La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 19: The Pendant's Power
Le vent du nord s’engouffrait par la fissure de la fenêtre de la station, soulevant les pages du journal de Mrs Kincaid posé sur le bureau. Isla n’y prêta pas attention. Ses doigts tremblaient autour du pendentif en os de baleine, ce petit objet froid qu’elle avait arraché des mains de Tam après l’incendie raté d’Angus. Elle l’avait longtemps cru simple talisman, un vestige de superstition.
Mais ce soir, alors que la lune se levait sur le loch, une chaleur pulsatile émanait du pendentif quand elle le tenait près du cahier ouvert du docteur MacLeod. Une résonance. Comme si l’os répondait aux mots écrits à l’encre fanée en 1965.
Elle leva les yeux vers le cottage où Tam attendait le procès. Le procès. Une lune entière sans toucher l’eau de mer. Cette épreuve signait sa perte, Isla en avait le pressentiment viscéral.
Elle traversa la lande dans le crépuscule violine, le pendentif serré dans sa paume. Son propre cœur battait si fort qu’elle entendait le sang rugir dans ses oreilles, plus fort que la mer.
Tam était assis près de la cheminée éteinte, le regard perdu dans les braises mourantes. Sa blessure rouverte suintait à travers le bandage. Quand elle entra, il tourna la tête, et ses yeux – trop vieux pour son visage – se posèrent sur son poing fermé.
« Tu as trouvé quelque chose », dit-il, d’une voix rauque.
Isla ouvrit sa main. Le pendentif, d’un blanc crémeux veiné de fissures brunes, capta la dernière lumière. Tam se leva d’un bond, comme aimanté.
Le pendentif s’embrasa. Une lueur laiteuse, irréelle, se répandit de l’os et courut le long des doigts d’Isla. Elle le lâcha instinctivement, mais l’objet resta suspendu un instant dans l’air entre eux, puis tomba dans la paume de Tam.
Il poussa un cri étranglé. Son corps se convulsa, ses mains se crispèrent sur l’os. Ses yeux se révulsèrent. Isla se précipita pour le retenir, mais leurs deux corps tombèrent ensemble, Tam secoué de tremblements contre elle.
Tout autour d’eux, le daft se mit à vibrer — les assiettes sur l’étagère, le verre des fenêtres. Puis un son, un chant d’abord imperceptible, monta de la gorge de Tam. Pas un cri humain. Une lamentation ancienne, oscillante, qui faisait trembler les pierres du cottage.
« Ewan », souffla Isla, bien que le nom fût à peine un murmure.
Tam se figea. Ses yeux, maintenant grands ouverts, n’étaient plus opaques. La clarté y revenait, brutale, douloureuse.
« Ewan », répéta-t-il. Pas une question. Une reconnaissance. Sa voix le porta comme une brèche dans un barrage, libérant d’un coup des années de silence. « Je suis Ewan MacLeod. »
Les images déferlèrent. Isla les vit passer sur son visage — des rides profondes se formant, puis s’effaçant, comme si le temps lui-même repassait sur sa peau. Il haleta.
« J’étais pêcheur. Petit garçon dans ce village. Ma mère me chantait… me chantait une chanson sur la mer. » Il serra le pendentif si fort que ses jointures blanchirent. « La tempête de 1963. J’avais douze ans. Mon bateau, le chalutier de mon père… »
Il s’arrêta, le souffle court. Une larme coula, mais elle luisait étrangement, comme miroitante de sel.
« Elle m’a trouvé dans l’écume. Elle était si belle. Mhairi. Elle portait ma peau de phoque sur ses épaules comme un manteau de soeur. » Son sourire fut déchirant. « Je l’ai aimée dès le premier regard. Elle m’a donné le pendentif, et une pièce de sa propre peau, pour que je puisse respirer sous les vagues avec elle. »
Isla sentit son cœur se serrer. « Tu as choisi de rester avec elle. »
« Oui. » La voix de Tam – d’Ewan – se brisa. « J’ai choisi d’oublier. Chaque été, le pendentif effaçait un peu plus de ma vie humaine. Je voulais être seulement à elle. C’était tout ce que je voulais. »
Il regarda le pendentif, puis Isla. Une reconnaissance muette passa entre eux — il savait ce qu’elle portait dans sa poche. Le journal. La vérité sur son père selkie.
« Elle est morte il y a un an. » Sa voix dégringola. « Une tempête encore. La mer l’a reprise comme je l’avais prise au monde. Je suis remonté à la surface pour la pleurer, et le pendentif… quand j’ai touché la terre, il a scellé ma mémoire pour me protéger. J’ai tout oublié. Jusqu’à ce soir. »
Dans ses mains, le pendentif se fissura. Isla laissa échapper un cri. Un éclat tomba sur les planches de bois, fumant légèrement — il avait brûlé de l’intérieur, consumé par la vérité qu’il venait de libérer.
« Il faut que je reste sur terre », dit Ewan, tenant son visage entre ses mains, comme pour tenter de contenir ce qui menaçait de le submerger. « Une lune complète. C’est ce que Morag a demandé. Mais ce n’est pas pour me punir. C’est pour que je devienne mortel. À la fin de ce mois, si je n’ai pas touché l’eau, ma nature se fanera. Je serai humain, pour toujours. »
Il leva les yeux vers elle, et les braises du foyer firent danser des ombres sur ses traits.
« Mais si je renonce à ma part selkie, je renonce à elle. À ma femme. À dix ans sous les vagues. » Sa gorge se serra. « Comment choisit-on entre ce que l’on a perdu et ce que l’on pourrait devenir ? »
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