La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 19: The Penny Drops
L’aube n’était pas encore levée quand Amara quitta l’appartement d’Ivy, la tête pleine d’un plan qui semblait plus fragile à chaque pas. Elle marcha vers le poste, le vent froid de la Tamise cinglant son visage, et son téléphone vibra à trois reprises dans sa poche avant qu’elle ne daigne le regarder. Un numéro inconnu. Puis un texto.
*Je sais où est Voss. Je peux vous aider. Qui veut une immunité – M. Whitmore, groupe occultiste. Café Blackwood, dix minutes. Seule.*
Amara s’arrêta, les yeux rivés sur l’écran. Un informateur. De l’intérieur. Après tout ce qui s’était passé à Bethlem – le sang, les ombres, le visage de Danny tordu de peur – c’était soit une planche de salut, soit un piège de plus.
Elle jeta un œil au café au bout de la rue. Le panneau oscillait, faiblement éclairé. Elle regarda sa montre, puis les vitres sombres du bâtiment abandonné en face d’elle. Elle y entra.
Le café Blackwood était trop propre pour l’heure, des tables vernies qui n’avaient jamais connu de chopes tachées, une odeur de lavande artificielle. Une femme était assise dans le fond, un chignon gris impeccable, des mains croisées sur un petit sac à main. Elle pouvait avoir soixante ans, mais ses yeux – des yeux bleu glacier – semblaient avoir vu des siècles.
« Détective Cole, dit-elle d’une voix calme, presque affectueuse. Asseyez-vous. Je n’ai pas beaucoup de temps. »
Amara s’assit en gardant la main droite près de sa poche, prête à saisir son arme. « Vous êtes M. Whitmore ? »
« Margaret Whitmore. Oui. J’ai dirigé le cercle pendant presque vingt ans. J’ai vu Voss déchirer notre travail, nos protections, tout. » Elle prononça le nom de Voss comme un juron. « Je vous propose un échange. Mon savoir contre l’immunité. Vous me laissez passer, je vous donne Voss sur un plateau. »
« Pourquoi une membre du groupe trahirait son chef ? »
Margaret eut un sourire mince. « Parce qu’il n’est plus le chef. Il n’est plus l’homme que j’ai recruté. Il est devenu un fanatique. Et les fanatiques oublient que le pouvoir a toujours un prix qu’aucun membre ne veut payer. »
Amara sortit un carnet, un stylo. « Parlez. »
« Cela commence il y a six semaines. Voss a trouvé un document ancien, une copie de l’accord initial entre la lignée Caldor et la sorcière Marguerite. Il dit qu’il est possible d’utiliser le sang d’un descendant direct – votre frère – comme une clé pour contourner le sceau ancestral. » Margaret laissa ses doigts tambouriner sur le sac. « Mais il ne veut pas libérer la sorcière. Non, c’est bien trop dangereux. Il veut capter l’énergie du sceau lui-même, la déchirer à moitié, puis la relier à un artefact neuf. Un instrument. Un dieu portatif, si vous voulez, façon moderne. »
« Un sacrifice de sang, dit Amara, la gorge serrée. »
« Exact. Votre frère n’est pas un otage. C’est le carburant. Une fois le rituel commencé, il sera impossible de l’interrompre sans détruire le sceau. Et si vous le laissez se dérouler entièrement, Voss aura en main une source de pouvoir immense, une ligature sur le monde des esprits que je refuse de laisser à un fou pareil. »
Amara sentit son pouls dans ses tempes. « Pourquoi venir à moi maintenant ? »
« Parce que Voss a déjà pris une décision qui montre son désespoir. Il a envoyé des hommes chercher un objet qui, selon lui, est indispensable à la rupture complète du sceau. Une clé. Sauf que la clé ne se trouve plus dans le sanctuaire, il n’est pas un fichier, c’est un objet physique. » Margaret ouvrit son sac, en sortit une photo noir et blanc, la fit glisser vers Amara.
La photo montrait un vieil objet, en métal terni, avec des formes gravées que l’on devinait à moitié – des fleurs, des spirales, et au centre un trou. Un sifflet.
Le souffle d’Amara se coinça. C’était celui de son père. Elle le connaissait comme sa propre main, le métal froid, le poids exact dans sa paume. Celui qu’elle avait échangé, six jours plus tôt, contre une fiole à la marchée du marché des sorcières.
« Vous le reconnaissez, dit Margaret, tandis qu’un sourire douloureux étirait sa bouche. Bien. Ce sifflet est un artefact de la lignée Caldor, forgé pour sceller ce qui doit rester scellé. Voss n’a pas besoin de ce sifflet en particulier – il n’est qu’un canal. Mais notre cercle, dans sa sagesse historique, avait choisi ce sifflet comme la clé de résonance du sceau ancestral. Si le sceau est entaillé au point de déséquilibre, le sifflet peut soit le refermer, soit le pulvériser et libérer l’énergie de la sorcière directement dans celui qui le souffle. Voss veut le souffler. »
Le temps parut se fragmenter. Amara réalisa qu’elle avait échangé la clé – la seule clé – contre une potion de vision. Elle l’avait perdue parce qu’elle avait choisi de savoir où était Danny. Elle avait cru faire un choix, mais elle avait offert la seule sécurité du monde à une inconnue.
« Où est ce sifflet maintenant ? » demanda-t-elle, d’une voix presque posée.
« Une femme. Elle est connue parmi nous sous le nom de la Vieille Dame des Marais – en réalité, elle tient une échoppe au marché des sorcières, déguisée en antiquaire. Elle ne se défait jamais d’un objet résonnant, sauf si elle obtient quelque chose d’aussi précieux. Vous lui avez déjà donné votre sifflet ; elle sait ce que vous avez. La récupérer ne sera pas une affaire de force. Ce sera une affaire de sacrifice personnel. »
Amara nota le lieu, le nom, les conditions. Puis elle leva les yeux. « Et Voss ? Vous n’avez rien offert sur sa position exacte. »
« Voss a changé de repaire après Bethlem. Il est dans une maison de ville à Pimlico, 14 Willoughby Street, au sous-sol. Mais il a déjà déplacé Danny en prévision de la cérémonie. Vous avez peut-être trois jours, peut-être moins. » Margaret se leva, lissa son manteau de tweed. « Je veux l’immunité écrite dans les vingt-quatre heures. Vous les m’enverrez par courriel à cette adresse. » Elle poussa une carte professionnelle sans fioriture. « Et, détective, un conseil, par gratitude pour votre écoute. Votre partenaire, le inspecteur Ashworth, il n’est pas ce qu’il semble. Le sceau ne doit être brisé par aucun membre de sa lignée – sinon c’est lui qui se retrouvera dans la cage de Marguerite, et rien ne pourra jamais le libérer. »
Elle fut partie avant qu’Amara puisse répondre. Le café resta vide, l’odeur de lavande devint écœurante. Amara resta assise, les doigts sur la photo du sifflet, un vide irréparable dans la poitrine.
Elle avait perdu la clé. Elle pouvait la récupérer, mais le prix serait une partie d’elle-même. Et quelque part dans la ville, Julian, peut-être possédé, peut-être en train de mourir, croyait encore qu’elle allait lui sauver la vie. Elle avait promis à son père de ne jamais perdre ce sifflet. Elle l’avait perdu. Et maintenant, la seule façon de sauver Danny et d’empêcher Voss de recréer le pouvoir était de le récupérer avant que l’horloge ne s’arrête.
Elle regarda le numéro de Julian dans ses contacts. Puis elle regarda la photo. Et elle comprit que la confiance n’était pas une option, il fallait la dépasser vite, car chaque heure qui passait faisait basculer la balance vers une catastrophe qu’ils ne pourraient plus arrêter.
Elle prit son téléphone, composa un message à Julian : *Pimlico, 14 Willoughby. Voss y a été. Mais l’arme du sang est ailleurs. Rendez-vous à la bibliothèque, soyez prêt à ne pas me faire confiance non plus.*
Puis elle sortit sous le ciel gris de Londres, le sifflet absent dans sa poche comme une plaie.
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