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La Marée de la Femme-Phoque

Lire le chapitre 3: Whalebone

La pluie avait cessé depuis trois heures, mais les vêtements de Tam dégageaient encore une odeur de sel et d’algue si puissante qu’Isla dut les étendre dans le hangar à bateaux plutôt que dans la cuisine. Elle les avait récupérés dans un tas informe au pied du lit de camp, là où elle les avait jetés la veille, encore trempés et lourds comme un corps noyé.

Elle retourna les poches du pantalon de toile épaisse — rien. La veste de pêcheur, usée aux coudes, offrit un paquet de cigarettes écrasé, un briquet rouillé, et quelque chose de dur dans la doublure intérieure. Ses doigts trouvèrent une déchirure discrète, recousue d'un fil grossier, presque invisible. Elle tira.

L’objet tomba dans sa paume : un pendentif en os, long comme son index, poli par des années de frottement. La sculpture représentait une spirale gravée en creux, qui s’enroulait sur elle-même jusqu’à un point central où l’os devenait translucide, presque nacré. Une cordelette de cuir tressé le traversait. L’os était froid. Beaucoup trop froid.

« Qu’est-ce que tu caches, Tam ? » murmura-t-elle.

Le gravier crissa derrière elle. Tam se tenait dans l’embrasure du hangar, les pieds nus sur le béton humide, vêtu du vieux pull de laine qu’elle lui avait prêté. Ses cheveux sombres collaient encore à son front — il venait de la douche improvisée sous le tuyau extérieur. Il ne regardait pas son visage. Il regardait le pendentif dans sa main.

« Ne le touche pas, dit Isla en refermant le poing.

— Je le connais. » Sa voix était un gargouillis, les mots étrangement accentués, comme s’il apprenait une langue en la parlant. « Brûle. »

Il fit un pas en avant, et son visage se crispa. Il porta la main à sa poitrine, à l’endroit où le pendentif aurait reposé contre sa peau. « Brûle, répéta-t-il, plus fort. Ôte. »

Isla baissa les yeux sur l’objet. Il était parfaitement froid dans sa paume. Le froid irradiait jusque dans son poignet, une sensation presque douloureuse, mais pas désagréable — comme une eau de source en plein été, comme la première baignade de l’année. Elle sentit son pouls ralentir. Une étrange paix l’envahit, calme et profonde, qui n’était pas la sienne.

« Il ne brûle pas. Il est glacé. » Elle recula d’un pas. « Tu es sûr de ce que tu dis ? »

Tam tremblait maintenant, les mains plaquées sur les oreilles. Il parlait dans sa langue liquide, rapide, des syllabes qui roulaient comme des galets dans la marée. Puis il tomba à genoux sur le gravier, la tête entre les bras.

Isla hésita. Le pendentif pesait dans sa main, et une part d’elle — rationnelle, scientifique, la part qui avait survécu à son père et à la noyade — lui disait de le jeter dans la mer. Mais ses doigts se refermèrent dessus. Elle glissa la cordelette autour de son propre cou, sous son col de chemise.

Le froid se posa contre sa peau comme une seconde épiderme. Sa respiration s’approfondit. L’odeur de sel dans le hangar devint plus nette, plus précise — elle pouvait décomposer chaque composant : l’iode des varechs, le soufre des fonds, le sang d’un poisson lointain. Elle entendit les mouettes à trois cents mètres, et sous elles, plus bas, le frottement des galets sous la houle.

« Isla. »

La voix de Tam était un murmure, mais il avait levé la tête. Ses yeux — que la lumière du hangar rendait gris ardoise, presque argentés — étaient grands ouverts. « Je vois l’eau. Je vois sous l’eau. »

Elle s’accroupit devant lui. « Qu’est-ce que tu vois ? »

Il ne la regardait pas. Il regardait à travers elle, fixement, quelque chose au-delà du hangar, au-delà de l’île. « Il y a une fenêtre de glace. Une femme. Elle chante. » Il se mit à chantonner — non, ce n’était pas un chant. C’était un son qui venait du fond de sa gorge, grave et continu, sans paroles, comme une plainte portée par un courant. Le son fit vibrer quelque chose dans la poitrine d’Isla, une corde qu’elle ne connaissait pas. « Elle dit… » Il s’interrompit. « Elle dit de rentrer. »

Le chant cessa. Tam cligna des yeux, et pour la première fois depuis la tempête, il eut l’air pleinement présent. Il regarda le visage d’Isla, puis son cou — l’endroit où le pendentif disparaissait sous le tissu. Son expression changea. La peur laissa place à autre chose, plus difficile à déchiffrer. De la résignation ? Du chagrin ?

« C’est à toi, maintenant », dit-il dans un anglais haché mais compréhensible. « Elle a choisi. »

« Qui, elle ? »

Tam ne répondit pas. Il se releva, avec une grâce qui démentait la brutalité de sa chute, et il traversa le hangar vers la porte qui donnait sur la grève. Le sable noir de la plage était encore mouillé de la tempête, parsemé de bois flotté et de lambeaux d’algues. Il s’arrêta au bord de l’eau, les orteils dans l’écume, et resta immobile.

Isla le rejoignit. Le vent était tombé ; la mer, grise et rassasiée, léchait la rive avec une mollesse presque paisible. Elle sentait toujours le froid du pendentif contre son sternum, et elle comprit quelque chose qu’elle n’aurait pas pu formuler la veille : ce n’était pas un froid de cadavre. C’était un froid de profondeur. Un froid de courants qui n’avaient jamais vu la lumière.

« Tam. » Elle posa une main sur son épaule ; il tressaillit mais ne se déroba pas. « Qui est la femme qui chante ? »

Il resta silencieux si longtemps qu’elle crut qu’il n’allait pas répondre. Puis il se tourna vers elle, et dans ses yeux gris, elle vit la mer entière — ses abysses, ses tempêtes, ses secrets. Sa bouche s’ouvrit, se referma. Il sembla chercher un mot dans une langue qu’il n’avait pas, puis il dit, avec une lenteur douloureuse :

« Je crois que c’est moi. » Il secoua la tête. « Je crois que c’est celle qui me manque. »

Il n’y avait rien à répondre à ça. Isla sentit le pendentif battre contre sa peau, et une certitude la traversa comme un courant sous-marin : cet objet n’était pas un simple artefact. Il était un message, un appel, une clé. Et elle savait, avec toute la lucidité d’une femme qui a perdu un père dans ces mêmes eaux, que la mer ne donnait jamais sans reprendre.

Elle ôta sa main de son épaule. « Rentrons. Il faut nettoyer tes vêtements. Il nous reste du saumon fumé pour ce soir. »

Dans le hangar, elle pendit la veste à un clou. Le cuir du pendentif semblait plus chaud maintenant, presque à la température de sa peau. Distraite, elle tourna la spirale entre ses doigts. Au centre, là où l’os devenait translucide, elle remarqua une fissure minuscule qu’elle n’avait pas vue auparavant. Une fissure qui n’était pas dans l’os.

C’était dans la structure même. Quelque chose à l’intérieur du pendentif, logé dans la spirale, qui bougeait. Pas une poche d’air.

Un liquide, peut-être. Ou pire.

Elle remit le pendentif sous sa chemise et ne dit rien à Tam. Mais ce soir-là, alors qu’il dormait sur le lit de camp et qu’elle ne trouvait pas le sommeil, elle se leva, sortit sur la grève, et retira la cordelette. Elle tint le pendentif à bout de bras, face à la lune pourpre et basse qui se levait sur l’horizon.

L’os était chaud. La fissure pulsait — visiblement, clairement, comme un cœur dans la paume.

Un battement. Un silence. Un battement.

Isla le riva à son poignet, par-dessus la manche de son pull, et rentra dans le hangar.

La mer, dehors, avait recommencé à monter. Dans sa chambre, Tam chantait dans son sommeil — une mélodie sourde, liquide, qui remplissait la pièce d’une odeur d’algue et de sel. Et dans la main d’Isla, le pendentif battait en réponse, chaque pulsation un peu plus forte.

Elle regarda par la fenêtre. Les vagues se dressaient plus hautes que la veille. Et pour la première fois depuis l’arrivée de Tam, elle ne put se dire que c’était une coïncidence.

Le pendentif battit. La mer monta. Et quelque part sous l’eau, une femme chantait.