La Marée Revient
Lire le chapitre 11: The Break-In
La porte du laboratoire pendait, arrachée de ses gonds, comme une mâchoire cassée. Camille s'arrêta sur le seuil, le cœur cognant contre ses côtes. Derrière elle, Yann respirait fort, les mains enfoncées dans les poches de sa veste imperméable, le regard balayant la pièce.
— Ils n'ont pas tout pris, dit-il d'une voix tendue. Regarde.
Il désigna les ordinateurs intacts, les microscopes alignés sur le plan de travail, les carnets de relevés empilés près de la fenêtre. Rien n'avait été déplacé. Pas de chaos, pas de vandalisme gratuit. Les voleurs étaient venus avec un objectif précis.
Camille avança vers la grande table au centre de la pièce. Les cartes marines étaient toujours là, déployées, annotées de la main de Yann. Mais à leur place habituelle, sur le mur du fond, le grand panneau blanc où ils affichaient leurs relevés d'algues — les fameuses cartes de prolifération — avait été décroché. Il ne restait que les punaises, abandonnées comme de petits points noirs.
— Juste les données des algues, murmura-t-elle.
Yann la rejoignit, ramassa un câble sectionné sur le sol.
— Et ils ont pris le disque dur externe. Celui avec les trois dernières années de relevés satellites. Ils savaient exactement où le trouver.
Camille sentit son estomac se nouer. Les heures passées à l'archive municipale, les conversations avec les employés de Keravel, le faux profil — tout cela avait fait de leur travail de recherche une cible. Et maintenant, la preuve matérielle de ce que Keravel cachait venait de disparaître.
— C'est une déclaration de guerre, dit-elle.
Yann ne répondit pas. Il ouvrit un tiroir, en sortit une pochette plastique transparente contenant un disque dur encore scellé.
— Heureusement que j'ai pris l'habitude de faire des sauvegardes à domicile après la dernière alerte de sécurité. Les données sont là. Ils n'ont pas tout.
Le soulagement fut bref. Camille porta la main à sa poitrine, là où, sous son pull, elle avait glissé le journal de son père le matin même, par réflexe, avant de sortir. Elle n'avait pas osé le laisser seul sur le bateau après la confrontation avec Perrot.
— Mon père, dit-elle soudain. Son journal. Dans le logbook, les cartes de la structure près de l'île des Moines. Et les annotations sur Keravel. C'est le seul document qui relie le tout.
Yann se tourna vers elle, le visage grave.
— Tu l'as laissé sur le bateau ?
— Non. Imprudemment, elle le sortit de sous son pull, le tenant contre elle comme un objet précieux. Mais ils vont le chercher. Si quelqu'un a parlé de nos recherches, et Perrot sait que j'ai ce journal, ils vont venir ici. À la station. Au bateau.
Le silence s'épaissit entre eux, chargé de ce qui n'avait pas été dit depuis la matinée — la presque bousculade sur la plage, le cri des oiseaux, la main de Yann sur son épaule, le téléphone qui avait sonné.
— Viens, dit-il en rangeant le disque dur de secours dans son sac à dos. On va régler ça.
Sur le houseboat, la lumière du soir filtrait à travers les vitres embuées, teintant l'intérieur de bois et de cuivre d'une lueur dorée. Camille prépara deux tasses de thé tandis que Yann examinait les cachettes potentielles : sous le matelas, dans la réserve du moteur, derrière les cadres de photos accrochés aux cloisons.
— On cherche quelque chose de discret, dit-il. Que même quelqu'un qui fouillerait longtemps ne trouverait pas. Parce qu'ils vont fouiller. C'est inévitable.
Camille parcourut du regard le salon hérité de son père. Tout ici racontait une histoire que, deux semaines plus tôt, elle aurait jugée insignifiante. Le vieux baromètre rouillé. La collection de cartes postales de phares de Bretagne. Les bouteilles de vin vides alignées sur l'étagère du fond.
Son regard s'arrêta sur le grand pot de terre cuite au coin du canapé, où poussait un géranium fatigué. Sa mère l'avait offert à son père pour leurs dix ans de mariage. La plante était morte depuis longtemps, mais le pot était resté là, entêtant souvenir.
— Là, dit-elle en pointant le pot.
Yann haussa un sourcil.
— Le géranium ?
— Le pot est trop lourd pour la taille de la plante. Mon père l'avait rempli de cailloux pour le stabiliser. On pouvait glisser quelque chose au milieu sans que personne ne voie.
Elle s'agenouilla, délogea la terre sèche sur les bords et souleva délicatement la plante. Dessous, des graviers bien tassés formaient une couche régulière. Ses doigts trouvèrent un espace creux, au centre, comme si quelqu'un avait déjà utilisé cette cachette.
— Il a pensé à tout, souffla-t-elle en y glissant le journal, puis en remettant soigneusement la couche de graviers et la motte de terre en place. Pour les visiteurs pressés, ce ne sera qu'un géranium moribond dans un pot de grand-mère.
Yann la regarda faire, puis s'accroupit près d'elle.
— Personne ne fouillera un pot de fleurs mort. C'est précisément le genre de détail que les gens ignorent.
Il lui sourit — un sourire fatigué, mais chaleureux, qui fit remonter le souvenir du matin encore une fois. Camille s'y accrocha une seconde de trop, puis se releva, s'essuya les mains sur son jean.
— Je devrais peut-être te remercier. Pour tout, aujourd'hui.
— Tu n'as pas à me remercier pour quoi que ce soit. Il hésita, puis posa sa voix un ton plus bas. Camille, je sais que tu ne m'as pas tout dit à propos de l'argent. Vous avez besoin de réparer le moteur, d'accord. Mais il se passe autre chose avec cette dette, n'est-ce pas ?
Elle se figea, le cœur serré. Chaque mot de l'échéance de 72 heures résonnait dans sa tête, comme une horloge au bout de la poitrine.
— C'est compliqué, Yann. C'est personnel.
— Ça ne l'est pas pour moi, si ça te concerne.
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais le clapotis d'un moteur de bateau se rapprocha, puis s'arrêta près de la cale. Des pas sur les planches. Une voix masculine appela :
— Yann ? Tu es là ? Il y a du nouveau.
Yann échangea un regard avec Camille et sortit. Elle resta un instant à contempler le pot de géranium — recelant maintenant le secret de son père, comme une bombe qui attendait — puis le suivit.
Dehors, Éric, le technicien de la station, tenait un journal local froissé à la main. Son visage était fermé, inhabituellement grave.
— L'article m'est tombé entre les mains en fin d'après-midi. J'ai pensé que tu devrais voir ça avant que la nouvelle fasse le tour de la presqu'île.
Yann prit le journal, ses yeux parcourant rapidement la page. Il pâlit puis déchira la une d'un geste sec.
— Quoi ? demanda Camille, avançant.
Il lui tendit l'article sans un mot. Titre : « Un scientifique local accusé de méthodes terroristes pour bloquer la pêche locale. » Plus bas : « La Bretagne côtière, un laboratoire pour des recherches polluantes ? » Et à la fin, une citation attribuée à Philibert Perrot, directeur de Keravel Marine — le même homme qui avait menacé Camille deux jours plus tôt.
Le texte accusait Yann — le projet de marquage des dauphins était en réalité une « campagne d'intimidation » contre les pêcheurs, ses méthodes étaient « illégales », et son association cachait en réalité des motivations politiques anti-local.
Camille leva les yeux, le sang battant à ses tempes.
— Perrot. Il a contrôlé le récit. Il a fait aligner les médias avant nous. On a les données, mais qui va nous écouter maintenant ?
Yann lâcha le journal sur le pont du houseboat, les yeux perdus vers l'horizon.
— Ce n'est pas seulement un article. C'est une fin de carrière. Pour moi, pour mon équipe. Il vient de nous couper les jambes.
Camille resta figée. Elle tenait dans sa poche, sans même y penser, la carte de visite écornée de Perrot, laissée là comme un appât qu'elle avait toujours hésité à lancer. Et soudain, face à l'ironie féroce de la situation, elle comprit ce qu'il fallait faire.
Ce n'était pas de la fuite. C'était de la stratégie.
— Alors, dit-elle, se tournant vers Yann avec un nouveau regard dans les yeux. Il faut qu'il s'explique publiquement. Et j'ai une idée pour l'y forcer.
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