La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 23: The Commission's Offer
Le vent s’était levé avec la nuit, et la mer cognait contre la jetée comme un poing qui s’acharne. Isla n’avait pas allumé les lampes du cottage ; la seule lumière venait du feu de tourbe, qui dessinait des ombres mouvantes sur les trois visages rassemblés autour de la table : le sien, celui d’Ewan — toujours Tam pour le reste du monde — et celui de l’homme qui se tenait droit comme un piquet, imperméable malgré la pluie qui ruisselait de son manteau.
M. Cleary posa une mallette sur la table, la fit claquer, et en sortit une liasse de documents officiels. Il les aligna avec une précision chirurgicale, comme on dispose des pièces à conviction.
« Docteure MacRae, commença-t-il, je vais être direct. Votre travail sur les colonies de phoques des Hébrides a attiré l’attention bien au-delà de ces côtes. » Il leva les yeux vers elle, des yeux gris et vides comme des flaques d’eau de mer. « Il y a des gens, dans les instances internationales, qui considèrent votre recherche comme cruciale pour la compréhension des migrations marines. On parle de vous pour diriger un programme à Trondheim. Financement complet. Équipe dédiée. Impact mondial. »
Isla ne bougea pas. Elle sentait la chaleur du feu sur sa nuque, et le froid de la peur dans son ventre.
« Et en échange ? » demanda-t-elle.
Cleary sourit. C’était un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
« En échange, vous me confiez Tam MacLeod. Il sera “repatrié” — c’est le terme officiel — dans son habitat naturel, sous la supervision de la Commission. Nous avons le mandat légal, au titre de la Convention sur les espèces migratrices, de protéger les spécimens d’intérêt unique. » Il marqua une pause. « Et Tam est, sans aucun doute, un spécimen d’intérêt unique. »
Le mot “spécimen” resta suspendu dans l’air comme une mauvaise odeur.
Ewan, assis près de la fenêtre, ne dit rien. Il regardait la mer par la vitre embuée, les mains posées à plat sur ses cuisses.
« Il n’est pas un poisson à étiqueter, dit Isla, la voix plus dure qu’elle ne l’avait prévu. C’est un homme. Et il n’est pas sous votre juridiction, ni sous la mienne. »
Cleary pencha la tête, comme un oiseau qui observe une proie.
« Un homme, dites-vous. » Il sortit une photographie de sa mallette et la poussa vers elle. Sur le cliché, on voyait le poulpe de la veille, la peau brûlée, les lambeaux de fourrure noire arrachés par le ressac. « Les phoques de cette île sont devenus agités. Des bateaux vides dérivent. Un conteneur s’est échoué contre la jetée par une mer qui n’avait aucune raison de se déchaîner comme elle l’a fait. » Il tapota la photo. « Vous croyez que ce sont des coïncidences ? »
Isla ne répondit pas.
« Je sais ce que vous avez fait à Morven, dit Cleary, changeant de ton avec une brusquerie qui la fit sursauter. Le sabotage du moteur du bateau de recherche. Les documents falsifiés pour prolonger votre subvention. » Il sourit de nouveau, lentement. « C’est un petit mensonge, docteure MacRae. Mais les comités de financement n’aiment pas les petits mensonges. Les universités non plus. Et votre réputation... » Il laissa la phrase en suspens, la fit flotter entre eux. « Elle serait en ruine. Vous le savez. »
Le silence dura trois respirations.
Isla sentit le regard d’Ewan se poser sur elle. Elle ne le croisa pas.
« Vous ne pouvez pas prouver ça, dit-elle enfin.
— Je n’ai pas besoin de le prouver, répondit Cleary. J’ai juste besoin que quelqu’un de suffisamment influent le lise. Et ce quelqu’un me doit une faveur. » Il referma sa mallette avec un clic net. « Vous avez jusqu’à demain matin. Réfléchissez à Trondheim. C’est une belle ville. Les fjords sont magnifiques à cette époque de l’année. »
Il se leva, inclina la tête avec une courtoisie parfaite, et sortit dans la pluie. La porte se referma avec un bruit sourd.
Pendant une longue minute, personne ne parla. Le feu crépitait. Une vague frappait les rochers en contrebas.
« Il ment », dit enfin Ewan, mais sa voix manquait de conviction.
Isla se tourna vers lui. Il avait les traits tirés, les épaules affaissées sous la fatigue du jour. Il n’avait pas dormi depuis la veille. Ses yeux, d’ordinaire si clairs, semblaient voilés de gris.
« Il ment peut-être sur les détails, dit-elle. Mais il sait pour Morven. Et ça, il ne l’invente pas. »
Elle passa une main sur son visage, sentit le sel séché sur sa peau. Depuis la tempête, elle n’avait pas pris le temps de se laver. Ses vêtements collaient à sa chair.
« Je ne te laisserai pas faire ça, dit-elle, lui faisant face. Je ne te laisserai pas te rendre à ce type.
— Isla. » Il se leva, vint vers elle. Sa main s’éleva, hésita, puis se posa sur son bras, légère comme une écume. « S’il peut te faire du mal avec cette histoire de Morven, s’il peut détruire ta carrière, alors je dois considérer ce qu’il propose. »
Elle secoua la tête, la gorge serrée.
« Il veut t’enfermer. Te mettre dans un bassin, te faire passer des électrodes, te prélever des échantillons jusqu’à ce que tu ne sois plus qu’un sujet d’étude. C’est ça, la “repatriation” : un grand mot pour dire une cage.
— Je connais les cages », dit-il doucement. Il laissa tomber sa main. « J’ai passé soixante ans à en porter une invisible. Peut-être qu’une vraie cage serait plus honnête. »
Elle voulut répondre, mais les mots restèrent coincés. Elle vit ce qu’il était en train de faire — pas par résignation, mais par calcul. Il cherchait un moyen de la protéger du mensonge qu’elle avait commis, et son propre sacrifice lui semblait un prix acceptable.
« Non », dit-elle, plus fort qu’elle n’aurait voulu. « Non. Écoute-moi. » Elle s’approcha, posa une main sur sa poitrine, là où le fragment de peau brûlée était caché sous sa chemise. « Tu es la première personne qui a jamais su qui j’étais vraiment. Pas la fille de MacRae le noyé, pas la scientifique qui fuit la mer, pas la menteuse qui sabote des bateaux pour rester au bord de l’eau. Toi, tu me vois. Et je ne vais pas t’échanger contre une carte de visite à Trondheim. »
Les yeux d’Ewan se plissèrent. Il ne dit rien, mais quelque chose dans sa posture changea — une défaite, une délivrance, ou les deux mêlées.
« Alors que fait-on ? demanda-t-il.
— On gagne du temps. » Isla recula, retourna vers la table où les documents de Cleary traînaient encore. Elle les ramassa, les parcourut. Au milieu des clauses juridiques en petits caractères, un nom revenait plusieurs fois : *Kommanditgesellschaft Meridian*. Une société basée à Hambourg. Elle connaissait ce nom — il figurait sur les listes de financement de certaines expéditions de la Commission, mais aussi, d’après une vieille banque de données qu’elle avait consultée pour sa thèse, sur des contrats liés à des collections privées de faune marine.
« Il ne travaille pas pour la Commission, dit-elle, posant le document sur la table. Ou pas seulement. Il y a une société privée derrière tout ça. Une société qui finance des expéditions de "recherche" mais qui, officieusement, collectionne les spécimens rares. » Elle leva les yeux vers Ewan. « Tu n’es pas juste un cas scientifique pour lui. Tu es une marchandise. »
Le mot resta dans l’air, lourd de sens.
Ewan regarda par la fenêtre. La mer se calmait, peu à peu ; les vagues ne frappaient plus les rochers avec la même fureur. La pluie avait cessé. Dans le ciel, quelques étoiles trouaient la couverture des nuages.
« Demain matin, dit-il doucement. Il veut une réponse demain matin. »
Isla s’approcha de lui, posa son front contre son épaule. Il sentait le sel, la tourbe, la fatigue.
« Demain matin, on sera là », dit-elle. Elle ferma les yeux. « Et on aura trouvé autre chose. »
Il ne répondit pas. Mais sa main trouva la sienne, et la serra.
Le feu s’éteignit lentement, laissant la pièce dans une pénombre tiède. La mer se tut. Pour la première fois depuis des jours, le silence ne portait pas de menace — juste une attente, calme, patiente.
Dehors, une silhouette sombre émergea de l’eau sans un bruit, observa la fenêtre éclairée du cottage, puis replongea dans les profondeurs.
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