La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 8: The Tyrolese Pass
La piste n’était qu’une entaille dans le granit, à peine assez large pour les sabots d’un mulet. René la suivait depuis la première heure, quand le soleil n’était encore qu’une brume rouge derrière les crêtes. Son moine de froc noir collait à sa peau trempée de sueur, et la fièvre lui mordait la nuque comme une bête tenace.
Le mulet — une bête osseuse volée dans la cour d’un meunier endormi — avançait sans conviction, la tête basse, les oreilles couchées. René lui parlait parfois, de cette voix rauque qu’il réservait aux chevaux et aux femmes qu’il voulait calmer.
« Encore une lieue, brave bête. Encore une lieue et nous boirons. »
Le mensonge était doux. Il n’y avait rien à boire à des lieues à la ronde que la glace des sommets et l’eau amère des torrents en contrebas.
C’est là que le mulet glissa.
Pas un grand mouvement, non. Une simple dérobade — une pierre qui roule sous un sabot arrière, un écart trop brusque pour éviter une racine noire. René sentit le vide se creuser sous lui, la piste s’incliner, le ciel et la roche s’inverser dans un vertige qui dura une éternité d’une seconde.
Le mulet brailla. Ses pattes avant raclèrent le gravier, cherchant une prise. Sous eux, le gouffre ouvrait sa gueule grise, une centaine de pieds de chute jusqu’aux eaux écumantes d’un torrent invisible.
René lâcha les rênes. Inutile de s’attacher à la bête pour mourir avec elle. Il roula sur le flanc, la joue contre la pierre chaude, les mains griffant la terre pour trouver un bord quelconque. Ses doigts trouvèrent une aspérité, une racine tordue comme un sergent — il s’y agrippa, les muscles hurlant dans ses bras, la jambe malade envoyant des éclairs blancs jusqu’à sa mâchoire.
Le mulet, lui, continuait sa glissade, les yeux fous, les naseaux dilatés. Une pierre se détacha, puis une autre. RiRiène ferma les yeux. Il allait mourir ici, dans les Alpes du Tyrol, à trois jours de l’Alpirsbach, à deux jours de la jambe qu’il fallait sauver. La lettre de Richelieu brûlait contre sa poitrine, inutile, enfiévrée, condamnée.
Une main l’attrapa par le col de son froc.
Non — une canne. Un long bâton de berger, ferré à son extrémité, passé sous son aisselle avec une précision habituée. René fut tiré vers la piste, traîné comme une outre de vin sur les pierres, jusqu’à ce que ses talons retrouvent un sol stable.
Il leva les yeux.
Le berger était vieux — très vieux — le visage tanné comme une outre de cuir, des yeux gris-bleu d’une transparence dérangeante, et une barbe en broussaille qui mangeait la moitié de son visage. Il portait une peau de brebis sur les épaules, un bâton à la main, et il n’avait manifesté aucune peur, aucune hâte.
Le mulet, lui, avait trouvé une corniche à vingt pieds plus bas. Il y tremblait, les pattes écartées, refusant de bouger.
« Bonne bête », dit le berger dans un allemand épais, sans un regard pour l’animal. « Elle restera là. Je la descendrai après. »
René soufflait. La douleur dans sa jambe menaçait de le faire tourner de l’œil. Il s’assit lourdement, la tête entre les mains.
« Je vous dois la vie », dit-il en allemand, la gorge sèche.
Le vieux le dévisagea de haut, les yeux plissés.
« Vous me la devez, oui. Les moines paient leurs dettes. »
René fourra sa main sous le froc, là où le signet impérial pesait contre sa peau. Pas encore. Il ne savait pas qui était cet homme.
« Les moines n’ont rien à payer. »
Le berger eut un rire bref, aboyé par-dessus le torrent.
« Les moines n’ont pas de bottes comme les vôtres, mon père. Ni de ces mains qui ont tenu l’épée. »
René le regarda fixement. L’autre ne cilla pas.
« Mais je ne suis pas de ceux qui livrent les hommes contre les affiches », reprit le berger. « J’ai perdu deux fils à Lützen. Un dans chaque camp. Ce que vous portez — quel que soit le manteau — ne me concerne pas. »
Il s’accroupit devant René, à hauteur de visage.
« Mais un service en appelle un autre. J’ai besoin d’un homme qui passe là où je ne peux pas passer. Un homme qui sache parler aux soldats, qui connaisse les mots qui ouvrent les portes. »
René déglutit. La fièvre lui battait aux tempes.
« Quel service ? »
« En bas, dans la vallée de l’Inn, il y a un officier suédois. Il s’appelle von Rantzau. Il commande une compagnie de cavaliers entre Innsbruck et Landeck. » Le vieux tira de sous sa peau de brebis une lettre, pliée, scellée de cire verte. « Vous lui porterez ceci. »
René tendit la main, mais le berger ne lâcha pas le pli.
« Cette lettre vient de la femme de von Rantzau. Elle est retenue en otage à Landeck par les Bavarois. Il doit le savoir avant la pleine lune, sinon il fera une bêtise qui coûtera des centaines de vies. »
René regarda la lettre. La cire verte, l’encre fine. Une supplique. Une dette d’amour.
Machinalement, sa main se porta à sa poitrine, où la lettre de Richelieu brûlait comme un charbon dans sa doublure. Ce même papier, cette même cire — des mots qui tuaient. Des mots qui prolongeaient la guerre. Des mots qui n’avaient qu’un destinataire, un homme, et des centaines de milliers de morts entre ici et Verdun.
« Pourquoi ne pas la porter vous-même ? »
« Les Suédois pendent les paysans qui s’approchent de leur camp sans raison. Un moine, lui, passe partout. Surtout un moine qui sait monter et qui n’a pas peur des sentiers. »
Il tendit la lettre. René la prit. Elle était légère, presque vide.
« Et ma bête ? »
« Je la récupérerai. Elle me servira de lait ou de boucherie. Vous descendrez à pied, c’est mieux. Vous suivrez le torrent, puis le sentier des contrebandiers. Deux heures, pas plus. »
Le vieux se releva, déplia son bâton, et regarda René avec une intensité qui dépassait la simple reconnaissance.
« Mon père, dit-il, je ne sais pas ce que vous fuyez. Ni ce que vous portez. Mais je sais reconnaître une âme qui porte trop. Vous devez bien ça à quelqu’un, quelque part : délivrer cette lettre. C’est une dette d’amour. »
René fourra le pli dans sa manche. Le papier crissa contre le signet impérial.
« Et moi ? dit-il. Si je ne reviens pas ? »
Le berger haussa une épaule.
« Alors ce sera la volonté de Dieu. Mais vous reviendrez. Les hommes comme vous reviennent toujours. Il y a trop de comptes ouverts, pour ne pas revenir. »
Le vieux tourna les talons et se mit à descendre vers le mulet, d’un pas sûr et lent, sans se retourner.
René resta là, au bord du sentier, la lettre sous sa manche, le froc sale de sa sueur, le signet contre sa peau, la jambe battante de douleur. La vallée de l’Inn s’étendait en contrebas, blanche et verte, baignée d’une lumière dorée. Quelque part là-bas, un officier suédois attendait des nouvelles de sa femme. Et quelque part plus loin, derrière les crêtes, un colonel ossa envoyait des cavaliers vers Strasbourg.
René Delacroix — moine, meurtrier, porteur de courriers et de malédictions — se mit en marche.
La dette d’amour du berger pesait maintenant dans sa manche, à côté de la lettre qui sentait la mort.