La Marée Revient
Lire le chapitre 12: Turn of the Tide
Le bruit du train sur les rails avait quelque chose d'irréel. Camille leva les yeux de son café refroidi, et là, sur le quai de la gare de Keravel, se tenait Nadia Bouchard. Blazer marine, carré impeccable, sourire commercial. Elle n'avait pas changé. Elle n'avait jamais changé.
« Camille ! » Nadia traversa la place en trottinant sur ses escarpins, ignorant les flaques. « Mon Dieu, tu es magnifique. La Bretagne te va bien. »
Camille posa sa tasse. « Nadia. Qu'est-ce que tu fais ici ? »
« Je suis venue te chercher. » Nadia sortit son téléphone, fit défiler quelque chose. « J'ai un client. Gros. Très gros. Ils cherchent une directrice de création indépendante pour une campagne de repositionnement écologique. Six mois, cachet à six chiffres. Tu signes, tes problèmes d'argent sont réglés. »
Le mot *argent* claqua comme une gifle. Camille sentit sa nuque se tendre.
« Qui est le client ? »
« Une entreprise locale. Industrie agroalimentaire. Ils veulent verdir leur image. » Nadia baissa la voix, complice. « Ils ont des problèmes de perception. Algues, rejets en mer. Un truc comme ça. »
L'estomac de Camille se noua. Elle prit le téléphone des mains de Nadia. Le logo Keravel Océan s'afficha en haut de la présentation. Blanc sur bleu. Le même bleu que les filets de pêche qui avaient étranglé le dauphin.
« Non. » Elle rendit le téléphone.
« Camille, écoute. Je sais que tu es attachée à cette région. Mais ce contrat, c'est la porte de sortie. Tu retournes à Paris, tu te refais, tu oublies cette histoire de père. »
« Mon père est mort. »
La phrase sortit automatique. Camille la regretta aussitôt, mais le mal était fait. Nadia haussa des sourcils mais n'insista pas.
« Je te laisse réfléchir. Quarante-huit heures. » Elle glissa une carte de visite dans la main de Camille. « Appelle-moi. »
Nadia repartit vers le taxi qui attendait, laissant Camille seule au bord du quai, la carte de visite brûlant au creux de sa paume.
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Yann l'attendait à la station. Il avait les traits tirés, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes. Sur son écran, une vidéo en noir et blanc tournait en boucle.
« Camille. Viens voir. » Il lui fit signe sans détourner les yeux de l'écran. « J'ai récupéré les images de la caméra de surveillance du port. Celle qui filme l'accès arrière de la station. »
Camille s'approcha. À l'écran, une silhouette encapuchonnée longeait le mur vers minuit. La personne marchait d'un pas décidé, connaissant le chemin. Puis, juste avant de disparaître dans le champ de la caméra, elle tourna légèrement la tête vers la droite.
Yann figea l'image.
« Regarde. »
Le visage était partiellement éclairé par le lampadaire du port. Des yeux creusés, des pommettes saillantes, une barbe de plusieurs jours grisonnante.
Camille sentit le sol basculer sous ses pieds.
Elle connaissait ce visage. Elle l'avait vu s'éloigner sur le quai de Keravel quand elle avait seize ans. Elle avait attendu des mois, puis des années. Elle avait fini par enterrer l'espoir avec sa mère.
« Ce n'est pas... » Sa voix se brisa.
Yann se retourna vers elle, les sourcils froncés. « Camille ? Tu le reconnais ? »
Elle secoua la tête, mais c'était trop tard. Les larmes montaient. Elle laissa tomber la carte de visite de Nadia sur le bureau, entre eux.
« Mon père est vivant. » Les mots sortirent comme un aveu. « Il est vivant, et il est là. Il a jamais été mort. »
Yann se leva lentement, les mains ouvertes. « Tu m'as dit qu'il était décédé. À la soirée d'équipe, tu as dit qu'il était mort avant que tu puisses comprendre son travail. »
« C'est ce que je me suis dit à force. » Camille s'appuya au mur, jambes molles. « Il est parti quand j'avais seize ans. Il m'a laissé une lettre disant qu'il devait faire quelque chose d'important. Qu'il reviendrait. Il n'est jamais revenu. Et des mois après, maman est tombée malade. Elle est morte sans lui. Sans qu'il sache. Sans qu'il soit là. » Elle renifla. « Après ça, j'ai choisi. Il était mort pour moi. C'était plus simple. »
Yann ne dit rien. Il s'approcha et posa sa main sur son épaule. Camille la laissa une seconde, puis se dégagea.
« Cet homme est entré par effraction dans ta station. » Sa voix se raffermit. « Il a volé les données. Pourquoi ? »
« Je ne sais pas. » Yann recula d'un pas. « Mais il savait quoi voler. On a vérifié. Il n'a pris que les relevés d'algues de ces trois dernières années. Rien d'autre. »
Camille fixa l'image figée. Le visage de son père. Les rides nouvelles. La fatigue. Mais les yeux étaient les mêmes. Le même regard obstiné qu'elle voyait dans le miroir.
« Il était au courant pour les données », murmura-t-elle. « Il sait quelque chose sur les algues. Sur Keravel. C'est pour ça qu'il a disparu. »
« Camille... »
« Le phare. » Elle se redressa. « Le phare du Vieux-Port. C'est là qu'il allait toujours quand il voulait être seul. C'est là qu'il m'emmenait observer les oiseaux. »
Elle était déjà en mouvement. Elle attrapa sa veste suspendue à la patère, ignorai le regard de Yann.
« Camille, attends. » Il la rattrapa par le bras. « Réfléchis. S'il se cache depuis dix-huit ans, c'est pour une raison. Tu ne peux pas simplement y aller. »
« Je dois savoir. » Elle se dégagea. « Il m'a volé ma mère. Il m'a volé ma vie. Il me doit au moins une explication. »
Elle sortit dans le vent du soir. Le chemin du phare serpentait le long des falaises. Camille courait presque, le sable crissant sous ses bottes, la carte de visite de Nadia froissée dans sa poche, les images de la vidéo de surveillance encore dans sa tête.
Le phare se dressait au bout de la pointe. Le faisceau tournait, trouant la brume. Une lumière tamisée filtrait par la fenêtre basse de la maison du gardien.
Camille ralentit. Son cœur tambourinait.
La porte était entrouverte.
Elle la poussa.
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