La Marée Revient
Lire le chapitre 13: Aftermath of the Turn
La porte du phare était entrebâillée, laissant filtrer une lumière jaune et tremblante qui dessinait un rectangle pâle sur les galets. Camille poussa le battant, le cœur cognant si fort qu’elle entendait à peine le ressac en contrebas. L’air à l’intérieur sentait le café froid, le tabac sec et la poussière de pierre. Des années d’abandon, et pourtant, quelque chose avait récemment bougé ici.
Il était là, assis sur une caisse retournée près d’une vieille table de navigateur. Thomas Le Goff leva les yeux de ses mains, comme s’il avait attendu ce moment depuis des semaines. Son visage était creusé, tanné par le vent, mais ses yeux — les mêmes yeux gris-vert qu’elle voyait dans le miroir chaque matin — étaient vifs.
— Tu as mis du temps, dit-il.
Camille resta sur le seuil, refusant d’entrer plus loin.
— Tu es mort, papa. Je t’ai pleuré. J’ai vidé ta maison. J’ai failli vendre ton bateau.
Il ne baissa pas le regard.
— Je sais.
— Alors explique-moi. Maintenant.
Thomas se leva avec lenteur, les jointures de ses mains craquant comme du bois sec. Il fit un pas vers elle, s’arrêta, mesura la distance.
— Ils ont commencé à me suivre en mars. Des voitures garées en bas de la rue, des appels silencieux la nuit. Un matin, j’ai trouvé une lettre glissée sous la porte du bateau. Pas de signature. Juste une photo de toi, à Paris, devant ton immeuble. Et une phrase : « Pose tes questions ailleurs, ou ta fille aura des réponses à donner. »
Camille sentit ses genoux se dérober. Elle s’appuya contre le chambranle.
— Keravel.
— Je n’avais pas de preuves directes. Mais je n’avais pas besoin d’en avoir. Le message était clair. Alors j’ai disparu. Il fallait qu’ils me croient mort, ou au moins parti pour de bon. Qu’ils arrêtent de te regarder.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? J’aurais pu t’aider. J’aurais pu…
— Tu aurais fait quoi, Camille ? appela-t-il, la voix soudain plus dure. Tu étais à Paris, à te détruire pour des campagnes de lessive. Tu aurais appelé la police, et la police aurait parlé à Keravel, et Keravel t’aurait mise dans le viseur. Non. Mieux valait que tu me croies mort. Mieux valait que tout le monde le croie.
Elle voulait répondre, mais les mots se coincèrent dans sa gorge. Il avait raison, et elle le détestait pour ça.
— Qu’est-ce que tu cherchais, papa ? Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Il la regarda longuement, puis retourna vers la table, souleva une plaque de tôle rouillée, et en sortit un petit trousseau. Une seule clé, laiton, gravée d’un numéro : 214.
— Il y a un coffre à la banque de Saint-Malo. Tu connais le boulevard des Alliés ?
— Oui, souffla-t-elle.
— La clé ouvre le coffre 214. C’est tout ce que j’ai pu préserver. Le reste, ils l’ont pris ou détruit.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
Le vieil homme hésita. Pour la première fois, ses épaules s’affaissèrent.
— La vérité, peut-être. Ou du moins de quoi la prouver. Mais tu ne dois l’ouvrir que si tu es prête à ne plus jamais pouvoir reculer. Une fois que tu sais, tu ne peux plus faire semblant d’ignorer.
Il tendit la clé. Camille resta immobile un long moment, le regard fixé sur le petit morceau de laiton dans la paume ridée de son père, la lumière du phare se reflétant sur ses reflets dorés.
Elle la prit.
La clé était froide, plus lourde qu’elle n’en avait l’air. Elle la referma dans son poing.
— Pourquoi le phare ? demanda-t-elle enfin.
— Je n’ai nulle part ailleurs. La maison est au nom de ta mère. Le bateau est au tien, techniquement. Et personne ne vient ici. La Societé des phares et balises ne l’entretient plus depuis dix ans ; elle appartient encore à la municipalité, mais ils ont oublié son existence. C’est le seul endroit où ils ne me chercheront pas.
Camille acquiesça, le regard perdu par la fenêtre. La mer grondait au pied de la falaise, invisible dans l’obscurité.
— Je dois y aller, dit-elle enfin.
— Camille.
Elle se retourna.
— Fais attention. Perrot est pire que je le pensais. Il a des moyens, et il n’a pas peur de s’en servir. Ne le sous-estime pas parce qu’il a l’air d’un notaire de province.
— Je ne le sous-estime pas.
— Et Camille… commence-t-il, la voix étrangement douce.
Elle attendit.
— Je suis désolé. Pour tout. Pour ta mère. Pour avoir disparu. Pour t’avoir laissé porter ça toute seule.
Elle détourna le regard, la gorge serrée. Puis elle sortit dans la nuit sans se retourner.
Le chemin du retour à travers les dunes fut long. Ses pas s’enfonçaient dans le sable humide, le vent tiède de la nuit lui plaquait les mèches de cheveux sur le visage. La clé pesait dans sa poche, contre sa cuisse, insistant comme un reproche.
Elle trouva le bateau éclairé. Yann était assis sur la passerelle, jambes ballotantes dans le vide, une tasse de café entre les mains. Quand il la vit approcher, il se leva d’un bond.
— Camille ! Est-ce que tu vas bien ? J’étais inquiet, tu es partie pendant des heures, et après tout ce qui s’est passé avec l’archiviste…
Elle ralentit, la distance entre eux se creusant sans qu’elle fasse un geste. Quand elle fut assez proche, elle entendit son propre souffle, saccadé.
— Je l’ai trouvé, dit-elle simplement.
Yann fronça les sourcils, la confusion sur son visage.
— Trouvé qui ?
— Mon père. Il n’est pas mort.
Elle vit les pensées défiler sur son visage — surprise, douleur, trahison. Elle l’avait déjà vu, ce regard, quand elle lui avait menti chez elle, quelques jours auparavant. Mais cette fois, c’était pire.
Il avait cru qu’elle était venue le rejoindre en confiance. La réalité était plus compliquée.
— Il est vivant, répéta-t-il lentement, comme pour lui-même.
— Oui.
— Et tu le savais.
— Je le savais.
— Tu m’as menti, Camille. Tu m’as laissé porter l’enquête, m’inquiéter de toi, te défendre contre Perrot, et pendant tout ce temps, tu savais que ton père…
— Tais-toi ! cria-t-elle, ses mains fendant l’air. Tu n’y es pas. C’est ma vie, Yann. Mon histoire. Mon père. Ma faute, si tu préfères. Je n’ai pas à partager avec toi — avec personne — des choses que je ne comprends pas encore moi-même.
Il la fixa. Les braises de sa colère se consumaient lentement. Ce n’est qu’alors, quand il ne restait plus que du gris, qu’il parla à voix basse :
— Je ne te demande pas tout. Juste de ne pas me traiter comme ton ennemie. J’étais à tes côtés, là, sur la plage où nous avons trouvé la daurade. J’aurais pu être avec toi maintenant, encore.
— J’ai besoin de temps, dit Camille d’un ton qu’elle voulait plus ferme qu’elle ne le ressentait.
— Du temps, répéta-t-il. C’est ironique, pour quelqu’un qui détient une clé pour aller vite.
Elle tressaillit. Elle n’avait rien dit sur le coffre. Comment pouvait-il…
Une brise froide vint s’enrouler autour d’eux.
Yann secoua la tête, un sourire triste aux lèvres.
— Je vois bien que tu as quelque chose dans la main. Et vu ta tête, ce n’est pas un coquillage que ton père t’a donné.
Camille desserra les doigts. La clé brillait dans la lumière du mât.
— Coffre à Saint-Malo, répondit-elle. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
Elle le dévisagea. Dans la pénombre, il semblait fatigué, des cernes accusant son regard, mais son visage n’exprimait aucune fureur. Juste une douceur inquiète.
— Je ne sais pas si je peux te faire confiance, Yann. Pas encore.
Il la regarda longtemps.
— Je comprends, finit-il par dire. Je ne suis pas sûr de pouvoir te faire confiance non plus. Mais j’étais ton ami avant d’être ton soupirant, et je le serai encore après tout ça.
Il rentra à l’intérieur, la laissant seule sur la passerelle avec la clé et le bruit de la mer au loin.
Elle resta là un long moment. Les phares des bateaux au large clignotaient en cadence irrégulière, indifférents. La clé était tiède dans sa paume maintenant, presque vivante.
Au fond d’elle, quelque chose tanguait, comme la coque d’un bateau qui rompt ses amarres. La dette, la campagne publicitaire de Nadia, l’échéance de soixante-douze heures qui s’égrenait quelque part dans un avenir qu’elle ne parvenait plus à soutenir.
Elle souleva la clé, perçut le reflet de la lune sur le métal, et serra le poing autour d’elle.
Demain, Saint-Malo.
Il fallait bien finir par regarder la vérité en face.
Elle ne se retourna pas en entrant dans le carré. Yann avait éteint la lampe ; la maison était silencieuse, à peine troublée par le clapotis de l’eau contre la coque.
Camille s’assit sur sa couchette, la clé caressée entre ses doigts. Elle n’arrivait pas à savoir si ce qu’elle ressentait était de la peur, de la colère, ou quelque chose de plus doux — presque de l’espoir.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.