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La Malédiction du Courrier

Lire le chapitre 6: The Debt to Anton

La pluie dégoulinait du col des sapins, lourde et grise, quand la première flèche vint embrocher le sol à un pouce du sabot du grand étalon noir. René tira sur les rênes, la main déjà sous la veste, là où la lame courte reposait contre sa hanche fumante de fièvre. Un, deux, trois hommes sortirent des fourrés, arbalètes bandées, l'un d'eux avec une balafre qui lui fendait toute la moitié de la face.

— Bas les armes, damoiseau, dit le balafré. On veut ta bourse, ton cheval, et même cette belle fièvre de ta peau qui te rend si aimable.

René éclata de rire, puis s'arrêta net — c'était trop tard pour se composer un visage. Le balafré haussa les sourcils, la bouche ouverte. Il s'approcha, la tête penchée.

— Nom de Dieu. C'est pas possible.

La fièvre déformait la lumière. René voulut parler, et rien d'autre ne sortit que ce hoquet sale que les hommes appellent la peur. Son front ruisselait malgré la pluie, et sa jambe gauche, où la gangrène chantait sa pourpre symphonie, ne le portait plus qu'à grand-peine.

— Delacroix. Toi. Ici.

René força un sourire.

— Connais pas.

Le balafré se retourna vers ses hommes, un cri de joie sauvage dans la gorge.

— Raconte-toi ça ! Celui-là m'a sorti de la fosse du diable à Lützen, quand les Suédois raclaient tout. Il m'a traîné sur son dos à travers un champ d'arquebusiers, alors que je pissais encore mes boyaux. Et on me demande aujourd'hui de lui couper la route !

Les arbalètes se baissèrent lentement. René ne bougeait pas. Le souvenir lui revint en brouet indistinct — un jeune Saxon, visage en sang, qu'il avait tiré des Dents-Louves pour la gloire d'une rançon qui ne vint jamais. Il y avait tant de corps cette année-là qu'on aurait pu paver une route jusqu'à Vienne.

Anton. C'était son nom. Anton Schröder.

— Je suis pas soldat du Roi, dit René. Je suis mort aussi. Depuis longtemps.

Anton le regarda, la pluie creusant des rigoles dans les plis de sa balafre.

— Je m'en fous. T'as sauvé ma peau quand t'étais pas forcé de le faire. J'étais un corps de rien, et t'as choisi de me traîner là où les mouches ne me mangeraient pas encore. Ma dette, elle compte sur tes os comme la mienne compte sur les miens.

Il fit un geste. Deux hommes traînèrent une traverse de bois, et René se laissa glisser de la selle. La terre bougea sous ses yeux comme une couverture mouillée. Anton le rattrapa avant qu'il ne touche le sol.

— T'en as la fièvre en charroi complet, dit Anton. Viens. Ma cabane est pas loin. On va te panser cette jambe avant qu'elle ne pourrisse jusqu'au cœur.

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La cabane tenait debout par miracle et par coutume. Un toit de tourbe, une porte de planches clouées sur une paire de barils. Dans le foyer, un feu ronflait entre trois pierres, et l'air sentait le lard de guerre et la terre mouillée. René cligna des yeux, couché sur un lit de fourrures qui puait le chien trempé. Sa jambe était nue jusqu'à la cuisse, la chair enflée, violacée, des raies rouges qui montaient vers son genou comme un graphique de mort.

Anton siffla entre ses dents en versant une gourde d'alcool sur la blessure.

— C'est la piste rouge qui me dit ce que je dois te dire. T'as encore trois jours, peut-être quatre, avant que le mal ne gagne. Je peux pas te soigner. Mais je connais quelqu'un qui le peut.

René serra les dents contre la brûlure de l'eau-de-vie.

— Qui ?

— Un juif. Un vieux qui connaît les herbes et les couteaux. Il est établi du côté d'Alpirsbach — enfin, établi, façon de parler. Il se cache dans le grenier d'une forge abandonnée. Mais si t'y arrives sans te faire ramasser auparavant, il t'ouvrira la viande et fermera les humeurs.

Anton attisa le feu, s'accroupit en face de René, le visage bizarrement doux pour un homme qui piégeait les voyageurs sur la route de Francfort.

— Et je te dois plus que la peau, Delacroix. T'as les postes à cheval du Kaiser à tes trousses, non ? J'ai entendu les descriptions. Garçon noir comme le corbeau, une jambe blessée, une lettre sur lui.

— J'ai pas de lettre, dit René.

— Bien sûr que non, dit Anton sans y croire une seconde. Il y a un émissaire du Kaiser qui roule vers Verdun par le chemin des moines. Je le sais par les passeurs.

Le regard de René s'aiguisa malgré la fièvre.

— Le chemin des moines ?

Anton se pencha. Deux doigts sur le sol poussiéreux, il traça une ligne ravinée.

— C'est une vieille route de contrebande qui descend par les abbayes ruinées jusqu'à la vallée du Doubs. Personne ne la surveille autant que les routes maîtresses. Tu pourras la suivre sans te montrer aux barrières — à condition de savoir où la rejoindre.

— Et où ça ?

— C'est là que ça se complique. Le départ, c'est une chapelle brûlée, une heure au sud de Schramberg. Mais il faut y arriver. Et entre ici et là, la forêt grouille de patrouilles. Ils cherchent un cavalier à corbeau, la jambe faible.

René regarda ses propres mains. Elles tremblaient comme des feuilles dans un courant d'air.

— Donne-moi une heure de feu, dit-il. Ensuite je partirai.

— Tu tiendras pas une heure. T'as la fièvre en toi. Même le vin ne te montera plus aux joues.

Anton se leva, fouilla dans une malle fendue, en tira un manteau de drap épais, vert-de-gris, sans ornement mais avec une encolure de moine.

— Mets ça. Les coureurs de bois voient ce qu'ils veulent voir : un homme d'Église en route vers les ruines, la jambe mal prise par le froid. Avec ça, tu passeras plus loin qu'en costume de marchand, promis.

René prit le manteau. Le drap sentait la laine brute et la cendre de vieux foyers.

— Pourquoi tu fais ça, Anton ? T'as rien à gagner à m'éviter une balle dans la nuque.

Anton sourit, d'un sourire sombre et gercé.

— Parce que tu m'as payé cette dette avec chair et sang un jour de charnier. On ne rembourse pas la dette d'un corps avec la monnaie d'un autre. Et puis, t'as pas l'air d'un homme qui porte une bonne nouvelle. J'ai vu ta nuque filer des patrouilles depuis deux jours. T'as quelque chose là qui te brûle de l'intérieur.

René ne répondit pas. Ses doigts serraient la lettre contre sa poitrine, cachée sous le maillot sale, déposée comme un coup de couteau entre ses côtes habitée par un mal contraire à sa poigne.

Anton apporta de l'eau chaude et un linge. Il refit le bandage de la jambe en resserrant, pressa une pâte d'absinthe et de bourdaine sur la plaie enflammée. René haleta, le dos arqué, mais ne cria pas.

— Bois ça, dit Anton en lui tendant un bol sombre. Baume de tilleul, épine-vinette et un doigt d'opium. Ça te portera deux heures. Après, monte le cheval tant que tu peux. Et quand tu le pourras plus, tu loueras ton dos.

René avala le liquide amer. La chaleur du poison lui monta au cerveau comme une vague dorée, lavant le tranchant affûté de la douleur.

— La chapelle, dit-il. Elle a un signe ?

— Oui. Une vierge noire, la tête cassée. Tu ne peux pas la manquer.

René se leva. Sa jambe tenait, d'une façon mensongère et légère, comme si l'os avait été remplacé par de l'air chaud. Il enfila le manteau vert-de-gris, serra la ceinture, ajusta la lame contre son flanc.

Anton le regarda faire, la tête inclinée.

— Delacroix. Une dernière chose.

— Dis.

— Ce que tu portes, cette lettre, cette route que tu prends — c'est une affaire qui dépasse des bourses de cuir et des rançons. J'ai vu des hommes dans ta condition mourir sur des tuiles de hasard. Si tu te perds, tu sauras où sont les tiens. La forêt est grande. Ton corps, il est le seul que tu possèdes.

René hocha la tête. Il sortit dans la pluie. Le grand étalon noir flaira son manteau et se laissa monter. Derrière lui, Anton resta sous l'avancée de son toit, immobile, les yeux noirs, jusqu'à ce que la silhouette disparaisse dans le matin gris.

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Le chemin d'Alpirsbach s'ouvrit devant lui comme une gueule de bois mouillée. Les sapins se resserraient, la forêt devenait noire et affamée. Le manteau vert-de-gris le protégeait du vent, mais pas de la fièvre qui reprenait, régulière, comme un sarcleur patient, à chaque foulée du cheval.

La jambe battait contre le flanc de l'étalon, et le sang chaud se glissait dans sa botte en un filet continu. René s'agrippait aux rênes, le menton sur la poitrine, les mots d'Anton qui tournaient dans son crâne comme des corbeaux affamés.

— T'as pas l'air d'un homme qui porte une bonne nouvelle.

La lettre pesait contre son cœur, une tache de froid sous le maillot qui empestait la cendre et la sueur. Il aurait pu la brûler dès le premier jour — une poignée de pages, un feu, la fin d'un pacte qui saignerait des deux nations. Mais il ne l'avait pas fait. Il ne savait plus pourquoi.

La route tourna. À l'orée d'une clairière abandonnée, le clocher brisé d'une chapelle se dessina contre le ciel de plomb. Une vierge noire se dressait devant l'entrée, la tête arrachée, la boue s'égouttant de son socle.

René tira sur les rênes. Sa vue se brouilla. Il mit pied à terre, les mains tremblantes, et traîna sa jambe vers la porte ouverte.

À l'intérieur, une odeur de cendre humide et de vieux os. Un homme était assis près des restes d'un autel brisé, la tête entre les mains. Il portait encore l'uniforme de cuir des officiers impériaux — le col doré des Feldhauptleute, le sang séché sur ses manches.

L'homme leva les yeux. Il avait une cicatrice au visage, une pâleur de linceul, et il regarda René entrer sans ciller, comme si le fantôme entrait chez un autre fantôme.

— On t'a envoyé pour la lettre, murmura-t-il d'une voix d'outre-tombe. Tu es le courrier. Tu es l'homme qu'ils m'ont décrit.

René s'arrêta. Sa main chercha la lame sous son manteau. Ses jambes ne le portaient plus que par un fil de volonté tressé sur la paille de la fièvre.

L'officier se leva lentement, le regard fixe.

— Il faut que je te le dise. On m'a chargé de tendre l'embuscade. Pour toi. À la chapelle, au passage du Doubs.

René ouvrit la bouche pour parler — et rien ne sortit que l'air froid de la nef en ruine.