste de servilité — et, dans le même mouvement, se redressa, balaya le sol d'un coup de pied dans l'écuelle qui traînait près de l'étable, envoyant un jet de cailloux dans les jambes du capitaine. L'homme trébucha et sa lanterne tomba, s'éteignant dans la boue. René ne perdit pas une seconde : il fonça sur la jeunot, attrapa le poignet qui cherchait l'épée, tordit, et le soldat cria de douleur, son arme tombant dans la paille.

— Au feu ! hurla René dans l'obscurité, la voix la plus forte, la plus terrifiée qu'il put trouver. Au feu ! A l'aide ! Les granges brûlent !

Sa voix porta jusque dans l'auberge voisine, où les soldats de passage, déjà échauffés par la bière, jaillirent dans la nuit, alertes, confus, dans un brouhaha de bouteilles cassées et de jurons. Trois ou quatre hommes foncèrent vers l'écurie, un autre se prit un coup de pied de cheval dans le flanc et il se plia en deux. L'obscurité de l'enclos devint une mêlée indistincte de corps braillant et de bêtes affolées. Quelqu'un frappa le jeunot par accident ; le jeunot cria à la trahison ; un cavalier dégaina.

René se faufila entre les ombres jusqu'à l'étalon noir. Il coupa la corde d'une seule passe de couteau, posa la main sur l'encolure frémissante, murmura une parole douce, et avant que le désordre soit tempéré, il était en selle, nu-dos, volant par-dessus la barrière dans un saut qui le fit maudire les saints — la jambe blessée hurlant un feu nouveau sous le choc.

Il galopa dans les champs, fendant la nuit ouvrière, les cris de Weizenfeld s'éloignant derrière lui dans un écho déchiqueté. Il ne ralentit pas tant que le village ne fut plus qu'une lueur tremblante à l'horizon. L'étalon courait comme une bête immortelle, la foire de Dieu entre ses flancs. La fièvre battait dans ses tempes ; une sueur chaude perlait à son front. Mais il était vivant, libre, monté sur un animal digne du diable.

Il ralentit enfin au bord d'un ruisseau, descendit, s'agenouilla et but à même l'eau glacée. Il se redressa, et un frisson de fièvre le saisit, violent, si fort qu'il dut s'accrocher à l'étalon pour ne pas tomber. La jambe le brûlait comme un charbon arraché aux braises.

Il n'atteindrait jamais Verdun à ce rythme. Il devait trouver de l'aide — ou mourir sur la route en tenant une lettre qu'il commençait à peine à comprendre, une lettre qui n'était peut-être plus la sienne à porter.