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La Malédiction du Gendarme

Lire le chapitre 4: The First Arrest

Le sous-sol vibrait d’une odeur de terre mouillée et de vieux papier. Amara suivait Julian dans un étroit couloir de briques, sa lampe torche balayant des fresques effacées par les siècles. Elle avait cessé de compter les tunnels depuis qu’ils avaient quitté la Tamise.

— Il est là, murmura Julian en s’arrêtant net.

Amara braqua sa lampe sur une porte en chêne cloutée de fer. Des murmures en latin filtraient à travers les jointures. Elle dégaina son Sig Sauer, le geste rodé par des années de service.

— On frappe ou on enfonce ?

Julian sourit – un sourire froid, presque poli. Il poussa la porte sans un bruit. La charnière ne gémit même pas. Encore un de ses trucs.

La pièce sentait le soufre et l’encens brûlé. Un homme en robe grise, les yeux révulsés, traçait un cercle de cendres autour d’un crâne de corbeau. Des bocaux de conserves pâles – des organes, devina Amara – s’alignaient sur une étagère de fortune.

— Barnaby Thorne, dit Julian de sa voix de velours. Vous ne m’avez pas vu depuis… 1847 ?

Le sorcier sursauta. Ses yeux refluèrent dans leurs orbites, paniqués. Il fit un geste vers le crâne. Julian leva deux doigts. Un murmure – trois syllabes, une langue qu’Amara ne connaissait pas – et le crâne explosa en poussière.

Barnaby tomba à genoux.

— Ne me tuez pas, maître. Je ne savais pas qu’il s’agissait de vous. L’Ordre m’a payé pour le sceau, je jure que je…

Julian l’interrompit d’un sourire.

— Nous n’allons pas vous tuer, mon cher. Nous allons vous interroger.

— Il faut le mettre au poste, dit Amara, la main toujours sur la crosse. Vous faites quoi, là ?

— Je le calme. C’est plus rapide que la paperasse.

Elle serra la mâchoire. Quarante-huit heures qu’elle travaillait avec lui, et chaque phrase de Julian semblait calculée pour la tester. Le fait qu’il ait tué son père – qu’il l’ait avoué dans une cave sous la Tamise, sans remords apparent – pesait dans sa poitrine comme un caillou.

Mais elle avait besoin de lui. Pour l’instant.

███

Au poste – une annexe désaffectée de New Scotland Yard que le département surnommait « la Cave » – Barnaby était menotté à une chaise en acier. Amara avait posé un dossier sur la table, ouverte à une photo crime : le cadavre exsangue de Waterloo Bridge.

— Vous reconnaissez ce symbole ? demanda-t-elle.

Barnaby ricana. Ses dents étaient jaunes, limées en pointes.

— Le sceau de la Faucheuse. Vous savez ce qui le dessine ? Pas de l’encre, inspecteur. Du sang d’un immortel. Très rare. Très cher.

Le regard d’Amara glissa vers Julian, appuyé contre le mur, les bras croisés. Il ne réagit pas.

— Qui vous a commandé le sceau ?

— Je suis un sous-traitant. Je ne connais pas les donneurs d’ordre. Mais je sais que ce n’est pas pour un simple meurtre rituel. Non… ils préparent quelque chose.

Ses yeux plongèrent dans les siens, et elle sentit un picotement derrière ses tempes. Les ombres au coin de la pièce semblaient s’épaissir, tendre vers elle. Depuis Waterloo Bridge, elles la suivaient partout, ces ombres. Julian lui avait dit que c’était un don. Elle était convaincue que c’était une malédiction.

— Quoi ? insista-t-elle.

Barnaby ouvrit la bouche pour répondre.

La lumière s’éteignit.

Amara plongea instinctivement, dégainant son arme dans le noir. Le cri qui déchira le silence n’était pas humain – un ululement à glacer le sang, venu de nulle part et de partout à la fois.

— Julian ?

Un murmure. Des syllabes anciennes, graves. Puis un éclat bleuâtre illumina la pièce : les yeux de Julian brûlaient d’une lumière spectrale. Il se tenait entre la porte et la table, les mains levées, des runes dessinées dans l’air comme des toiles d’araignée de feu.

La chose arriva par le plafond.

Elle était faite de matière noire – informe, liquide, avec des dents blanches disposées sur toute sa surface, comme une gueule qui se reformait sans cesse. Elle sentait le charnier et la benzine. Elle tomba sur la table, broyant le dossier d’un coup de masse.

Barnaby hurla. Les menottes claquèrent contre le sol. Dans la confusion, il roula sous la table et fila vers la porte.

— Il s’échappe ! cria Amara, pivotant pour tirer.

La créature la projeta contre le mur. Des ombres se refermèrent sur elle, épaisses et froides, cherchant sa gorge. Elle ne voyait plus rien, entendait juste Julian réciter – vite, enchaînée – une litanie qui faisait trembler les murs.

Puis : un silence blanc. Un cri qui n’appartenait pas à ce monde.

Et la chose disparut.

███

Julian se tenait au milieu de la pièce dévastée. Des runes brûlaient encore à ses doigts, puis moururent. Il n’était pas essoufflé. C’était peut-être le plus terrifiant chez lui : pas une goutte de sueur, pas une trace d’effort.

Amara se releva, les genoux écorchés. Barnaby avait disparu. La porte était ouverte sur le couloir vide.

— Vous l’avez laissé fuir, dit-elle, la voix rauque. Vous pouviez la tuer. J’ai vu ce que vous avez fait au crâne. Mais vous avez pris le temps de protéger le sorcier.

Julian haussa un sourcil.

— La créature était un chien d’arrêt, pas une meute. La tuer n’aurait rien résolu. L’Ordre en enverrait une autre.

— Vous auriez pu la contenir et attraper Thorne. Vous avez choisi la porte de sortie. Pourquoi ?

Il la regarda un long moment. Ses yeux avaient retrouvé leur couleur d’encre, mais une intensité nouvelle les habitait.

— Parce que Barnaby Thorne est faible. Il parlera à quelqu’un qui lui fait plus peur que nous. Un survivant qui court est une lance pointée vers son commanditaire.

— C’est une excuse. Vous l’avez laissé partir pour qu’il vous mène quelque part. Vous utilisez les gens comme des pions.

Julian inclina la tête, presque amusé.

— C’est exactement ce que vous feriez, inspecteur. Nous sommes plus semblables que vous ne le voulez.

Le picotement revint derrière les tempes d’Amara. Les ombres, dans les coins, palpitaient doucement. Elle les vit – vraiment – pour la première fois : non pas des ténèbres, mais des plis de monde pliés sur eux-mêmes, comme si quelque chose attendait juste derrière le décor.

— Non, dit-elle lentement. Vous, vous avez le choix de la méthode. Moi, je préfère les menottes aux échecs. Vous n’avez pas tué cette créature parce que vous voulez savoir qui l’a envoyée. Mais vous n’avez pas rattrapé Barnaby parce que vous voulez autre chose. Quoi ?

Julian s’approcha. Un pas. Deux. Il était assez près pour qu’elle sente l’odeur de poussière ancienne sur ses vêtements – son manteau noir, usé aux coutures, qui avait traversé des décennies sans prendre une ride.

— Je veux savoir pourquoi votre père cachait une carte de l’Ordre dans un sous-sol à Brixton. Et pourquoi le sifflet qu’il vous a laissé porte un sceau de famille que je n’ai vu qu’une seule fois. Il y a trois cents ans. Sur la main d’un homme que j’ai tué.

Il sortit le sifflet en laiton de sa poche. Amara sursauta – il le lui avait pris, quand ? – et le tendit entre eux.

— Le nom gravé à l’intérieur. Vous l’avez déjà lu ?

Elle l’avait lu. Elle avait passé un doigt sur la gravure des centaines de fois, enfant, en cachette. Mais le dire à voix haute, devant Julian, c’était ouvrir une porte qu’elle avait mis vingt ans à fermer.

— « Cole », dit-elle. C’est tout. Cole.

Julian secoua la tête. Il retourna le sifflet et fit glisser son pouce sur l’intérieur du rebord – là où une autre gravure, ténue, presque invisible, serpentait en boucles serrées.

— Pas Cole, murmura-t-il. Caldor. Votre père était un Caldor, Amara. La famille qui a fondé l’Ordre que je cherche depuis que j’ai quitté Londres. Et cette famille… c’est la seule qui ait jamais réussi à me tuer.

Le silence qui suivit fut plus lourd que toutes les créatures du monde souterrain. Amara fixa le sifflet, son nom – l’autre nom – gravé dans le métal, et sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Et dans le couloir, indistincts, des pas approchaient.