La Marée Revient
Lire le chapitre 15: Undercurrents
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l’humidité restait collée aux pierres du quai comme une seconde peau. Camille poussa la porte de la station de recherche sans frapper, le souffle court, la clé USB serrée dans sa paume moite. Yann était penché sur un plan de travail encombré de cartes marines et de relevés imprimés, les manches de sa chemise roulées jusqu’aux coudes. Il ne leva pas les yeux immédiatement, mais elle vit ses épaules se raidir à son entrée.
— J’ai besoin que tu regardes quelque chose, dit-elle.
Il se retourna lentement. Ses traits étaient tirés, les cernes plus profonds que la veille. Il avait dû passer la nuit ici, à reconstruire ce que le cambriolage avait détruit.
— Tu as trouvé quoi, à Saint-Malo ?
Elle posa la clé sur la table, entre deux cartes étalées. Le geste était presque sacré, comme un dépôt d’armes.
— Mon père n’était pas fou. Il n’était pas coupable. Il avait des preuves.
Yann la regarda sans répondre, puis il brancha la clé sur son ordinateur portable. Les fichiers s’ouvrirent sur une interface de données chiffrées qui lui fit plisser les yeux. Il fit défiler les colonnes de chiffres pendant une longue minute, son index suivant les lignes comme s’il lisait une partition.
— Merde, murmura-t-il enfin.
— Quoi ?
— Ces relevés de qualité de l’eau dans la baie, entre mars et septembre 2006. Les taux de nitrates, de phosphates, les proliférations d’algues vertes… J’ai des données similaires, mais fragmentaires. Celles que le laboratoire de Rennes m’avait envoyées avant que tout disparaisse.
Il ouvrit un autre dossier sur son bureau, étala des impressions sur la surface libre du plan. Camille s’approcha, les mains croisées devant elle, refusant de les laisser trembler.
— Tu vois ça ? dit Yann en désignant un graphique sur l’écran. Mes données couvrent les mois de juillet à septembre. Les siennes couvrent de mars à juin. Ensemble, elles montrent une continuité que les deux fichiers isolés ne révèlent pas.
Il superposa les courbes sur son logiciel. Les deux lignes se rejoignirent presque parfaitement, formant une montée régulière qui culminait en un pic brutal à la fin de l’été. Puis une chute soudaine, comme si quelqu’un avait coupé le robinet.
— Une pollution continue pendant six mois, dit Yann. Pas un incident ponctuel. Un rejet régulier, traité pour être discret.
— Et ce pic, là, dit Camille en pointant l’écran. C’est quand ?
— Août 2006. Exactement quand les analyses de mon père ont été falsifiées.
Le silence s’installa entre eux, lourd comme une marée montante. Camille sentit son estomac se nouer. Son père avait passé douze ans à porter la honte d’un crime qu’il n’avait pas commis, et pendant tout ce temps, les vrais coupables avaient continué à polluer, à prospérer.
— Il faut regarder la deuxième signature, dit-elle. Dans le second rapport, celui qui a été enterré. Mon père m’a dit de regarder la signature.
Yann ouvrit le fichier PDF en question. Il fit défiler les pages de données techniques, de tableaux de concentrations, de méthodologie analytique. Puis, en bas de la dernière page, une griffe manuscrite numérisée : illisible, mais accompagnée du nom dactylographié d’une personne que Camille reconnut immédiatement.
Elle avait travaillé avec Keravel pendant presque un an. Elle connaissait ce nom.
— Le directeur adjoint des opérations de Keravel Marine, souffla-t-elle. François Le Bris.
— Le même François Le Bris qui siège maintenant au conseil d’administration de la mairie de Saint-Briac ?
Camille releva la tête, les yeux écarquillés. Yann acquiesça d’un air sombre.
— Et c’est lui qui supervise le contrat de réhabilitation du port, ajouta-t-il. J’ai vu son nom sur les documents de subvention municipale. C’est le principal relais de Keravel dans la région. Il est au conseil depuis trois ans. C’est peut-être lui qui a signé l’ordre de te menacer dans Paris.
Camille déglutit. Elle avait été à une réunion avec cet homme, il y a un an. Il avait serré la main de tout le monde avec un sourire froid et des yeux qui ne riaient jamais. Elle se souvint d’une conversation anodine sur les projets de « modernisation » de la côte. Elle n’avait rien vu. Rien.
— L’enchaînement des preuves tient, dit-elle lentement. Les données que j’ai là, les tiennes, et la signature. Mais pour présenter ça aux autorités, il faut un témoin crédible, quelqu’un dont la parole pèse. Et tout ce dossier repose sur le témoignage de mon père. Un homme officiellement mort.
Yann la dévisagea. Ses yeux contenaient une question qu’il ne formulait pas à voix haute. Elle savait ce qu’il voulait demander : *Où est-il ?* Et elle savait qu’elle ne pouvait pas lui répondre. Pas encore. La confiance qu’ils avaient commencé à tisser la veille restait suspendue au-dessus du vide, un pont dont les fondations étaient encore gelées.
— Je refuse que ton père témoigne dans des conditions dangereuses pour lui, dit Yann après un long silence.
— Je sais. Je ne lui demanderai pas tout de suite. Je garde cette carte en réserve.
— C’est dangereux de garder ça pour toi, Camille. Tu es seule là-dedans.
— Je suis habituée.
La réponse sortit plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. Elle vit une ombre passer sur le visage de Yann, la petite étincelle de l’offense qui s’éteint aussitôt. Il tourna la chaise vers elle et croisa les bras.
— La dette, dit-il. Tu ne m’as toujours pas dit combien tu devais.
Elle hésita. Le chiffre était resté coincé dans sa gorge depuis l’appel du recouvreur, il y a trois jours. Elle finit par le lâcher, comme un poids que l’on fait glisser dans l’eau :
— Trente-huit mille euros. J’ai jusqu’à demain soir avant que le dossier passe à la procédure de saisie.
Yann se leva et marcha jusqu’à la fenêtre qui donnait sur le port. Le ciel était d’un gris lavé, les mâts des bateaux de pêche oscillaient doucement. Il resta silencieux une minute entière, puis il dit, sans se retourner :
— Si tu vends la péniche à la station de recherche, je peux te racheter le bateau au prix du marché. Ça couvrirait la dette et ne te ferait plus dépendre de Keravel pour la vente.
Camille sentit une bouffée de colère monter, chaude et brusque dans sa poitrine.
— Tu sais très bien que je ne vendrai pas le bateau pour ce projet-là. C’est exactement ce que Keravel veut, que je quitte la place en liquéfiant tout ce que mon père a construit.
— Ce n’est pas ce que je veux, dit Yann. Si tu me le vends, je m’engage à le transformer en base itinérante d’observation des oiseaux migrateurs. Le bateau garde sa fonction, sa mémoire. Tu ne perds rien. Tu gagnes la moitié de ce dont tu as besoin pour rester à flot.
— Yann, je ne veux pas de ton argent.
— Ce n’est pas mon argent, c’est une transaction légale. Tu penses vraiment que j’essaie de t’acheter ?
Elle soutint son regard. Ses yeux étaient clairs, fatigués, mais il n’y avait aucune menace dedans. Seulement une inquiétude brute, presque fragile. Elle pensa à la façon dont il l’avait regardée sur la plage à l’aube, à la façon dont il avait tendu la main vers elle avant que le téléphone ne sonne. Elle aurait pu y croire. Elle aurait pu.
— Je n’accepterai pas le rachat aujourd’hui, dit-elle. Mais ce que je peux accepter, c’est une démarche commune.
Yann haussa les sourcils.
— C’est-à-dire ?
— Co-rédiger un rapport avec toi, à partir des données que nous avons. Le présenter ensemble à la gendarmerie maritime, au procureur de Saint-Malo, au Parquet. Sans le témoignage de mon père, c’est une preuve matérielle d’une infraction environnementale commise par une entreprise privée, appuyée par des données volées au laboratoire. C’est mince, mais c’est le début d’un levier. On pourrait exiger une enquête préliminaire.
— Et ton père ?
— Il reste là où il est pour l’instant. Quand le rapport sera déposé, la pression sera suffisante pour que le procureur entende parler d’un nouveau témoin potentiel. Et à ce moment-là, on pourra négocier sa protection.
Yann resta silencieux, les bras croisés, mesurant le poids de sa proposition. Puis il secoua la tête avec un rictus fatigué.
— Tu veux utiliser ton père comme appât.
— Je veux le protéger en faisant en sorte qu’il ait besoin de témoigner pour obtenir une immunité. C’est tout ce que je lui offre, et tout ce qu’il acceptera.
— Et la dette ?
— Je m’en occupe.
Elle tourna les talons et marcha vers la porte. Au seuil, elle se retourna une dernière fois et ajouta :
— Le rapport, je peux le rédiger ici ce soir. Tu m’aides à le compiler, ou tu préfères rester loin de cette affaire ?
Yann porta la main à la nuque et massa ses vertèbres d’un geste machinal.
— Je vais t’aider à compiler. Mais je veux que tu me fasses une promesse : si ça devient trop dangereux, tu me laisses intervenir. Sans conditions.
Camille ne répondit pas. Elle ouvrit la porte et sortit dans le jour gris, la nuque serrée par les mots qu’elle n’avait pas prononcés. Dans sa poche, vibrante telle une deuxième ombre, le téléphone sonnait. Nadia, sans doute, ou le recouvreur. Elle décrocha sans regarder l’écran, et la voix qui lui parvint n’était ni l’une ni l’autre. C’était celle de son père, rauque et pressante :
— Camille. Le garde-côte est au courant que je suis vivant. Il m’a trouvé au phare cette nuit. Tu ne peux plus me rejoindre ici.
Au loin, une mouette cria au-dessus du port, et quelque chose dans le silence qui suivit ressembla à un éboulement sous ses pieds.
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