La Marée Qui Lie
Lire le chapitre 23: The Breaking Point
La procession avançait comme un seul organisme malade, cent corps serrés les uns contre les autres, leurs voix psalmodiant cette mélopée que je commençais à haïr plus que tout au monde. La mer montait derrière eux, noire et luisante sous un ciel bas, et les torches qu'ils portaient jetaient des ombres tremblantes sur les rochers du sentier côtier.
J'étais tapi dans l'anfractuosité d'un vieux blockhaus, Tom accroupi à côté de moi, le second cor collé contre sa poitrine comme un nouveau-né fragile. Nos regards suivaient le cortège qui serpentait vers le sud, vers les Standing Stones.
— Il n'est pas avec eux, murmurai-je.
Le maire Ashworth manquait effectivement à l'appel. En tête de procession, là où j'attendais de voir sa silhouette raide et son manteau bleu marine, il n'y avait que le vieux M. Abernathy, son visage de grenouille éclairé par la flamme de sa torche.
— La pointe sud, souffla Tom. Il a pris de l'avance.
Nous échangeâmes un regard. Le plan était simple : intercepter Ashworth avant qu'il n'atteigne les pierres, lui voler la seconde clé, briser le rituel. Rien de compliqué. À part le fait qu'il était probablement armé, qu'il connaissait chaque pouce de ce littoral, et qu'il avait cinquante ans d'avance sur nous en termes de détermination.
Nous longeâmes les falaises par un sentier de chèvres que Tom connaissait depuis l'enfance. Le vent s'était levé, chargé d'embruns, et j'entendais ce grattement insistant revenir depuis les profondeurs de la falaise. Le compte à rebours approchait de sa fin.
La pointe sud se découpa enfin devant nous. Et il était là. Le maire, seul, debout face aux pierres levées qui se dressaient en cercle imparfait sur la langue de rocher battue par les vagues. Il tenait la clé dans sa main, la faisant tourner lentement entre ses doigts, comme un chapelet.
— Ashworth ! criai-je en sortant de l'ombre.
Il ne sursauta pas. Il ne se retourna même pas immédiatement. Quand il le fit, son visage portait une expression que je n'avais jamais vue sur lui : pas de la colère, pas du mépris. De la fatigue. Une épuisement qui semblait vieux d'un siècle.
— Marsh. Je me demandais quand vous alliez arriver. Margaret vous a bien préparé, je suppose.
Je m'avançai, Tom derrière moi.
— Ce n'est pas un sacrifice, dis-je. Ce n'est qu'une mémoire. Le pacte est un mensonge.
Ashworth rit. Un rire sec, cassé, qui se perdit dans le grondement des vagues.
— Évidemment que c'est un mensonge. Vous croyez que je le sais pas ? Ça fait trente ans que je maintiens ce rituel, Marsh. Trente ans que je mens à chaque habitant de ce village pour qu'ils viennent chanter ici à minuit.
Le vent me coupa le souffle. Il continua :
— Vous avez tout compris à l'envers. Le danger n'est pas que le rituel soit vrai. Le danger, c'est qu'il soit faux. Et que les gens le découvrent.
Il leva la clé vers la lumière mourante du ciel.
— Ce village n'existe que parce que nous entretenons la croyance. Pas seulement les habitants. Vous, les journalistes, les curieux qui viennent chercher des histoires. Le ferry qui ne vient que certains jours. Les routes qui changent de place sur les cartes. C'est ça, le pacte. Un mensonge collectif, répété assez souvent pour devenir une vérité.
Sa voix se brisa presque.
— Si je laisse ce rituel mourir, si je laisse quelqu'un le briser, qu'est-ce qui reste ? Un village de pêcheurs oublié. Une centaine de personnes qui perdront tout ce qu'elles ont construit. Qui oublieront même qui elles sont. Simplement parce que la mer cessera de se souvenir d'elles.
Je m'approchai.
— Sarah Kessler. Vous l'avez enfermée pour servir votre mensonge.
— Sarah Kessler était déjà perdue. Je lui ai donné un but.
— Vous l'avez kidnappée.
Ashworth serra la mâchoire.
— J'ai fait ce qu'il fallait. Comme vous feriez, si vous aviez la responsabilité de ce village sur vos épaules.
Il fit un pas vers moi, la clé toujours levée.
— Vous croyez que je suis le méchant de cette histoire ? Détrompez-vous. Je suis la gardien d'une chose fragile et immense. Et je ne laisserai pas un journaliste venu d'ailleurs — ni même un fils de la ville revenu pour gratter de vieilles blessures — détruire ce que nous avons mis un siècle à bâtir.
Tom bougea derrière moi. Ashworth réagit plus vite que je ne l'aurais cru possible pour un homme de son âge. Sa main libre plongea dans sa poche et en ressortit avec un couteau de pêcheur, la lame courbe étincelant un instant avant de s'enfoncer dans l'épaule de Tom.
Tom cria. Un cri bref, coupé net quand il bascula en arrière, sa main agrippant son épaule d'où le sang jaillissait entre ses doigts.
— Tom ! m'écriai-je.
Ashworth recula, les yeux écarquillés, comme s'il venait de se réveiller. Il regarda le couteau, puis Tom à terre, puis moi.
— Vous... vous l'avez poussé à ça, dit-il, mais sa voix tremblait.
Je m'agenouillai auprès de Tom, pressant ma paume sur la plaie.
— Vous êtes un lâche, dis-je, les dents serrées.
Ashworth ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Pendant un long moment, il resta figé, la clé brillant dans sa main. Puis, lentement, très lentement, il la baissa.
— Prenez-la, dit-il. Prenez-la et allez-vous-en. Il est trop tard pour l'arrêter, de toute façon. Le compte à rebours est terminé.
Il regarda la mer.
— Elle monte déjà. Elle monte pour nous tous. Et elle se souviendra de ce que vous avez fait.
Il tourna les talons et disparut dans la brume qui déferlait sur la pointe, laissant la clé plantée dans la terre grasse entre nous.
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