La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 15: The Meeting
La salle commune du village sentait le sel et la fumée. Les lampes à pétrole jetaient des ombres nerveuses sur les visages fermés des pêcheurs, leurs femmes serrées contre eux comme des algues contre un rocher. Isla se tenait près de la porte, Tam à côté d'elle — trop pâle, la main pressée contre son flanc, mais debout. Angus trônait au centre, derrière la longue table de chêne où l'on avait tranché tant de disputes de filets et de limites de terres.
« Tu connais la loi de l'île, Isla MacRae. »
La voix d'Angus roula comme un galet dans une marée descendante. Il ne regardait qu'elle, comme si Tam n'était pas une personne mais une chose dont on devait disposer.
« Nous avons nourri ton étranger, nous avons fermé les yeux sur les questions. Mais la nuit dernière — » Il marqua une pause. Quelqu'un toussa près du poêle. « — la mer a chanté. Et ça, ça ne s'oublie pas. »
Un murmure traversa l'assemblée. Une vieille femme au premier rang, Muriel, se signa. Isla sentit le regard de Tam sur sa nuque, patient, confiant — et cela lui fit plus mal que s'il avait tremblé.
« Il n'appartient pas à la mer, » dit-elle, et sa propre voix lui parut étrange, trop petite pour la pièce. « Il a refusé le manteau. Il a choisi la terre. Il a choisi — »
« Il t'a choisie, » coupa une voix depuis le fond.
Morag. Elle se tenait adossée au mur, les bras croisés, sa chevelure rousse captant la lumière comme un feu sournois. Elle n'avait pas pris place avec les autres. Elle les observait de haut, presque amusée.
« Est-ce que ça suffit, docteur ? » poursuivit-elle, les yeux plissés. « Un homme qui choisit une femme plutôt que son propre élément, ça vous semble stable ? Ça vous semble un choix, ou une fuite ? »
La salle retint son souffle. Angus tendit la main pour apaiser un homme qui s'était levé à demi.
« Nous ne sommes pas ici pour les querelles de femmes, » gronda Angus, mais Morag ne baissa pas les yeux.
« Alors parlons de ce que nous sommes ici pour faire. » Elle décolla du mur, marcha lentement vers la table. Ses bottes claquaient sur le plancher, chacune comme un coup de semonce. « L'homme dit qu'il est Ewan Kincaid. Une selkie piégée en forme humaine, volée à la terre par une femme qui lui a pris sa peau. » Elle laissa le silence mordre. « Comment savons-nous qu'il n'est pas simplement fou ? Ou pire — un menteur qui a trouvé une bonne histoire pour s'attacher à Isla et à ses projets de conservation ? »
« Il a chanté la berceuse de Muriel, » lâcha Isla. « La berceuse qu'elle chantait à Ewan. Il savait des choses qu'aucun homme vivant ne pourrait savoir. »
Morag haussa une épaule. « Les histoires circulent, docteur. Ici plus qu'ailleurs. »
Tam bougea enfin. Il fit un pas en avant, et les hommes les plus proches reculèrent — instinct de proie, muscles qui se souviennent avant le cerveau. Mais il leva les mains, paumes ouvertes.
« Je ne veux pas être un danger pour vous. » Sa voix était rauque, encore fragile de la fièvre. « Je ne veux pas être ce que vous craignez. » Il chercha Morag des yeux. « Mais je ne peux pas revenir en arrière. Je ne peux pas oublier. Pas encore. »
Morag le dévisagea un long moment. Quelque chose passa sur son visage — trop vite pour qu'Isla puisse le lire. Puis elle se tourna vers Angus.
« L'ancienne loi. La Voie du Sel. »
Le visage craquelé d'Angus se ferma. « C'est une épreuve pour les vrais selkies, Morag. Pas pour — »
« Et si c'en est un ? » Le ton de Morag était doux, presque aimable. « Alors il passera. Si ce n'est pas le cas, il échouera et la mer le reprendra, comme elle reprend ce qui lui appartient. » Elle regarda l'assemblée. « Ça ne vous convient pas ? Vous préférez le chasser ce soir et risquer que la mer nous punisse tous ? »
Les murmures reprirent, plus insistants. Isla sentit son cœur battre trop vite.
« Qu'est-ce que c'est, cette Voie du Sel ? » demanda-t-elle.
Morag ne la regarda pas. Elle regarda Tam.
« Un mois lunaire. Du lever au lever de la lune suivante, il reste sur la terre ferme. Pas une seconde dans l'eau de mer. Pas même les pieds dans l'écume. Il prouve qu'il peut vivre sans le ressac. » Elle sourit, mais le sourire ne toucha pas ses yeux. « S'il touche l'eau — ne serait-ce qu'une seule fois — il retourne à la mer, et nous n'avons plus rien à craindre. »
« Et s'il réussit ? » demanda Isla.
Morag haussa une épaule. « Alors il reste. Il est des nôtres. Et nous savons qu'il n'est pas un danger. » Elle ajouta, presque comme une réflexion : « L'ancienne loi ne ment jamais. »
Tam dit : « J'accepte. »
La salle se tut. Tous les regards convergèrent vers lui, cette silhouette mince, ce visage marqué par la fièvre, cette flamme dans ses yeux.
« Un mois, » répéta-t-il. « Je resterai sur la terre. Je ne toucherai pas l'eau. Je ferai tout ce que vous demanderez. »
Isla voulut protester, saisir son bras, le secouer — mais il se tourna vers elle, et ce qu'elle vit dans ses yeux la figea. Il savait ce qu'il faisait. Il savait ce que cette épreuve coûtait. Il la fit pour elle.
« Alors c'est décidé, » dit Angus, et sa voix avait la sécheresse des promesses arrachées. « À compter de demain soir. Un mois lunaire, compté par les anciens. S'il manque, le village n'aura plus de comptes à régler avec lui — la mer s'en chargera. »
La salle se vida lentement. Quelques hommes vinrent serrer la main de Tam, hésitants, comme on toucherait un chien qu'on croit enragé. D'autres passèrent sans le regarder. Morag partit la première, sans un mot.
Le vieil Angus s'attarda. Il s'approcha d'Isla, sa voix basse pour qu'eux seuls l'entendent.
« J'ai vu la blessure sur son flanc, cette nuit sur la plage. » Ses yeux plissèrent. « Une blessure de selkie, celle-là — quand la peau reprend son dû. Mais j'ai vu autre chose, aussi. » Il baissa la voix. « Le manteau. Vous l'avez gardé. »
Isla ne répondit pas. Son pouls s'accéléra.
« Cachez-le mieux, » dit Angus. « Il y en a qui le chercheraient. Pas pour le rendre à son propriétaire, si vous me comprenez. »
Il tourna les talons et sortit dans la nuit, laissant la porte battre derrière lui. Le vent poussa une odeur de sel et d'algues dans la pièce vide, et Isla crut entendre — très loin, très bas — la chanson qui montait encore des profondeurs.
Tam prit sa main. Ses doigts étaient chauds, brûlants presque.
« Ça va aller, » dit-il. « Je te le promets. »
Mais sous la manche de sa chemise, Isla vit la blessure sur son flanc — la terrible blessure qui avait cessé de saigner — et elle crut voir, à la lueur tremblante des lampes, qu'elle s'était élargie.
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