La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 20: The Key
La pluie londonienne martelait le toit de la vieille Austin comme une volée de coups discrets. Amara les avait garés à trois rues des quais, assez loin pour ne pas attirer l'attention du genre d'habitués qui fréquentaient ce secteur. Julian était assis à côté d'elle, les mâchoires serrées, les doigts crispés sur son genou. Il ne s'était pas plaint depuis Bethlem. C'était précisément ce qui l'inquiétait.
« Elle est là », dit-il soudain, la voix étrangement creuse.
Amara suivit son regard vers l'entrepôt de briques noircies en contrebas de la Tamise. Une enseigne délavée annonçait « Poissonnerie Burrows & Fils » à moitié effacée par des décennies de suie et d'oubli. Aucune lumière aux fenêtres, mais une odeur de marée et de plante macérée flottait par-dessus le bitume.
« La Vieille Dame des Marais fait du commerce dans une poissonnerie désaffectée ? » demanda Amara.
« Elle fait du commerce partout où les vivants daignent venir. C'est nous qui venons à elle, pas l'inverse. »
Ils descendirent. La porte arrière s'ouvrit sans qu'il la touche, sur un escalier de pierre qui s'enfonçait dans une humidité qui n'avait rien de naturel. L'air se fit épais, chargé de sel et d'une douceur écœurante de poisson pourri mêlé à des herbes que la chimie ne savait pas nommer. Julian descendit le premier, sans hésiter, et Amara nota la façon dont son ombre refusait de suivre exactement ses mouvements, un quart de seconde de retard, comme s'il avait oublié de l'emmener.
Au bas des marches, une salle voûtée s'ouvrait sous les arches de brique. Des chandelles noires brûlaient par dizaines, mais leur flamme jaune ne vacillait pas, figée comme du verre dans l'air. Des bocaux alignés sur des étagères de bois contenaient des choses qu'Amara refusait d'examiner de trop près. Une table de chêne trônait au centre, éclaboussée de vieilles taches qui ressemblaient à du sang séché.
La Vieille Dame était assise derrière, longue et décharnée sous des châles superposés d'une infinité de teintes grises. Ses yeux, d'un blanc laiteux, semblaient pourtant voir bien plus que la portée d'Amara. Sur la table, posé entre ses mains noueuses comme un objet d'exposition : le sifflet de fer, celui du père, celui qui avait traversé trois générations de Caldors.
« Tu es revenue », dit la Vieille Dame dans un français qui n'avait pas bougé depuis des siècles. « Avec le Porteur. »
Elle ne nomma pas Julian. Elle le regardait comme on regarde un meuble fragile en attendant qu'il se brise. Julian soutint ce regard deux secondes, pas une de plus, puis détourna les yeux vers les murs. Sa mâchoire tressaillit.
« Je veux le sifflet », dit Amara. Ne pas tourner autour, jamais. C'était la seule monnaie qu'elle avait.
« Et moi, je veux la lune dans une bouteille. Les désirs ne valent que par la douleur de leur obtention. »
Amara s'avança d'un pas. « Vous m'avez dit au marché que vous demanderiez un sacrifice personnel. Je suis venue avec. »
La Vieille Dame inclina la tête, un craquement d'os secs. « Le marché est tenu, alors. Assieds-toi. »
La chaise qu'on lui désignait grince quand Amara s'y assit. Julian restait debout derrière elle, et elle sentait la chaleur défaillante de son corps, la fragilité qu'il ne montrait jamais. Il faiblissait. Elle le voyait à la manière dont ses épaules tombaient un peu plus chaque jour, dont ses mains cherchaient des appuis qui n'étaient plus là.
« Son état empire », dit la Vieille Dame, comme si elle lisait les pensées d'Amara. « Tu le sais. Le temps qu'il lui reste se mesure en semaines, pas en mois. »
Amara serra les poings sous la table. « Le sifflet. Quel est votre prix ? »
« Un souvenir. L'un des plus précieux que tu portes en toi. J'aimerai en faire collection de ce qui te constitue encore. »
Amara cligna des yeux. Elle s'était attendue à un prix de sang, à une promesse, à une dette. Un souvenir, c'était presque banal. Presque.
« Lequel ? »
La Vieille Dame sourit. Ce fut la chose la plus laide qu'Amara avait vue depuis la salle d'autopsie du Yard. « Le premier moment où tu as compris que ton père était mort. Pas la nouvelle, pas l'annonce, non. L'instant précis où la certitude s'est installée dans ton ventre d'enfant, avant même que quiconque ne te le dise. »
Le silence tomba comme un couperet.
Amara sentit le froid monter de son ventre vers sa poitrine. Huit ans. Elle avait huit ans, elle rentrait de l'école et la voisine avait cette expression, et quelque chose s'était brisé en elle avant même que les mots ne sortent. Elle avait su, en un éclair, que son père ne prendrait plus jamais le thé avec elle, qu'il ne la soulèverait plus pour atteindre le placard trop haut, qu'il ne lui apprendrait plus jamais à siffler les airs de la vieille chanson familiale.
« Amara », dit Julian doucement, et il y avait quelque chose dans sa voix qui ressemblait presque à de l'inquiétude humaine.
« Ça vous semble équitable », continua la Vieille Dame, « un souvenir contre une vie. Celle de cet homme qui se vide de lui-même à côté de toi. Choisis, petite Caldor. Choisis avec ce qui te reste de certitudes. »
Amara regarda le sifflet de fer sur la table. Le poids de la promesse à son père. Le poids de Julian qui se tenait là, avec ce qu'il lui restait de sang à perdre. Le poids de son frère entre les mains de Voss, de la rituel qui approchait. Un souvenir. Ce n'était rien. Ce n'était que de l'histoire ancienne comme on disait, du passé, de la chair déjà morte.
Elle acquiesça.
La Vieille Dame se pencha par-dessus la table, et ses doigts, froids comme des arêtes, vinrent se poser sur les tempes d'Amara. Il n'y eut pas de lumière, pas de douleur spectaculaire. Juste une traction, une absence soudaine, comme si quelqu'un avait arraché une page d'un album qu'on croyait infini.
Quand la Vieille Dame retira ses mains, elle était plus droite, plus pleine, comme si elle avait dévoré quelque chose de vivant.
« Stipulé et conclu », déclara-t-elle.
Elle poussa le sifflet sur la table. Amara le prit. Le métal était froid, identique à celui qu'elle avait porté toute sa vie. Elle le retourna entre ses doigts. Il était réel. Il était là.
Elle se leva, pas aussi sûre qu'elle l'aurait voulu. Son équilibre vacilla un instant. Julian avança la main pour la soutenir, et elle la prit sans réfléchir. Ensemble, ils remontèrent l'escalier vers la sortie, et le silence entre eux était plus lourd que la moindre question.
Ce fut en remontant dans la voiture, sous la pluie de Londres, qu'Amara comprit.
Elle ne se souvenait plus exactement de la couleur du manteau de sa mère à l'enterrement. Elle ne se souvenait pas du nom du prêtre. Elle ne se souvenait pas si c'était un enterrement ou une crémation.
Elle ne se souvenait plus de qui lui avait annoncé la mort de son père.
Elle savait qu'elle avait su. Elle savait la certitude. Mais le visage de la voisine, le moment exact où les mots avaient franchi une bouche, la main sur son épaule, le goût des larmes, tout cela n'était plus qu'une page blanche dans un album chamboulé.
La voiture démarra. Amara tenait le sifflet serré dans son poing, si fort que le métal s'imprimait dans sa paume.
« Amara ? » demanda Julian à côté d'elle. « Ça va ? »
Elle ouvrit la bouche. Elle voulut dire oui. Mais les mots qui en sortirent furent : « Je ne me souviens plus de la voix de mon père. »
Le silence qui suivit fut plus long que la route devant eux.
Et dans ce silence, Amara comprit que la Vieille Dame n'avait pas pris un simple souvenir. Elle avait pris le souvenir qui rattachait Amara au sifflet, la voix qui lui avait appris à souffler dedans, les derniers mots que son père avait prononcés à son sujet.
Elle avait le sifflet. Elle l'avait récupéré.
Mais elle ne savait plus quel conseil il portait.
Et quelque chose lui disait que ce n'était pas une coïncidence.
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