La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 7: The Priest's Confession
La poudre et le sang avaient laissé un goût de fer dans la bouche de René. Le Feldhauptmann gisait contre le mur éventré de la chapelle, sa cotte de mailles sombre ouverte sur une plaie qui n'en finissait plus de suinter. Ses yeux, d'un gris d'hiver, suivaient chaque geste de René avec une précision qui sentait le vieux soldat.
— Tu es plus mal en point que moi, dit l'officier dans un râle. Ta jambe pue la gangrène, et ta fièvre te brûle de l'intérieur. Tu ne passeras pas la nuit sans soins.
René s'accroupit à distance, le couteau à la main. Le froc de moine qu'Anton lui avait donné pendait sur ses épaules comme un linceul.
— Et toi, tu ne passes pas l'heure. Alors parle. Qui t'a envoyé m'attendre ici ?
Le Feldhauptmann cracha un filet de sang. Un sourire cassé éclaira son visage taillé par les campagnes.
— Le colonel Ossa lui-même. Il savait que tu traverserais la Forêt-Noire. Les bandits d'Anton, on les connaît. On savait que tu les trouverais. La chapelle brûlée, c'est l'étape obligée. La route des moines, la vieille voie des contrebandiers vers Verdun.
— Verdun. On dirait que tout le monde connaît ma destination.
— Tout le monde connaît le courrier français. Celui qui porte la lettre. Ton visage est sur les affiches de Strasbourg à Constance. Description précise : taille moyenne, cicatrice au sourcil gauche, accent du Poitou qui revient quand tu es fatigué. Tu es fatigué, là, Delacroix.
L'emploi de son nom frappa René plus fort qu'un coup de crosse. Il ne l'avait pas donné. L'officier ne pouvait pas le connaître.
— Tu me connais, toi.
— Je t'ai vu à Lützen. Tu as sauvé ce bandit, Anton, sur le champ de bataille. Tu l'as traîné hors de la mêlée comme un sac de grains, sous les canons suédois. Je commandais l'escouade impériale sur le flanc gauche. À trois cents mètres, avec une lunette, j'ai vu ton visage. Je ne l'ai pas oublié.
René se releva, la douleur dans sa jambe lui arracha une grimace. Il fit un pas vers l'officier, le couteau ferme.
— Alors tu sais pourquoi je porte cette lettre. Tu sais ce qu'elle contient ?
— Je sais seulement qu'elle vient de Paris, qu'elle passe par Breisach, et qu'elle doit rejoindre Verdun avant la fin de la lune. Et je sais que le colonel Ossa veut qu'elle n'arrive jamais. Il a envoyé trois escouades pour te barrer la route. Moi ici, deux autres sur les cols. Et un cavalier seul, un de ses meilleurs, qui file vers Strasbourg pour doubler le message et rejoindre Verdun avant toi.
Le cavalier de Strasbourg. René se souvint des bribes entendues au poste frontalier. Il avait cru que c'était un écho, une fausse piste. C'était bien réel.
— Pourquoi me raconter tout ça ? Tu agonises, tu devrais prier, pas confesser les plans de ton colonel.
Le Feldhauptmann rit, un son humide qui finit en quinte de toux. Du sang rosit ses lèvres.
— Ossa m'a laissé ici avec dix hommes pour t'embusquer. Il savait que tu étais blessé. Il savait que tu tomberais dans le piège. Mais il ne savait pas que j'avais une dette, moi aussi, dans cette guerre. En 1632, à la batière de Rain, ton cardinal français a fait livrer des vivres à mon régiment. On mourait de faim, on tenait le flanc, et ses chariots sont arrivés. Il y avait un intendant français avec les chariots. Un homme maigre, avec des yeux tristes. Il m'a donné son propre manteau quand il a vu que je grelottais. Je ne me souviens plus de son nom. Je me souviens que c'était un Français. Et toi, tu es français. Alors je ne te tue pas. Je te laisse passer. Prends mon cheval, il est attaché derrière l'autel. Prends mes papiers, ils te feront passer les postes du Saint-Empire.
— Tes papiers porteront un nom impérial. Un Feldhauptmann. Je ne peux pas passer pour toi.
— Tu n'es pas obligé. Prends mon anneau. Il porte le sceau du régiment de Baden. Montre-le aux postes. Dis que tu portes un message du Feldhauptmann blessé à ton commandement. Les soldats ne savent pas lire, mais ils savent reconnaître un sceau. Tu passeras jusqu'au Tyrol. Après, tu seras seul.
L'officier tendit une main tremblante. À son auriculaire, un anneau d'acier brut, gravé d'un aigle aux ailes déployées.
René hésita. C'était peut-être un piège. L'officier pouvait lui donner un anneau volé, un sceau falsifié qui le ferait arrêter au premier poste.
— Qu'est-ce que tu veux en échange ?
Le Feldhauptmann ferma les yeux, la douleur crispant ses traits.
— Ma fille. Elle vit à Villingen, chez une tante. J'étais en route pour la voir quand Ossa m'a détourné vers cette chapelle. Si tu passes par là, dis-lui que son père est mort en priant pour elle. Pas en tuant. C'est tout ce que je demande.
René regarda l'homme, le sang qui s'étalait lentement dans une flaque sous son dos. Il était déjà presque mort. L'honneur, la dette, la confession — tout cela pouvait être un dernier mensonge de soldat, ou la seule vérité d'un homme qui n'a plus rien à perdre.
Il prit l'anneau. L'acier froid glissa à son médius.
— Comment s'appelle ta fille ?
— Anna. Chez les sœurs de Villingen, dans la maison de ma sœur Klara. La maison à l'enseigne du Cerf, près de l'église Sainte-Marie.
René hocha la tête. Il ne ferait pas le détour. Il ne pouvait pas se le permettre. Mais il ne le dit pas.
— Je ferai ce que je peux.
L'officier ouvrit les yeux, un éclat de reconnaissance dans son regard éteint.
— Encore une chose. Le blessé que tu as sauvé d'Ossa — Anton — sa dette est payée. Mais sa route à lui, celle des contrebandiers, passe par Alpirsbach. Il y a un médecin juif là-bas, vieux, avec des mains de chirurgien. Il soigne les hommes de toutes les armées, pourvu qu'on paie. Va le voir. Ta jambe doit être coupée proprement ou elle te tuera.
— C'est toi le docteur, maintenant ?
— J'ai vu trop de soldats mourir de ce que tu as. La gangrène ne pardonne pas. Le fer chaud, le couteau, et la prière. C'est tout ce qu'on a.
René se leva, soutenu par le mur. L'église était vide, les bancs brûlés depuis longtemps. À travers le toit effondré, le ciel nocturne montrait un croissant de lune. Derrière l'autel, un cheval gris, attaché, soufflait doucement.
Il fit trois pas, puis se retourna.
— Pourquoi est-ce que tu me crois ? Le courrier. Tu pourrais me tuer et porter toi-même la lettre à Ossa. Sauver ta vie.
Le Feldhauptmann sourit, ses dents rouges de sang.
— Parce que tu es venu ici avec un froc de moine, Delacroix, et que tu n'as pas prié. Tu as choisi de parler avec un mourant au lieu de l'achever. Un homme qui porte une lettre de mort et qui s'arrête pour écouter un inconnu, ce n'est plus un messager. C'est un homme qui cherche une raison de ne pas livrer son fardeau.
René resta muet. L'officier avait raison, et cette vérité le brûlait plus que la fièvre.
Il sortit de la chapelle, le vent nocturne le frappa comme une gifle. Il sella le cheval gris, attacha sa sacoche, et prit la direction du sud, vers les collines de la Forêt-Noire qui s'élevaient noires et massives devant lui. À mi-chemin, il se retourna. De la chapelle, une faible lueur montait — l'officier avait trouvé de quoi faire un feu. Ou il était en train de brûler avec les prières des morts.
René enfonça le sceau au fond de sa poche, contre la lettre de Richelieu. Deux poids, deux destins, dans la même poche. La route vers Verdun venait de s'ouvrir un peu — mais elle le menait aussi vers Alpirsbach, vers un chirurgien juif, vers Anna, vers des visages qui n'avaient rien à voir avec la guerre et tout à voir avec ce qu'il fuyait depuis des années.