La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 32: The Sea Mother's Apparition
La mer était une chambre noire, une coquille d’obscurité liquide qui respirait autour d’elle. Isla savait qu'elle rêvait – on sait toujours, dans ces eaux-là – mais la certitude ne lui rendit pas ses jambes. Elle flottait, suspendue entre deux profondeurs, et devant elle l'eau se plissa comme une membrane.
La femme émergea sans rupture, sans bulles. Son visage était celui d'un tableau qu'Isla n'avait jamais vu mais qu'elle reconnaissait pourtant – les mêmes pommettes hautes que Tam, le même menton volontaire, mais les yeux étaient d'un gris si pâle qu'ils semblaient avoir été lavés par des siècles de marées. Des cheveux noirs, lourds comme des algues, coulaient autour de ses épaules nues. Une peau luisante, presque argentée sous la lumière irréelle.
*Tu le sais déjà*, dit la femme, sans que ses lèvres bougent. La voix arrivait directement dans le crâne d'Isla, vibrante comme un courant électrique dans l'eau salée.
« Savoir quoi ? » Les mots d'Isla prirent la forme de bulles, montèrent vers une surface qu'elle ne voyait pas.
*Ton fils. Ma petit-fille.* La femme s'approcha, et l'eau se fit tiède autour d'Isla. *Si Andrew choisit l'humain, elle naîtra morte.*
Le froid la saisit, si brutal qu'Isla ouvrit la bouche et avala de l'eau salée. Elle toussa, s'étouffa, mais la selkie la tenait par le poignet, la maintenant en suspension.
*Ce n'est pas une malédiction, Isla MacRae. C'est une conséquence. La chair qui traverse deux mondes ne peut pas faire trois fois la traversée sans guide.*
« Le pendentif… » Isla entendit sa propre voix comme un écho lointain. « Il peut le rendre humain. Il peut purger le gène. »
La selkie inclina la tête, et quelque chose comme de la pitié traversa son visage – une émotion si ancienne qu'elle semblait usée, comme un galet poli par trop d'hivers. *Le pendentif ne peut pas effacer ce qui est déjà double. Il peut choisir le corps d'un homme pour le père, mais l'enfant est déjà une créature de la mer, tissée dans une chair qui a connu les deux royaumes. Sans le sang du père pour guider le sien, elle s'étouffera dans l'air qu'elle essayera de respirer.*
« Alors quoi ? » Les bulles d'Isla devenaient plus grosses, plus urgentes. « Que veux-tu de lui ? »
Le visage de la selkie se rapprocha, et Isla vit que les yeux n'étaient pas tout à fait humains – la pupille était verticale, fine comme une lame. *Il doit venir à moi. Entrer dans l'eau, embrasser la part de lui que sa mère et son père adoptif ont essayé de nier. C'est seulement là, dans la profondeur, qu'il pourra transformer l'enfant de l'intérieur – faire d'elle une créature des deux mondes qui saura respirer dans les deux.*
« Il ne veut pas… il veut être humain. Avec moi. »
*Alors il choisira la mort de sa fille.* La selkie recula, et l'eau autour d'elle commença à se refroidir, à s'assombrir. *Ou il choisira la mer, et la vie. Mais il doit choisir ce soir, au plus bas de la marée. La lumière ne se présente qu'une fois.*
Elle commença à se dissoudre, ses contours s'estompant comme du sable emporté par le courant.
« Attends ! » Isla tendit la main, sentit le vide. « Pourquoi ? Pourquoi tu nous fais ça ? Pourquoi maintenant ? »
La voix lui parvint de très loin, déjà presque indistincte.
*Parce qu'il est le dernier. Et que la mer ne laisse pas mourir sa lignée sans se battre.*
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Isla se réveilla en sursaut, la gorge sèche et salée comme si elle avait réellement bu de l'eau de mer. Le plafond de la chaumière oscillait au-dessus d'elle, et Tam dormait à son côté, un bras jeté en travers de son ventre avec une protection inconsciente qui lui serra le cœur.
Elle resta éveillée jusqu'à l'aube, le rêve qui tournait en boucle dans son esprit, cartographiant chaque détail – le visage, les mots, la menace précise et clinique.
Quand le jour se leasa, elle le raconta à Tam. Tout.
Il l'écouta sans l'interrompre, ses doigts qui traçaient des cercles sur son avant-bras, ses yeux qui restaient fixés sur l'horizon par-delà la fenêtre. Quand elle eut fini, il resta silencieux si longtemps qu'elle crut qu'il s'était rendormi.
« C'est un rêve, dit-il enfin. Le sel est partout dans ce cottage, les histoires de Morag, ta fatigue. Ton corps qui fabrique des cauchemars pour une situation qui n'a pas de bonne issue. »
La porte s'ouvrit. Mrs Kincaid se tenait sur le seuil, encore en robe de chambre, son visage pâle et tendu comme une voile dans la tempête.
« Vous avez vu la femme », dit-elle. Ce n'était pas une question.
Le sang d'Isla se glaça. « Comment… »
Mrs Kincaid entra, referma la porte derrière elle. Ses mains tremblaient légèrement quand elle les joignit devant elle. « J'ai vu la fumée qui a pris son visage. Et ce matin, j'ai vu la mer se souvenir d'elle. » Elle regarda Tam, et pour la première fois, il y avait dans ses yeux une expression qu'Isla n'y avait jamais vue – pas de l'espoir, mais de la reconnaissance. « Les rêves des femmes MacRae ne sont pas des rêves, Andrew. Ce sont des visites. La lignée exige un sacrifice. »
Son regard glissa vers le ventre d'Isla, à peine visible sous le pull-over. Puis il remonta jusqu'à son visage.
« Vous le savez déjà. Vous savez ce que cet enfant coûtera si son père choisit la terre. »
Isla ne répondit pas. Elle n'avait pas besoin de répondre – le poids de la vérité s'était posé sur sa poitrine au moment où la selkie avait parlé, et il n'avait pas bougé depuis.
À côté d'elle, Tam se leva lentement. Il traversa la pièce, mit la bouilloire sur le feu. Ses mouvements étaient calmes, mesurés, mais Isla vit ses épaules qui portaient la nouvelle connaissance comme une ancre.
« Et si je ne choisis rien ? » demanda-t-il.
Mrs Kincaid secoua la tête. « Le temps ne fait pas de quartier. La marée basse est à dix-huit heures quarante. » Elle sortit une montre de sa poche, la posa sur la table de bois entre eux. « Vous avez jusqu'au coucher du soleil. »
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