La Marée Revient
Lire le chapitre 14: The Deposit Box
La voiture de Camille dévora les kilomètres de la nationale, ses phares trouant la brume matinale qui s’accrochait aux talus. La veille au soir, elle avait fixé le plafond de la péniche pendant des heures, la clé en métal froid serrée dans sa paume, avant de céder à l’évidence : elle devait savoir. Son père avait risqué sa vie pour lui donner cette boîte. Le moins qu’elle puisse faire était d’en affronter le contenu.
Le parking de la banque de Saint-Malo était presque vide à cette heure. Camille coupa le moteur et resta un instant immobile, les mains crispées sur le volant. Les façades de granit de la vieille ville se découpaient au loin, indifférentes à son tumulte intérieur. Elle n’avait pas dormi. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait le visage de Yann se fermer quand elle lui avait avoué son mensonge, puis la silhouette de son père se découpant dans la lumière du phare.
À l’intérieur, la banque sentait la cire et le papier vieilli. Une employée à la cinquantaine discrète l’accueillit après vérification de sa pièce d’identité et de la clé. Camille signa un registre, suivit la femme dans un sous-sol éclairé au néon, jusqu’à une rangée de casiers métalliques.
— Le 214, c’est ici, annonça l’employée en désignant un compartiment aux reflets ternis. Prenez votre temps.
La porte s’ouvrit avec un grincement. À l’intérieur, deux objets seulement : une enveloppe kraft cartonnée et une clé USB bleue, posée dessus. Camille les prit, surprise par leur légèreté. Elle s’assit sur la chaise métallique mise à disposition, déplia l’enveloppe.
Un acte notarié. Daté de dix-neuf ans plus tôt. Elle parcourut le document, le souffle court. C’était l’acte de propriété de la péniche *Le Sillon*, au nom de Thomas Le Goff. Elle le connaissait déjà, bien sûr, mais une annotation en rouge dans la marge attira son attention : *« Cession sous condition : enquête environnementale en cours. »*
Camille fronça les sourcils. Son père n’avait jamais mentionné cette clause. Le bateau était pourtant à lui, elle en était certaine. Quoi qu’il en soit, une chose était sûre : cet acte était original, un document officiel qui prouvait sa légitimité.
Elle glissa l’acte de côté et souleva la clé USB. Elle pesait presque rien, mais elle sentait son poids la hanter. Pas d’ordinateur ici. Elle fouilla ses poches, sortit son téléphone. Pas d’adaptateur. Elle se mordit la lèvre.
— Vous avez besoin d’aide ? demanda l’employée depuis le seuil.
— Vous auriez un ordinateur sur lequel je pourrais… ?
Cinq minutes plus tard, Camille était installée dans un petit bureau à l’étage, face à un ordinateur ronronnant. Elle inséra la clé. Un dossier unique s’ouvrit, intitulé sobrement : *« Analyses 2006-2009 »*.
Son cœur rata un battement. 2006. L’année de la marée noire. Celle qui avait détruit les parcs à huîtres de la baie, ruiné des familles entières, et marqué son père du sceau du déshonneur.
Elle cliqua sur les fichiers. Des tableurs Excel s’ouvrirent, remplis de colonnes de coordonnées GPS, de dates, de résultats de mesures — concentrations en hydrocarbures, en métaux lourds, en nitrates. Tout semblait technique, aride. Mais quelque chose attira son regard. Une série de relevés effectués dans la zone de Keravel Marine. Les chiffres de 2006 étaient alarmants : des taux de pollution sept fois supérieurs aux normes. Et surtout, dans plusieurs cellules, une mention récurrente : *« rejet direct non déclaré »*.
Camille zooma sur une page. Un rapport interne, signé par un certain Dr Marchand, alors directeur technique de Keravel, adressé à la direction. Elle lut rapidement. Le texte détaillait des rejets d’eau de ballast contenant des résidus de pétrole et de métaux lourds, effectués de nuit, à proximité des zones conchylicoles. Le docteur Marchand alertait sur les risques pour les parcs à huîtres, demandait des mesures correctives.
La page suivante contenait la réponse de la direction : *« Suite à donner : aucune. Restriction budgétaire. Priorité production. »*
Camille sentit une bouffée de colère pure lui serrer la gorge. Elle continua à cliquer. Des photos aériennes. Des images satellite, datées du mois de mars 2006, montrant un déversement sombre s’étendant depuis les quais de Keravel vers la côte. Les coordonnées correspondaient.
Un autre dossier s’ouvrit. Une déposition manuscrite, datée de mai 2006, signée par son père. Thomas Le Goff y décrivait avoir vu un pétrolier de ravitaillement de Keravel rejeter en pleine nuit, à trois cents mètres de l’île aux Moines. Il donnait des heures, des dates, des noms de membres d’équipage. Il avait envoyé ce rapport à la préfecture maritime, aux Affaires maritimes, à la mairie de Saint-Briac.
Camille ferma les yeux. Son père avait beau dénoncer. Et quelques semaines plus tard, les fuites commençaient à circuler, accablant faussement son vieux bateau de pêche. Son père portait un costume de bouc émissaire depuis dix-neuf ans.
Elle relut la déposition de son père. Un nom revenait en bas de page, dans la section des témoins : Jean-Pierre Perrot. À l’époque, simple adjoint au maire. Chargé de la commission environnement.
Le ventre de Camille se noua. Le maire actuel de Saint-Briac, l’homme qui montait la population contre Yann dans la presse, avait-il gardé un exemplaire de cette déposition ? Avait-il tout ignoré au nom de ses amitiés avec Keravel ?
Elle sortit son téléphone et photographia chaque page de rapport, chaque tableau, chaque photo satellite. Une à une, les pièces s’empilaient dans la mémoire de son appareil. Une certitude s’imposait : Keravel avait organisé la fuite de 2006 pour détourner l’attention de ses propres rejets. Son père avait été leur bouclier humain.
Une heure plus tard, Camille quitta la banque, la clé USB dans sa poche intérieure, l’acte notarié sous le bras. Le soleil avait enfin dissipé la brume sur le port. Elle s’arrêta un instant sur les quais, regardant les voiliers danser sur l’eau. Sa colère était une marée montante.
Elle vérifia son téléphone. Un message de Nadia, son ancienne collègue : *« On attend toujours ta réponse pour le contrat. Le temps tourne, ma belle. »* Elle le supprima sans répondre. Un autre de Thierry Le Gall, le recouvreur : *« J’espère que tu penses à notre échéance. 72 heures. Après, je rends visite à ta banque. »* Un frisson lui parcourut l’échine. Elle ne répondit pas non plus.
Sur la route du retour, elle repensa à Yann. Elle avait gâché sa confiance une fois. Peut-être qu’elle pouvait encore réparer quelque chose. Les données le concernaient désormais aussi directement : ces résultats de qualité d’eau couvraient exactement la période où les récifs coralliens près de Saint-Briac avaient commencé à dépérir.
Elle pressa l’accélérateur.
À mi-chemin, elle écarta soudain sur le bas-côté. Elle attrapa l’acte notarié dans la boîte à gants et le relut. *« Cession sous condition : enquête environnementale en cours. »* La signature du notaire en bas de page... elle l’avait vue quelque part. Elle plissa les yeux. Le nom : Maître Keravel. Elle laissa échapper un souffle entre ses dents. La famille Keravel était même le notaire de son père.
La route bordant la côte défilait à nouveau sous ses pneus lorsque son téléphone sonna. Un numéro masqué. Elle hésita, puis décrocha.
— Camille, souffla une voix éteinte. C’est ton père.
Elle inspira brutalement.
— Papa ? Où es-tu ?
— Pas important. Il faut que tu saches une chose. Ce que tu as trouvé dans la boîte… c’est la partie facile. L’original de la déposition que j’ai envoyée à la préfecture a disparu. Quelqu’un l’a fait disparaître avant qu’elle ne soit traitée. Mais il reste un nom. La personne qui l’a fait disparaître est encore en poste. Et si elle apprend que tu as ces données… elle viendra pour toi.
— Qui, papa ? Qui est la personne ?
Un long silence. Le bruit d’un moteur en arrière-plan.
— Regarde la signature du deuxième rapport, murmura-t-il. Tu sauras.
La communication se coupa.
Camille laissa le téléphone retomber sur ses genoux. Elle devait encore déchiffrer le deuxième rapport. Elle se promit de le lire dès son retour. Pour l’instant, elle roulait vers Saint-Briac, des pièces d’un puzzle géant dansant sous ses paupières. Et l’ombre d’une nouvelle menace qui se précisait sur le visage d’un visage qu’elle connaissait bien.
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