La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 21: The Return
L’aube grise s’écrasait contre les vitres du poste quand Amara poussa la porte du bureau des anomalies. L’air sentait le café brûlé et la paperasse. Elle n’avait pas dormi. Le sifflet pesait dans sa poche intérieure comme un caillou dans sa poitrine, un poids mort qui ne lui rappelait plus rien.
Julian la suivait à contrecœur, silhouette trop silencieuse, trop lisse. Elle ne le regardait plus en face depuis la transaction avec la Vieille Dame. Elle ne supportait pas l’idée de lire dans ses yeux une question qu’elle ne saurait pas trancher.
« Tu vas rester là ? » lança-t-elle sans se retourner.
Il ne répondit pas. Juste le bruit feutré de ses pas derrière elle.
Elle s’arrêta devant la porte vitrée du chef de département. Au-dessus, la plaque disait encore « Commander Elias Thorne ». Amara fronça les sourcils. Thorne n’était pas en service ce matin, le tableau de roulement le confirmait. Pourtant, une lumière filtrait sous la porte.
« Tu l’as vu entrer ? » demanda-t-elle.
Julian s’approcha, un frisson dans la voix. « Il n’est pas entré. Il est déjà là. »
Amara ne prit pas le temps de réfléchir. Elle déverrouilla d’un geste sec et poussa.
Thorne était assis dans son fauteuil, doigts croisés, un sourire trop large pour sa mâchoire. « Cole. Quelle ponctualité. »
Il savait. Bien sûr, il savait tout.
« Voss, les disparitions, la tombe de Bethlem. Vous étiez au courant depuis le début, » dit Amara, les poings serrés.
Thorne pencha la tête, un angle trop net, presque mécanique. « Je ne savais pas pour la tombe. Mais j’ai su que vous seriez là. C’était écrit, si l’on sait lire les lignes. »
La colère d’Amara monta comme une vague sale. Elle avança d’un pas. « Vous avez donné des informations à l’Ordre Occulte. Des rapports, des localisations, des noms. Vous avez failli faire tuer Julian, Danny. Mon équipe. »
Thorne éclata d’un rire sec, qui sonnait faux, comme un disque rayé. « Votre équipe. Votre partenaire. Votre petite croisade personnelle. Vous n’êtes qu’une pièce, Cole. Une poussée dans des mains qui vous dépassent. »
Julian entra silencieusement, se plaçant à gauche d’Amara. Il leva les yeux vers Thorne, et quelque chose passa entre eux — une reconnaissance, une tension que l’air ne supportait plus.
« Il n’a pas de réflexion dans les yeux, » dit Julian doucement.
Thorne se leva, et sa silhouette se déforma. Ses épaules roulèrent, sa peau devint grise, ses doigts trop longs, ses yeux deux puits noirs sans fond. L’odeur de terre brûlée envahit la pièce.
« Vous croyez que vous me connaissez ? » grinça la créature. « Vous croyez que vous savez ce qu’est la chair humaine ? L’un d’entre vous est un esclave depuis trois siècles. L’autre une clé sans serrure. Vous n’êtes pas des enquêteurs. Vous êtes un piège qui se referme. »
Il se tourna vers Amara, une langue trop fine léchant ses lèvres fendues. « Mais vous, petite. Votre sang, votre nom. Vous croyez que le hasard vous a placée là ? Le Caldor porte la malédiction depuis des générations pour la contenir. Vous êtes la dernière ligne. Et quand vous tomberez, il ne restera plus rien de votre famille. Pas même un souvenir. »
Amara sentit le sifflet lui brûler la poitrine, un cri muet dans sa mémoire vide. Elle ne se souvenait plus de la voix de son père, mais elle se souvenait de sa main serrant la sienne un soir d’orage. Et ça, elle ne le laisserait pas voler.
« Vous parlez beaucoup pour une marionnette des collines, » dit-elle lentement.
La créature gronda, la bouche trop grande, trop pleine de dents. « La marionnette tient les fils, humaine. Vous dansez pour nous depuis le début. Voss, Marguerite, la Vieille Dame — vous les voyez comme des ennemis, mais ils sont tous des rouages du même mécanisme. Et vous, Amara Cole, vous êtes la clé qui tourne. »
Julian fit un pas devant elle, le bras tendu. Ses doigts s’allumèrent d’une lumière blanche, presque liquide. La créature recula, griffant l’air.
« Tu n’as aucun pouvoir sur moi, Esclave, » siffla-t-elle.
« C’est vrai, » dit Julian, la voix calme mais tendue comme une lame. « Mais j’ai bien plus qu’un pouvoir. J’ai un droit. Je connais ton nom de naissance, et je connais le chemin qui ne ment pas. »
La créature se figea, et pour la première fois, quelque chose comme une inquiétude traversa son visage difforme.
« Tu es un serviteur de la dame des marches, » continua Julian. « Tu as volé cette chair pour te fondre parmi les humains. Mais tu as oublié la loi des passages : un intrus marqué par le fer des croisés ne peut rester sur cette terre si celui qui l’a marqué lui donne la permission de partir. »
Il avança la main, paume ouverte. « Je te permets de partir. »
La créature rugit, se contorsionna — puis se déchira comme du papier mouillé. Un hurlement qui n’appartenait pas au monde humain traversa la pièce, et Thorne s’effondra comme un pantin, la chair redevenue humaine, les yeux vides, la bouche ouverte sur une question sans réponse.
Le silence retomba. Amara sentait son cœur battre dans ses tempes, mais aussi autre chose : une présence, comme un souffle qui lui caressait la nuque.
Elle se retourna. L’ombre de Julian, derrière lui, restait légèrement décalée, les contours flous. Elle n’avait pas bougé avec son corps.
« Qu’est-ce que tu viens de faire ? » demanda-t-elle, une vibration dans la voix.
Julian baissa la main, les yeux fatigués. « Ce que je devais. Il aurait parlé de toi à ses maîtres. Maintenant, il est de retour là d’où il vient. Et la surveillance est levée. »
« Il a dit que j’étais une clé. Que tout était préparé. »
Julian la regarda enfin — vraiment, avec cette intensité qui la mettait toujours mal à l’aise. « Il a dit aussi que j’étais un esclave. Ce n’est pas une métaphore, Amara. La dette que je traîne… elle a un visage. Une femme. Marguerite n’est pas morte. Elle est devenue quelque chose d’autre, immortelle, et elle dirige l’Ordre Occulte. Voss n’est qu’un sous-fifre. »
Amara serra le sifflet dans sa poche. « Pour rompre le lien, tu dois… »
« La tuer. » Julian détourna les yeux. « Mais elle est liée à la malédiction, et la malédiction est scellée dans ton sang. Si elle meurt, le sceau tombe. Et tout ce qu’elle contient se libère. »
Un long silence. Amara regarda le corps de Thorne, le faux humain, le visage de Julian, la pièce vide. Et une seule pensée lui traversa l’esprit, froide et claire comme un verre brisé :
La mort pour sauver la vie. Le choix n’avait jamais été entre deux chemins. Il avait toujours été entre eux deux. Elle et lui. Et il ne pourrait pas y avoir les deux.
« On va sauver Danny d’abord, » dit-elle en détachant chaque mot. « Et ensuite, on trouvera une autre solution. Il n’est pas question que tu meures pour ça. »
Julian ne répondit pas. Et son ombre, un instant, sembla sourire.
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