La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 14: The Sea's Claim
L’eau salée gouttait encore des parois de la grotte quand Isla traîna Tam sur le sable humide, hors de portée de la marée montante. Ses mains tremblaient. Elle avait vu le noir envahir l’eau, entendu ce chant monter des profondeurs, et quelque chose dans sa poitrine refusait encore de battre normalement.
Tam était affalé contre elle, la peau brûlante, ses vêtements dégoulinant d’eau de mer. Son visage, habituellement creusé par le doute, était devenu livide, presque translucide. Il ouvrit la bouche et l’air sortit en une plainte sourde.
« Je suis Ewan, » murmura-t-il.
Isla cessa d’essuyer son front. Les mots s’enfoncèrent en elle comme des galets dans la vase.
« Quoi ? »
Il roula la tête sur le côté, les yeux mi-clos, fixés sur les reflets de la lune à l’entrée de la caverne. « Avant d’être Tam, j’étais Ewan. » Il toussa, un son gras et humide. « Mais Ewan n’a jamais été un homme. »
Elle s’accroupit devant lui, le saisit par les épaules. « Tu délires. La fièvre… »
« Non. » Sa main trouva la sienne, la serra avec une force surprenante pour un homme aussi épuisé. « Écoute-moi. Je suis né phoque. Pas homme. Une femme m’a pris ma peau, m’a donné un nom, m’a fait croire que j’étais comme elle. »
Isla regarda le pendentif qui pendait à son cou, celui qui avait appartenu au fils de Mrs. Kincaid. Le métal semblait mort maintenant, sans l’éclat qu’elle lui avait vu quelques heures plus tôt.
« La femme… dit-elle lentement, celle du couteau, celle qui t’a effacé la mémoire. C’est elle qui t’a donné ce pendentif ? »
Tam ferma les yeux, frotta son front brûlant contre le sable. « Je ne me souviens pas de son visage. Seulement de ses mains. Elle avait les mains d’une vieille femme, ridées, mais elle chantait comme une fille. Elle m’a parlé de la mer, des phoques, de ce que je perdais en restant. Puis elle a coupé ma peau et tout est devenu blanc. »
« Elle t’a coupé la peau ? Je croyais que c’était ta peau de phoque qu’elle avait volée. »
Il ouvrit les yeux. Dans la pénombre, leur couleur semblait avoir changé — plus sombre, plus profonde, comme l’océan par grand fond. « Les deux. Elle a pris ma peau de phoque et elle a coupé le sillon qui me rattachait à ma nature. Pour que je ne puisse pas partir, même si je la retrouvais. »
Isla respirait trop vite. La grotte autour d’eux semblait se rétrécir, les parois de pierre se refermaient sur les mots impossibles qu’il prononçait.
« Dix ans, dit-elle. Mrs. Kincaid a perdu son fils Ewan il y a dix ans. Tu portes son pendentif. Tu chantes sa berceuse. »
« Peut-être que je l’ai connue, » dit Tam d’une voix éteinte. « Peut-être que la femme qui m’a volé m’a fait vivre parmi les humains, avec son propre fils, ou à la place de son fils. Et quand il est mort, elle a pris son identité et la mienne, elle les a mêlées. »
« C’est impossible. » Les mots sortirent d’Isla avant qu’elle pût les retenir. « Les gens ne vivent pas dix ans dans la peau d’un autre. Les gens ne sont pas des phoques. Les gens ne naviguent pas dans le temps comme des bateaux sur les courants. »
Tam ne répondit pas. Il se contenta de la regarder, et dans ce regard il n’y avait ni défi ni supplication — seulement une fatigue immense, celle de quelqu’un qui portait deux vies sans avoir demandé à en vivre aucune.
Un bruit humide résonna à l’entrée de la caverne. Isla tourna la tête, le cœur battant. La mer montait plus vite que prévu ; l’ouverture n’était plus qu’un croissant de lumière entre deux murailles d’eau noire.
« On doit sortir, dit-elle en se relevant. Tout de suite. »
Elle passa un bras de Tam autour de ses épaules, le souleva à moitié. Il pesait plus lourd qu’avant, comme si refuser le manteau avait ajouté du plomb dans ses os. À chaque pas, ses genoux se dérobaient.
« Laisse-moi, souffla-t-il. Si je reste ici, la mer me prendra. Peut-être que c’est ce qu’elle veut. »
« Non. » Le mot sortit d’elle avec une violence qu’elle ne se connaissait pas. « Tu as choisi. Tu as jeté la peau. Tu n’as pas le droit de te laisser mourir maintenant. »
Ils atteignirent l’ouverture au moment où l’eau léchait leurs chevilles. La vague creuse les saisit, mais Isla s’accrocha à une saillie de rocher et les tira tous deux de l’autre côté, dans l’air nocturne, dans le vent, dans la terre ferme et l’herbe rase de la lande.
Ils s’écroulèrent à la limite des vagues, sur une vague de cailloux ronds qui luisaient de sel. Tam toussa, vomit un filet d’eau, puis se tourna sur le dos, les yeux ouverts sur les étoiles. Son torse — elle le vit alors — portait une marque nouvelle, une ligne rouge qui courait de son sternum jusqu’à son flanc, comme un sillon de râteau. Saignement lent, pas profond. Une coupure qui n’avait pas été là avant.
« C’est elle, dit-il en suivant son regard. La blessure qu’elle m’a faite. Elle se réveille quand je refuse la mer. »
Isla s’accroupit près de lui, la gorge serrée. Elle voulut toucher la ligne rouge, mais sa main s’arrêta à un doigt de la peau, incapable de poursuivre sa course.
« Tu as dit que tu ne te souviens pas de son visage. Mais tu te souviens de ses mains. De sa voix. De ce qu’elle t’a fait. »
« Oui. »
« Tu te souviens d’où elle est ? D’où elle venait ? »
Tam ferma les yeux, les rouvrit lentement. « Elle sentait la pierre et l’algue. Elle parlait comme les gens d’ici. Elle portait un tablier de soldat comme celui que les femmes portent sur cette île — usé aux coudes, reprisé aux poignets. Et au moment où elle a coupé, pendant une seconde, j’ai vu un reflet d’elle dans l’eau noire. » Il avala avec peine. « Elle avait les yeux de Morag. »
Le silence se fit épais entre eux, plus lourd que l’air marin. Isla se releva d’un bloc, fit deux pas vers la mer, revint.
« C’est impossible. Morag est la fille du conseiller, elle chante à l’église, elle a dix ans de moins que… »
« Je sais ce que j’ai vu, » coupa Tam, la voix faible mais ferme.
« Tu es fiévreux. Tu as failli te noyer. Tu as traversé une hallucination dans la grotte. »
« Alors pourquoi est-ce que je sens encore la lame ? »
Il souleva sa main, la posa sur la ligne rouge de son torse. Ses doigts tremblaient, mais pas de froid. Il y avait quelque chose dans ses yeux, une lueur têtue que Isla n’avait vue auparavant que chez les phoques, dans leur regard noir quand ils surgissaient de l’eau pour l’observer sur ses rochers. Comme s’il savait quelque chose que les humains ne savaient pas.
Une silhouette apparut au sommet de la dune, contre le ciel pâle. Isla sursauta, la main en avant, avant de reconnaître la stature d’Angus. Il était essoufflé, son chien fidèle haletant à ses pieds.
« Vous êtes vivants, dit-il, la voix contenue. C’est bien. »
Isla se redressa, passa une main dans ses cheveux trempés de sel. « Comment nous as-tu trouvés ? »
« Le canot à moteur. Je vous ai vus entrer dans la caverne à la marée basse. Morag m’a envoyé chercher une réponse. » Il jeta un regard à Tam, couché sur les cailloux, le torse exposé, sa blessure rouge luisant sous la lune. Il vit la marque. Ses mâchoires se serrèrent. « Elle n’était pas là tout à l’heure. »
« Il a eu un accident, dit Isla, la voix trop rapide. On a été surpris par la marée. Il s’est blessé sur une arête de roche. »
Angus ne répondit pas. Il posa les yeux sur la grotte, sur le manteau arraché dans sa hâte — celui d’Isla, pas celui de Tam. Il compta, Isla le vit compter dans sa tête : deux personnes, un seul manteau, un seul corps allongé, une plaie qui ressemblait à un serment brisé. Ses yeux glissèrent vers le sac de toile que Tam tenait contre sa poitrine, encore dégoulinant, serré contre sa blessure comme un trésor ou une malédiction.
Il ne posa pas la question. Mais il le nota.
« Le village veut vous voir, dit-il enfin. Demain soir. Au centre communautaire. » Il baissa les yeux vers Tam, puis les releva vers Isla, et sa voix perdit son ton de commandement pour devenir presque doux. « Tous les deux. Ils ont peur. Et quand ils ont peur, Isla, ils convoquent des réunions pour noyer la peur dans les mots. Il faut que tu le comprennes. »
« Comprendre quoi ? »
Angus baissa la tête, son chien pressa son museau contre sa jambe. « Que la mer n’a jamais demandé la permission pour prendre ce qu’elle veut. » Il tourna les talons et s’éloigna dans la nuit sans un mot de plus.
Isla resta là, dans le vent, les pieds dans les cailloux, les oreilles pleines du ressac. À ses pieds, Tam respirait encore, faiblement, la ligne rouge de son flanc palpitante comme s’il saignait sa mémoire goutte à goutte. Elle s’agenouilla près de lui, passa sa main sous sa nuque, souleva sa tête sur ses genoux.
« Tu vas vivre, dit-elle d’une voix dure, pas pour lui — pour elle. Tu vas vivre et tu vas te souvenir, et demain tu diras la vérité à tous, même si elle implique des choses que je ne peux pas expliquer. »
Tam ouvrit les yeux, la regarda comme on regarde une lumière qu’on pensait perdue. « Et si la vérité est une malédiction ? »
« Alors nous la porterons ensemble. »
Elle s’allongea près de lui, sur les cailloux, la tête reposant sur son bras, le vent effaçant leurs traces dans le sable. La mer montait encore, couvrant la grotte, couvrant les preuves. Mais sous elle, étouffé par l’eau, quelque chose chantait toujours — une mélodie ancienne et patiente, qui savait que le temps travaillait dans son sens.
Elle serra Tam plus fort contre elle. Le chant ne cessa pas. Mais dans l’obscurité, la marque sur son flanc s’était arrêtée de saigner.
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