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La Marée Qui Lie

Lire le chapitre 2: The Invisible Town

La rue principale de Tidehaven s’étirait devant Evan comme une carte postale oubliée depuis un siècle. Des maisons de pierre grise aux toits d’ardoise se serraient les unes contre les autres, leurs fenêtres à meneaux renvoyant une lumière ambrée qui semblait filtrée par du verre ancien. Pas une voiture. Pas un réverbère allumé, ni même un câble électrique courant le long des façades.

Il sortit son téléphone. Zéro réseau — pas même le symbole de détresse. Il ouvrit son application de cartes par réflexe. La carte se chargeait, un quadrillage fantôme de routes inexistantes, puis le point bleu qui le localisait se mit à clignoter hors de toute terre connue.

*Erreur. Position introuvable.*

Evan glissa le téléphone dans sa poche, le cœur battant un peu plus vite qu'il ne le tolérait. Il avait couvert trois guerres civiles, des émeutes, des villages entiers avalés par des coulées de boue. Il savait ce qu'était la peur. Ce qui le dérangeait, ici, ce n'était pas la peur — c'était l'absence de bruit. Pas d'oiseaux. Pas de moteur au loin. Le vent lui-même semblait retenir son souffle entre les maisons.

Une femme sortit d'une porte basse, un panier de linge sous le bras. Elle le vit, marqua un temps d'arrêt, puis son visage se recomposa en un sourire trop prompt.

— Vous êtes perdu, monsieur ?

— Je cherche l'auberge. On m'a dit que la ville avait un hébergement.

Elle le dévisagea avec une intensité désarmante, comme si elle cherchait quelque chose derrière ses yeux.

— Vous êtes le journaliste. Celui pour la légende.

Evan n'avait rien dit à personne depuis le vieil homme au barrage. Il se demanda brièvement comment elle le savait, puis décida que la rumeur, dans un village de cette taille, allait sans doute plus vite que le télégraphe.

— Evan Marsh. Et vous êtes ?

— Hargrove. Marlene Hargrove. Je tiens le Hope and Anchor, au bout de la rue. Suivez-moi.

Elle se remit en marche sans attendre sa réponse, le linge serré contre sa poitrine comme un bouclier. Evan lui emboîta le pas, notant mentalement le plan du village : une rue principale incurvée, des ruelles qui partaient en épi vers les falaises, et au centre — il le vit distinctement — une place circulaire dominée par un clocher.

Il s'arrêta net. L'horloge du clocher affichait trois heures moins deux minutes.

— Il est quelle heure, chez vous ?

Mme Hargrove ne se retourna pas tout de suite. Sa voix arriva, portée par le vent humide :

— Il est toujours trois heures à Tidehaven. Depuis cent ans.

— L'horloge est cassée ?

— Elle dit l'heure juste. On l'a réglée le jour de la grande tempête, et elle ne s'est jamais trompée depuis.

Il y avait dans sa manière de parler quelque chose d'incantatoire, une formule répétée des milliers de fois, vidée de son sens par l'usage. Evan nota la phrase dans sa tête, avec le réflexe du journaliste : *le jour de la grande tempête*. À vérifier.

L'auberge était une bâtisse trapue, blanchie à la chaux, son enseigne de fer forgé grinçant doucement dans la brise. À l'intérieur, l'air sentait le sel, la cire d'abeille et le thé fort. Mme Hargrove lui fit traverser une salle vide où les chaises étaient retournées sur les tables, puis monta un escalier étroit où ses semelles faisaient gémir les marches.

— Chambre trois. Au bout du couloir.

Il ouvrit la porte. Le lit était étroit mais propre, la couverture en laine épaisse, et sur la table de chevet un bouquet de lavande séchée dans un pot de grès fissuré. La fenêtre donnait sur la place. Il compta dix minutes à regarder les allées et venues : deux hommes qui tiraient une charrette de filets, une femme en noir qui sortait de l'église, un enfant qui faisait rouler un cerceau le long du pavé. Personne ne leva les yeux vers la fenêtre. Personne ne regarda l'horloge.

C'était précisément ce qui l'inquiétait, Evan le comprit soudain. Ils vivaient sous un cadran arrêté depuis un siècle, et aucun d'eux ne vérifiait son heure d'une montre ou d'un téléphone. Ce village n'avait pas seulement le temps suspendu. Il l'avait refusé.

Il descendit. Mme Hargrove était au comptoir, essuyant un verre qui devait être déjà propre.

— Je vais rester deux ou trois jours, dit-il. Le temps de faire quelques recherches sur la légende de la marée.

Elle cessa de frotter. Ses doigts se serrèrent autour du verre.

— Combien de temps, exactement ?

— Je ne sais pas encore. Ça dépendra de ce que je trouve.

Elle posa le verre avec une lenteur délibérée, puis le regarda droit dans les yeux.

— Les visiteurs qui disent un nombre de jours partent rarement au bout de ce nombre, monsieur Marsh. Ils restent. Et le village, il ne peut pas nourrir plus de bouches éternelles qu'il n'en a.

— Vous voulez que je parte demain ?

Pendant un instant, elle sembla sur le point de dire oui. Ses lèvres s'entrouvrirent. Puis un rire bref, sans gaieté :

— Ce serait plus prudent. Mais vous ne le ferez pas, et moi je ne vous le demanderai pas deux fois. C'est votre choix, après tout. Ici, tout le monde choisit.

Elle retourna dans la cuisine et en revint avec un pichet d'eau citronnée qu'elle posa devant lui.

Evan l'interrogea sur la cérémonie de la marée. Un silence. Elle remplit son verre d'eau et le poussa vers lui.

— La cérémonie, dit-elle enfin, c'est le village qui la célèbre. Pour lui-même.

— Mais ça veut dire quoi, pour vous ? D'où vient la tradition ?

— De la mer, monsieur Marsh. Comme toutes nos richesses et toutes nos dettes.

Sa voix s'était durcie, fermée comme une porte claquée. Evan insista, il était journaliste, c'était son métier de pousser.

— On m'a parlé d'un rituel. Quelque chose que le village fait à marée basse. Vous pourriez m'en dire plus ?

— Non.

Le mot tomba comme une pierre dans un puits. Elle le regarda, et dans son regard il vit moins de colère que de peur que de quelque chose qu'il ne savait pas nommer, puis sa bouche se rouvrit, hésitante :

— La cérémonie, c'est le prix du village. Ce qu'on donne pour rester ici. Mais on ne parle pas de ça avec ceux qui vont repartir. Ça porterait malheur — au village et à vous.

— Je ne vais pas nécessairement repartir. Peut-être que je voudrai rester aussi.

Les mots étaient sortis avant qu'il n'ait eu le temps d'y réfléchir. Mme Hargrove se figea. Ses yeux passèrent de son visage à ses mains, cherchant un signe, puis revinrent se planter dans les siens avec une intensité nouvelle.

— Vous venez de dire une chose dangereuse, monsieur Marsh. Une chose que je n'aurais pas dû entendre. Je vous donne le dîner ce soir, et demain matin vous irez au port. Vous trouverez un pêcheur nommé Elias. Si quelqu'un peut vous dire la vérité sur ce village sans vous la faire payer de votre vie, c'est bien lui. Et après ?

— Après ?

— Après, vous déciderez si vous êtes un journaliste ou un futur habitant. Et quelle que soit votre réponse, ce sera la bonne — pour vous — tant que vous l'aurez choisie librement.

Elle retourna à ses verres, signifiant que l'entretien était clos. Evan remonta dans sa chambre, l'estomac noué. Il ouvrit son carnet et écrivit : *Village qui se dérobe à toute notation cartographique. Horloge fixée à 15h00 — symbole d'un temps suspendu. Accueil ambivalent, hospitalité conditionnelle. "Visiteurs qui disent un nombre" et "éternelles" — quoi que cela veuille dire. Cérémonie imminente, prix à payer. Dangereux de souhaiter rester.*

Il relut ses notes, puis entoura une phrase, celle que Mme Hargrove avait prononcée sans qu'il la lui ait demandée : *Elias, pêcheur. Seul à pouvoir parler.*

Il colla son front contre la vitre froide et regarda la place. L'horloge affichait toujours quinze heures moins une minute. Les aiguilles n'avaient pas bougé d'un poil depuis son arrivée. Et pourtant, dans le reflet du verre, il crut voir — juste une seconde — que les aiguilles indiquaient trois heures cinq, avant de revenir à leur position.

Il cligna des yeux. Le reflet ne montrait plus que son visage pâle et la chambre derrière lui.

Quelque chose, dans cette ville, décomptait les secondes ailleurs que dans le visible. Ce que les habitants ne lui avaient pas dit, ce que l'horloge ne montrait pas, c'était peut-être le temps qui manquait avant que le village ne s'ouvre et ne réclame son dû.

Il éteignit la lampe à huile. Mais il ne dormit pas.

De l'autre côté du mur, pendant toute la nuit, il entendit des pas clairs et réguliers — comme si quelqu'un marchait en cercles dans une pièce vide. Ou comme si le village entier respirait, en attente.