La Marée Revient
Lire le chapitre 10: First Light
L’aube n’avait pas encore décidé d’être belle. Une lumière grise et laiteuse rampait au-dessus des rochers, et l’air sentait le sel et l’iode, cette odeur qui colle à la peau et ne la quitte plus. Camille avait trouvé le mot que Yann lui avait laissé sur le tableau de bord de la barque, un simple morceau de papier plié sous un galet. *Crique des Moines. Viens si tu veux.* Elle était venue.
Il était là, accroupi dans le sable mouillé, une paire de jumelles collée aux yeux, immobile comme une statue de pierre. Elle resta en retrait un instant, observant la ligne de son dos, la concentration presque animale dont il faisait preuve. Il ne l’avait pas entendue arriver, ou il faisait semblant.
— Les sternes pierregarins, dit-il sans se retourner. Première nidification de la saison sur ce secteur. Le couple de l’année dernière est revenu.
Camille s’approcha lentement, marchant sur la pointe des pieds par pur instinct. Elle vit alors les oiseaux, deux petites silhouettes blanches et noires, leurs becs orangés remuant dans l’herbe rase. Yann baissa ses jumelles et se tourna enfin vers elle. Il avait les yeux rouges, comme s’il n’avait pas beaucoup dormi.
— Je voulais m’excuser, dit-il simplement. Pour hier. Pour ma réaction.
Camille s’accroupit à côté de lui, à distance respectueuse des nids.
— Tu avais raison, Yann. J’ai utilisé un faux profil. C’est nul, et je le sais.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Enfin si. Mais pas seulement. J’ai réagi en fonction de mes propres histoires. Mon père, avec Keravel… il a toujours cru que la fin justifiait les moyens. Et ça l’a détruit.
Il ramassa une poignée de sable et la laissa filer entre ses doigts, geste machinal, presque rituel.
— Je ne veux pas devenir comme lui. Et je ne veux pas que toi, tu deviennes comme ça non plus.
Le silence s’installa, peuplé seulement par le cri lointain d’un goéland et le clapotis régulier des vagues contre les rochers. Camille sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine, un nœud qu’elle ne savait pas porter.
— Ma mère est morte quand j’avais dix-huit ans, dit-elle.
Yann ne bougea pas, mais elle sentit son attention se resserrer.
— J’étais à Paris. J’avais des examens, un stage qui pouvait tout changer. Elle est morte pendant la nuit, ici, à l’hôpital de Quimper. Un anévrisme. Personne n’a eu le temps de faire quoi que ce soit. Et moi j’étais là-bas, dans un studio minuscule, à réviser des stratégies de marque pour des yaourts allégés.
Sa voix se brisa légèrement sur les derniers mots. Elle ne l’avait jamais dit à personne, pas comme ça, pas avec cette précision chirurgicale.
— Mon père ne m’a jamais reproché d’avoir raté la fin. Il m’a dit que c’était ce qu’elle aurait voulu. Et peut-être que c’est vrai. Mais je n’ai jamais cessé de penser que j’aurais dû être là. Que quelque chose avait été dérobé ce jour-là, quelque chose que je ne pourrais jamais récupérer.
Yann resta silencieux un long moment. Puis il parla, doucement.
— Quand mon père est mort, ta mère m’a apporté un gâteau. Un kouign-amann fait maison. J’avais seize ans, je la connaissais à peine. Elle est restée une heure dans notre cuisine, sans parler, juste là. Elle a attendu que je sois prêt.
Camille releva les yeux, surprise.
— Elle faisait ça ?
— Tout le temps, je crois. Elle était comme ça. Présente, sans rien demander en retour. C’est peut-être de là que vient ton père, cette façon d’être là sans envahir.
Le soleil commençait à percer la couche de nuages, transformant la mer en une plaque d’argent liquide. Un rayon de lumière tomba directement sur le couple de sternes, qui s’était rapproché, les becs presque joints, dans une parure nuptiale fragile et parfaite. Yann se tourna vers elle, et leurs visages se trouvèrent à quelques centimètres. Elle pouvait voir les fines ridules au coin de ses yeux, le grain de sa peau, cette intensité que la lumière du matin rendait presque insoutenable.
— Je crois que ta mère aurait voulu que tu sois là, maintenant, dit-il. Ici. Avec moi.
Sa main bougea, hésitante, vers la sienne. Leurs doigts se frôlèrent. Camille sentit son cœur accélérer, cette chaleur qui n’avait rien à voir avec le soleil naissant. Elle ferma les yeux une fraction de seconde, et quand elle les rouvrit, il était encore là, plus proche encore, ses lèvres à portée.
Le téléphone de Yann sonna. Un vibreur agressif contre le silence de la crique, déchirant l’instant comme un coup de couteau.
Il jura doucement sous son souffle, décrocha, son visage se durcissant en quelques secondes. Il se leva brusquement.
— On vient d’entrer dans la station. Les alarmes ont été déclenchées il y a vingt minutes. Les gendarmes sont sur place.
Camille se releva d’un bond, le sable collé à ses genoux.
— Qu’est-ce qui manque ?
Yann n’écoutait déjà plus, courait vers la barque, le téléphone toujours plaqué à son oreille. Camille le suivait au pas de course, les sternes s’envolant dans un bruissement d’ailes indigné. Le silence de la crique était mort. Il ne restait que la course de leurs pas sur le sable, et quelque chose d’autre, cette sensation familière qui n’avait pas de nom, pas encore. Le danger n’était plus une hypothèse. Il avait une adresse.