La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 7: The Songline
La lumière grise de l’aube filtrait à travers les rideaux épais du cottage quand Isla s’éveilla en sursaut. Tam était assis au bord du lit, le dos droit, les mains posées sur ses genoux comme s’il attendait depuis des heures. Sa peau avait retrouvé sa teinte normale, mais ses yeux gardaient quelque chose d’hanté, une profondeur où la nuit ne s’était pas encore dissipée.
— Tu es réveillé, dit-elle en s’approchant prudemment.
Il ne se tourna pas vers elle, mais sa voix vint, basse et rauque comme les galets roulés par la marée.
— J’entends une chanson. Depuis cette nuit. Elle tourne dans ma tête comme une boucle de corde, et je ne peux pas la défaire.
Isla s’assit à côté de lui. Le pendentif en os de baleine reposait sur la table de chevet, tiède au toucher malgré l’air froid du matin. Elle le prit machinalement et sentit cette vibration familière courir dans ses doigts, comme un courant souterrain.
— Chante-la, dit-elle. Même par fragments. Même si c’est juste une note par-ci par-là.
Il hésita. Puis il ouvrit la bouche, et ce qui sortit n’était pas une voix humaine ordinaire. C’était quelque chose qui semblait venir de plus bas que la gorge — des profondeurs où la lumière ne pénètre pas et où la pression écrase les os. La mélodie montait et descendait en spirales, épousant une gamme que les oreilles d’Isla peinaient à suivre, glissant parfois dans des intervalles trop serrés, trop étranges pour la musique qu’elle connaissait.
Elle attrapa son téléphone posé sur la table et l’enregistra tout de suite, le cœur battant. La chanson durait peut-être vingt secondes avant qu’il ne s’arrête, la gorge sèche, le front perlé de sueur.
— C’est tout ce que je peux attraper, dit-il. Le reste se dérobe quand j’essaie d’aller plus loin.
Isla réécouta l’enregistrement. Les notes semblaient dessiner une courbe dans l’air, montant puis retombant en un motif qui lui rappelait quelque chose. La spirale du pendentif. Le cercle des poissons morts. Le dessin que les pas mouillés d’Angus avaient laissé sur son plancher.
— Je connais quelqu’un qui pourrait nous aider, dit-elle.
Morag MacKay vivait dans une petite maison blanche au bord du loch, entourée de planches de bois où séchait du poisson. À soixante-treize ans, elle était la plus ancienne chanteuse gaélique de Taransay, dépositaire d’un répertoire que même les archivistes de Glasgow venaient consulter. Elle portait un châle tissé main et ses yeux plissèrent quand elle vit Isla arriver avec Tam à ses côtés.
— Alors c’est lui, dit-elle simplement. Le garçon de la plage.
— Il a besoin de ton aide, Morag. Pas de tes jugements.
La vieille femme les fit entrer sans un mot de plus, mais Isla sentit le regard qu’elle posait sur Tam glisser le long de son corps, comme pour mesurer quelque chose d’invisible. Le thé fut servi dans des tasses ébréchées avant que Morag ne tende la main vers le téléphone que lui tendait Isla.
— Fais-le écouter.
La chanson empli la petite pièce. Dehors, les mouettes cessèrent brusquement leurs cris. Le silence retomba sur la maison comme un filet de pêche, épais et soudain.
Morag ne bougea pas. Quand la dernière note s’éteignit, elle posa le téléphone sur la table et Isla vit ses mains trembler légèrement.
— Je l’ai entendue une seule fois dans ma vie, dit-elle. Mon arrière-grand-mère, qui la chantait au bord de l’eau la nuit où son mari est mort en mer. Elle l’appelait le chant-deuil des femmes phoques.
Isla se pencha en avant.
— Tu sais ce qu’elle signifie ?
— Personne ne sait vraiment. C’est une lamentation perdue, une complainte que seule une selkie-mère chante pour ses petits, là-bas sous les vagues. On dit que la femme qui l’interprète attire la marée avec elle, qu’elle est une clé pour ouvrir les portes entre la terre et la mer.
Tam avait pâli. Ses doigts crispés sur le bord de la tasse blanchirent.
— Une clé, murmura-t-il.
— Et tu le sais déjà, toi, dit Morag en le regardant fixement. Tu le sais dans tes os, même si ta tête a oublié. Cet homme n’est pas un naufragé ordinaire. Il n’est pas un homme ordinaire du tout.
Le ton avait changé, soudain dur et accusateur. Morag se tourna vers Isla.
— Tu sais ce que cela signifie, que je t’aie chanté cette chanson ? Avant qu’elle ne commence, mon cœur savait déjà ce que la mélodie allait être. C’est le chant du changement, celui qui précède la tempête. Si cette chanson tourne dans la tête de cet homme, c’est qu’elle prépare quelque chose. Et ce quelque chose n’est jamais bon pour ceux qui vivent sur la terre ferme.
Dehors, le ciel commençait à se couvrir. Une rafale de vent frappa les volets de la maison de Morag, et les cordes à poisson claquèrent contre la façade comme des os.
La nouvelle se répandit vite, comme toutes les nouvelles à Taransay. À dix heures, une poignée d’habitants attendait déjà devant la maison de Morag. À midi, c’était la moitié du village qui s’était rassemblée sur la place, et le visage de Duncan MacLeod, le pêcheur le plus respecté de l’île, était sombre comme la mer avant la trêve.
— Il doit partir, docteur MacRae. Et il faut qu’il parte avant le changement de marée.
Isla se tenait à l’entrée du cottage, Tam invisible derrière le mur du salon. Angus MacNeil était resté près d’elle, comme pour confirmer qu’il se rangeait — cette fois — du côté de la science et non de la peur.
— Tam n’a fait aucun mal, protesta-t-elle. Les poissons morts, c’était un accident. Il n’avait pas le contrôle de lui-même.
— Un accident qui dessine des spirales dans le sol et qui arrête la marée pendant qu’un homme convulse ? lança une voix dans la foule. Nous ne sommes pas aveugles, docteur. La mer a cessé de respirer cette nuit. Ce n’est pas naturel.
— Rien dans ce qui lui arrive n’est naturel, admit Isla. C’est pour ça que j’ai besoin de temps. Pour comprendre ce qu’il est, pourquoi il est venu ici.
— Vous voulez comprendre un selkie avec vos microscopes et vos éprouvettes ? cracha Duncan. La mer n’a pas de laboratoire, docteur. Elle n’a que des règles anciennes, et quand on les enfreint, elle réclame son dû. Angus l’a libérée il y a quarante ans de ses filets, et elle est revenue aujourd’hui pour réclamer le paiement de cette dette. Vous voulez que cette dette soit payée avec votre sang à vous ? Ou celui de nos enfants ?
Isla sentit le poids du regard collectif peser sur elle. Le vent de mer avait forci, gonflant les toiles des bateaux amarrés dans le port comme des voiles impatientes. À l’horizon, l’eau avait pris une teinte de fer, striée de blanc — la couleur des vagues qui annoncent la tempête.
— Je vous demande vingt-quatre heures, dit-elle. Juste vingt-quatre heures. Je dois analyser la chanson qu’il m’a donnée ce matin. Si d’ici là nous ne comprenons pas la nature de ce qui le relie à l’eau, je prendrai la décision qui s’impose. Une avec lui, pas contre lui.
Les murmures coururent dans la foule. Duncan plissa les yeux.
— Vingt-quatre heures. Pas une de plus. Et si le vent se lève avant, vous savez par qui nous la tiendrons, cette catastrophe.
Ils partirent peu à peu, en traînant les pieds, avec des regards noirs lancés vers le cottage comme si la malédiction qu’ils redoutaient allait en jaillir à tout moment. Angus resta un instant, puis posa sa main sur l’épaule d’Isla.
— Vous êtes courageuse, docteur. Et vous êtes peut-être idiote. Parfois c’est la même chose.
Quand la place fut vide, Isla rentra et retrouva Tam assis à la table de la cuisine, le pendentif déposé devant lui comme un objet sacré. Il levait la tête quand elle entra et ses yeux, dans la pénombre, semblaient plus bleus qu’hier — comme si la chanson chantée ce matin avait tiré la couleur de la mer au fond de ses pupilles.
— Qu’est-ce qu’elle m’a dit ? demanda-t-il. La vérité, pas celle de Morag.
Isla s’adossa au mur, croisant les bras.
— Que cette chanson est le chant d’une selkie-mère, une clé pour ouvrir les portes entre la terre et la mer. Que si elle tourne dans ta tête, c’est qu’une porte va s’ouvrir bientôt. Et que cette porte n’ouvrira pas sur quelque chose de bon pour les gens de cette île.
Tam lui prit la main. Sa peau était fraîche, presque froide.
— Et si la porte n’était pas pour eux, Isla ? demanda-t-il doucement. Et si c’était pour moi ? Pour me ramener chez moi ?
Le silence se fit épais entre eux, troublé seulement par le claquement des volets et le grondement croissant du vent. Le téléphone d’Isla vibra — un message d’Alistair, à Glasgow. Elle le regarda, puis le reposa sans lire la réponse.
Elle n’avait plus le temps pour les tests de laboratoire. La mer était déjà en train de changer.