La Marée Revient
Lire le chapitre 9: The Leak
Le mercure du port grimpa vers midi quand Camille gara la vieille 2CV de son père en face du bar-tabac *Le Boucan*. Elle coupa le contact et resta une seconde assise, les mains sur le volant. Perrot avait dit que les archives étaient la propriété de Keravel. L'archive en elle-même n'était peut-être pas accessible. Mais les gens, eux, parlaient. Depuis quinze ans, elle avait fait carrière en faisant parler les gens. Des consommateurs, des focus groups, des clients réticents. Un pêcheur de données suffisait peut-être.
Léa Morvan avait vingt-six ans, un poste d'assistante logistique chez Keravel Marine, et une présence Instagram florissante sous le pseudonyme *Bretzel & Sunset*. Elle publiait des photos de ses brunchs, de son chat, de la lumière sur le port, et surtout — Camille l'avait remarqué la veille en scrollant, attablée au comptoir du *Boucan* — des fiertés maladroites sur son travail. Rien d'intéressant en soi. Mais Léa avait aussi un goût prononcé pour les concours de photos organisés par des marques de surf et de crèmes solaires — des concours où il fallait taguer des amis pour gagner.
Camille ouvrit son téléphone. Un compte Instagram tout neuf, créé une heure plus tôt. *Marion Kerlann*. Vingt-six ans, elle aussi. Photographe freelance, installée depuis six mois à Vannes. Intéressée par les paysages marins. Elle avait déjà trois photos — empruntées à un compte de stock libre de droits, et méticuleusement recadrées pour éviter toute recherche inversée. Elle envoya une demande de suivi à *Bretzel & Sunset*. Puis elle commanda un café au bar, croisa les doigts, et attendit.
La notification arriva seize minutes plus tard. *Bretzel & Sunset* suivait désormais *Marion Kerlann* en retour. Les gens étaient si prévisibles.
Le message qu'elle envoya était un chef-d'œuvre de banalité. Elle avait vu, sur le profil de Léa, une photo d'un écloserie expérimentale de Keravel — un bâtiment industriel propre sur la zone portuaire, qu'elle avait probablement photographié pendant sa pause déjeuner. Camille écrivit qu'elle cherchait des sujets pour un projet de photo documentaire sur l'aquaculture bretonne — "le vrai travail, pas le vernis marketing" — et demanda si Léa pouvait lui montrer les coulisses, un jour, pour une visite informelle. Une heure plus tard, Léa répondit par un message enthousiaste. Elle serait ravie. Elle avait justement une pause entre deux livraisons. Le mercredi, à 14h30 ? Camille confirma. C'était aujourd'hui.
À 14h20, Camille se gara en face de l'écloserie. Elle portait un jean, un pull marin délavé, et une casquette de photographe qu'elle avait achetée en urgence chez un soldeur — la panoplie de la fille sympa, inoffensive, qui ne foutait pas le bordel. Léa l'attendait près de la grille, un badge autour du cou et un sourire incertain.
« C'est toi Marion ?
— En personne. Merci mille fois pour ce créneau. Je sais que c'est un peu last minute.
— T'inquiète. Je tournais pas mal de fichiers ce matin, ça fait du bien de sortir. »
Camille suivit Léa à l'intérieur. L'écloserie était un hangar ouvert, rempli de bassins d'eau circulaire où nageaient des alevins de bar. L'air sentait l'algue et quelque chose d'acidulé. Camille sortit son appareil — un modèle qu'elle avait emprunté à Anouk, la secrétaire de la mairie, sous prétexte qu'elle voulait photographier le port pour une carte postale, en échange d'un déjeuner.
« Tu peux tout photographier, dit Léa en s'animant. Tout est propre ici. Quand j'ai commencé, je pensais que ça allait être déprimant, mais en fait... tu sais, Keravel, ils font des trucs sérieux. Le réensemencement, tout ça. C'est pas du greenwashing, c'est du vrai. »
Camille approuva du menton en cadrant un bassin. « Je vois que vous avez un secteur algues ? » demanda-t-elle d'un ton léger, tentant sa chance.
« La serre à spiruline ? Ouais, au fond. Mais tu vas pas trouver ça très glamour. C'est surtout des bassins de culture expérimentale. »
Le cœur de Camille fit un bond. Elle fit semblant de s'intéresser à un tuyau d'aération, marcha lentement vers le fond du hangar. Des bâches opaques couvraient trois bassins métalliques, plus grands que les autres. Une fine pellicule verdâtre luisait à la surface. Une odeur de soufre, légère, montait de l'eau.
« C'est quoi, ces bassins-là ? » demanda-t-elle, un déclencheur réflexe.
Léa hésita. Puis, comme les gens qui ne savent pas garder un secret, elle sembla se dégourdir : « Tests de prolifération. C'est la partie que je suis pas censée montrer à des visiteurs, en fait. Mais comme tu fais un sujet photo, je me dis que... bref. Ils testent des souches d'algues capables de se développer dans des eaux chargées en nitrates et en métaux lourds. Tu sais, les trucs que les usines rejettent sans trop le dire. »
Camille abaissa son appareil. « Des souches qui poussent dans de l'eau polluée ? C'est... une solution ?
— Ou l'inverse. Franchement, je capte que le dixième. Mais mon chef dit que c'est l'avenir de l'aquaculture : utiliser des algues pour absorber la pollution. Après, tu les récoltes, tu les transformes en engrais, en compléments alimentaires... »
Camille posa son appareil sur une caisse. Les pièces du puzzle s'assemblaient avec une lenteur écœurante. Les algues ne poussaient plus parce qu'elles étaient *issues* de l'eau polluée. Elles étaient la pollution qui se donne un visage vert. Et les billets de vente de ces produits, tout ce qu'on récoltait, c'était de l'argent propre sur un procédé sale.
« Et les surprenants blooms que les pêcheurs voient au large de l'île de Moines, depuis quelques années ? C'est connecté à ce programme ? »
Léa pâlit. « Comment tu sais ça ? Écoute, je t'ai dit trop de choses. Mon chef me tuerait. »
Un bip derrière elles fit sursauter les deux femmes. Camille se retourna. Dans l'encadrement de la porte vitrée du hangar, une silhouette dans une doudoune bleue. Yann. Il tenait son téléphone à la main — c'était lui qui avait fait le bruit, pour annoncer sa présence. Il regardait Camille avec une expression qu'elle ne lui avait jamais vue : un mélange de déception, presque de colère.
« Yann, je… »
« J'ai reçu un message d'Anouk, dit-il d'une voix placide. Elle me demandait si tu t'étais perdue, que t'avais pris l'appareil depuis deux jours. J'ai vérifié ta position. Je me doutais pas que c'était pour ça. »
Léa regarda alternativement les deux intrus, comprenant en une fraction de seconde que la photographe n'en était pas une. « Merde. C'est quoi ce bordel ? T'es pas Marion ?
— Si, je suis Marion, mais… »
Camille renonça. Elle rendit son badge à Léa, avec un regard d'excuse, et suivit Yann dehors. Le vent du port la gifla au visage. Elle voulut parler, il l'interrompit.
« Une fausse identité, Camille. Un profil piégé. C'est quoi, tes méthodes ? On avait dit archives municipales. On avait dit propre.
— T'avais dit que les archives de Keravel étaient la propriété de la boîte, répliqua-t-elle sèchement. Je fais avec ce que je peux.
— Tu mens à des gens innocents pour leur soutirer des infos. C'est pas comme ça qu'on protège l'environnement. C'est comme ça qu'on devient Perrot. »
Le mot la frappa plus fort qu'elle aurait cru. Elle pensa à la dette, au délai de 72 heures écoulé depuis la veille. À l'impossibilité d'avouer le moindre fragment de vérité matérielle à l'homme qui lui parlait.
« Je peux pas me permettre d'attendre le temps que tes procédures soient validées, dit-elle, la gorge serrée. J'ai des délais que tu connais pas. » Elle laissa la phrase flotter, presque aveu, presque non-dit. « J'avais besoin d'une réponse rapide. Et j'en ai eu une. Ils cultivent des algues tolérantes aux métaux lourds. C'est pas une solution — c'est une couverture. Ça veut dire qu'ils *savent* qu'ils polluent, et qu'ils se préparent à faire pousser leur preuve. »
Yann resta silencieux un long moment. Ses mains — des mains calleuses, dessinées par les cordages, par les nuits de dérive — s'enfoncèrent dans ses poches.
« Tu as raison sur le fond, murmura-t-il. Parfois. Mais je veux pas ressembler à ceux qu'on combat. »
Il tourna les talons, prit le chemin qui longeait les entrepôts. Camille resta là, le vent glacial de la marée montante lui cinglant les joues. Elle avait obtenu ce qu'elle voulait — un fil, peut-être, entre la pollution industrielle et les tests d'algues. Mais le port était vide autour d'elle, et elle comprenait soudain que le prix n'était pas encore payé.
Son téléphone sonna. Un numéro masqué. Elle mit une seconde à répondre, et la voix qui parla était celle d'un jeune homme, rapide et tendu.
« Camille Le Goff ? Je m'appelle Tristan Moreau. Je travaille à la logistique chez Keravel. J'ai vu votre tête passer tout à l'heure à la douane du port. Votre père m'a sorti d'une mauvaise passe quand j'étais gamin. J'ai besoin de vous voir. J'ai des fichiers que Perrot préférerait que personne ne voie jamais. Ils concernent l'île de Moines. Mais faut que ça reste entre nous — si ma boîte apprend que je vous parle, je suis mort. »