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La Marée de la Femme-Phoque

Lire le chapitre 6: Fisherman's Debt

La pluie s’était calmée, mais l’air restait chargé d’iode et de menace. Isla rangeait les échantillons dans des tubes stériles quand le cognement sourd ébranla la porte du cottage. Avant qu’elle ait pu ouvrir, la voix d’Angus MacNeil traversa le bois humide, rauque et pressée.

— Docteur MacRae. Ouvrez. Nous devons parler.

Elle échangea un regard avec Tam. Il avait passé la journée au coin du feu, silencieux, les mains serrées sur les genoux, évitant le sol où les poissons morts avaient dessiné leur spirale fatale quelques heures plus tôt. Ses yeux, d’un gris si clair qu’on aurait dit de l’écume, étaient fixes, comme s’il écoutait une musique que personne d’autre n’entendait.

— Restez ici, murmura Isla en s’approchant de la porte.

Elle l’ouvrit d’un cran. Angus se tenait sous l’auvent, ruisselant, son ciré élimé plaqué contre lui par le vent. Ce n’était plus le vieux pêcheur bourru du pub, celui qui fredonnait les chants anciens en tapant du pied. Ses yeux, d’habitude pâles comme des galets, étaient sombres, creusés, et ses mains tremblaient autour de son bonnet de laine.

— Je n’ai pas le temps pour vos devinettes, Angus. Il est tard, et nous avons eu une nuit éprouvante.

— Vous ne comprenez pas. L’homme que vous avez trouvé… il faut me le remettre.

Isla resserra son châle, s’appuyant contre le chambranle.

— Il ne vous appartient pas. Il ne s’appartient même pas à lui-même. Il n’a pas de nom, pas de passé. Il ne peut pas être remis à quelqu’un comme un filet qu’on répare.

— Vous savez de quoi il s’agit. Tout le village le sait. Les poissons, la marée, les chants… Vous l’avez vu. Vous l’avez entendu.

— Je vous ai vu le reconnaître, répondit-isla, plus durement qu’elle ne l’avait voulu. Vous avez entonné sa chanson comme si elle sortait de vos propres entrailles, puis vous êtes parti sans un mot. Et maintenant vous venez chez moi, à minuit, avec des airs de procureur.

Angus inspira profondément, comme un homme qui s’apprête à plonger dans une eau trop froide.

— Il y a quarante ans, j’ai pêché une femme.

Le silence s’étira entre eux, troublé par les gouttes et le gémissement du vent dans les cheminées.

— Une femme, répéta Isla.

— Dans mes filets, entre les mailles. Sa peau luisait comme de l’huile sur la mer. Ses yeux étaient pareils à ceux de l’homme que vous gardez. Elle ne parlait pas, pas avec des mots. Mais elle a chanté — une plainte si belle que j’en ai pleuré, accroché à mon bateau comme un mousse perdu. Les phoques m’entouraient, des dizaines d’entre eux, qui ne mettaient pas le museau hors de l’eau. Ils attendaient. Elle les attendait.

— Que lui avez-vous fait ?

— Je l’ai libérée. J’ai coupé le filet. C’est ce qu’on fait avec une créature des mers, quand elle vous a été envoyée par la tempête. Mais avant de disparaître, elle s’est retournée. Et elle m’a dit — je n’oublierai jamais sa voix — « Tu as payé ma dette, pêcheur. Mais la mer ne laisse rien s’en aller sans retour. Un jour, l’un des miens viendra chercher ce que tu lui dois. Et ce jour-là, tu ne refuseras pas. »

— Angus, commença Isla, la gorge serrée.

— C’est lui. Le chant, le pendentif, les cercles dans le sable… Je le sais. Je le sais depuis la première note qu’il a fredonnée au pub. La mer n’envoie pas deux signes pareils dans une seule vie.

— Vous voulez le prendre, le noyer, le renvoyer ?

— Je veux rendre ce qui fut promis, s’écria-t-il, la voix brisée. Vous croyez que j’ai connu une nuit paisible depuis ce jour ? J’ai perdu ma femme deux ans après, mon fils aîné dans une vague un hiver de plus, et ma barque — la seule chose que mon père m’a laissée — a pourri dans le chantier naval comme si l’eau la refusait. La dette n’a jamais été payée. Elle s’est seulement aggravée.

Un craquement sourd dans le cottage. Isla se retourna. Tam était tombé de sa chaise, secoué de spasmes violents, la tête rejetée en arrière, un son rauque s’échappant de sa gorge — moitié cri, moitié mélopée qui semblait provenir d’un autre monde. Ses doigts griffaient le plancher, et sur ses avant-bras, si pâles, une irisation étrange parcourait la peau, comme des écailles d’argent qui apparaissaient et se fondaient en une lueur glissante.

— Non ! cria Isla en s’agenouillant à ses côtés. Tam ! Tam, revenez !

Angus resta figé sur le seuil. Son visage, tanné par cinquante ans de vent marin, était devenu blanc comme un drapeau de reddition.

— La marque, chuchota-t-il. Vous la voyez ?

Isla écarta doucement la manche de Tam. La peau se plissait le long de ses avant-bras en lignes fines, rapprochées, presque imperceptibles à l’œil nu — mais dans la lumière tremblante du feu, elles luisirent comme des feuilles de mica. Des écailles. De l’argent vivant.

— Ce ne sont que des reflets, affirma-t-elle, plus pour elle-même que pour lui.

— Ce sont des écailles, docteur MacRae. Et elles ne sont pas venues pour être regardées. Elles sont venues pour la tempête à venir.

Tam poussa un dernier spasme, puis son corps se relâcha. Sa poitrine se soulevait lentement, chacun de ses souffles sifflant comme une vague qui se retire. Ses yeux restaient fermés, mais ses lèvres bougeaient à peine, formant des syllabes sans son.

Isla pressa son oreille contre sa bouche. Elle crut entendre un mot, un seul, répété en boucle, si doux qu’on aurait dit le ressac contre une pierre.

— *Sith*.

Songe. Ou paix. Ou les deux.

Elle se redressa, ses mains tremblantes autour du pendentif qui pendait à son cou. L’os de baleine était chaud, presque brûlant, et ses gravures semblaient pulser en rythme avec la poitrine de Tam.

Lentement, elle se tourna vers Angus. Le vieil homme n’avait pas bougé, mais ses épaules s’étaient affaissées, comme si toute l’eau qu’il avait traversée dans sa vie pesait soudainement sur lui.

— Il ne partira pas avec vous, dit-elle d’une voix ferme, malgré les palpitations qui tambourinaient dans ses tempes. Il n’est pas une cargaison. Il n’est pas une dette.

— S’il reste un jour de plus, gronda Angus, la marée montera plus haut qu’elle ne l’a jamais fait dans cette baie. Et elle emportera tout sur son passage. Vous. Le village. Moi, si je ne remplis pas mon serment.

— Alors vous passerez la nuit ici, dit Isla. Vous aussi. Et nous verrons ce que la marée a à nous dire quand elle arrivera.

Angus hésita, ses yeux allant du corps inerte de Tam au visage résolu de la chercheuse. Puis, sans répondre, s’installa sur la méridienne du vestibule, ses bottes épaisses laissant des traces d’eau qui dessinèrent, presque à son insu, les courbes d’une spirale.

Dehors, la mer retint son souffle.