La Marée Revient
Lire le chapitre 16: The Harbor Master
Le bureau du capitaine du port sentait le café froid et le papier humide. Des cartes marines jaunies tapissaient les murs, constellées de notes manuscrites que Camille ne pouvait pas déchiffrer. Le capitaine Le Guen était assis derrière son bureau, un homme trapu aux avant-bras tatoués d'ancres approximatives, et il ne leur avait pas encore proposé de s'asseoir.
Yann restait debout près de la porte, les bras croisés. Camille sentait la chaleur de sa présence même à distance, mais elle gardait les yeux rivés sur le capitaine.
« Le mouillage du *Korrigan* est en règle, dit Le Guen en tournant lentement une page de son registre. Jusqu'à la fin du mois. Après ça… »
Il leva les yeux vers Camille avec une expression qu'elle ne savait pas déchiffrer. Quelque chose entre la compassion et l'avertissement.
« Après ça, on verra, termina-t-elle.
— On verra, oui. » Il referma le registre et s'adossa à sa chaise. Le bois craqua sous son poids. « J'ai entendu dire que vous aviez des projets, pour le port. Des projets de recherche. »
Yann fit un pas en avant. « Des relevés de qualité d'eau, des cartographies d'algues. Rien de bien compliqué.
— Compliqué ou pas, tout passe par le conseil municipal. Pour les autorisations, les budgets, la communication. » Le Guen sortit une pipe vide de sa poche et la mâchonna sans l'allumer. « Et le conseil, ces temps-ci, il est… sensible.
— À quoi ? demanda Camille, sachant déjà la réponse.
— Aux scandales. » Il la fixa un long moment. « Mademoiselle Le Goff. Vous ressemblez beaucoup à votre père. Le même regard quand il s'agit de défendre quelque chose. La même obstination.
— Vous le connaissiez bien ?
— Je l'ai connu. » Il posa la pipe sur le bureau. « Et je sais qu'il est revenu. »
Le silence tomba. Camille sentit son pouls s'accélérer et s'efforça de garder un visage neutre.
« J'ai vu le patrouilleur de la gendarmerie maritime, hier. Je les ai appelés, pour savoir si on avait un problème dans la baie. Ils ne m'ont rien dit, mais je sais lire entre les lignes. » Le Guen se pencha en avant, baissant la voix. « Je vous dis ça à vous deux, parce que je n'ai jamais porté Keravel dans mon cœur. Cet homme, Le Bris, il siège maintenant au conseil municipal, et il a des yeux partout. Si votre père a besoin d'un endroit où se cacher, les vieux hangars à sel du nord sont vides depuis dix ans. Personne n'y va. Personne n'en parle. »
Camille déglutit. « Pourquoi nous aider ?
— Parce que j'ai connu votre mère. » Sa voix se fit plus douce. « Et parce que j'étais là, en 2006, quand ils ont accusé votre père. J'ai vu ce qui s'est passé. J'ai vu des hommes perdre leur emploi parce qu'ils ont parlé trop fort. » Il se leva et tendit la main à Camille. « Le mouillage du *Korrigan* est valide jusqu'au 15 du mois prochain. D'ici là, j'espère que vous aurez réglé vos affaires. Et faites attention à qui vous faites confiance dans ce port. Tout le monde n'est pas comme moi. »
Camille lui serra la main. Sa paume était calleuse, la poigne ferme. Elle remarqua une fine cicatrice qui courait de son pouce à son poignet, comme une ancienne coupure de cordage.
Yann la suivit dehors sans un mot. Le vent du large leur fouetta le visage, chargé d'iode. Les mouettes criaient au-dessus des mâts du port de plaisance, et au loin, la silhouette du phare se découpait contre un ciel de plomb.
« Tu l'as noté, dit Yann doucement.
— Il est à la solde de Keravel.
— Peut-être pas à la solde, mais il leur doit quelque chose. Il a regardé ses mains cinq fois pendant qu'il parlait. Un homme qui sait qu'il est observé et qui essaie de paraître plus sincère qu'il ne l'est.
— Ou un homme qui a vraiment peur. »
Yann s'arrêta, la saisit par le bras. Camille se dégagea dans un geste brusque, mais moins que la veille. Un peu moins que l'avant-veille.
« Tu veux vraiment faire ça ? demanda-t-il.
— Faire quoi ?
— Tester qui est de leur côté. »
Camille sortit son téléphone de sa poche et l'agita sous son nez. « Le capitaine nous a donné un cadeau. Un débouché naturel pour une rumeur. Et je veux voir qui réagit en premier. »
Elle s'assit sur un bollard en pierre, face à la mer, et commença à rédiger un message. Elle le montra à Yann avant de l'envoyer : un post sur le groupe local de pêcheurs, signé d'un faux compte qu'elle avait créé la veille.
« Signalement d'une nappe suspecte à l'entrée du chenal, près des quais sud. Odeur de fuel. Quelqu'un sait quelque chose ? »
« Approx mais efficace. » Yann haussa un sourcil. « Ça va foutre le bordel.
— C'est l'idée. »
Elle envoya le message et rangea le téléphone. Ils marchèrent ensemble vers le *Korrigan*, sans se touchant, mais synchrones. L'air était épais d'humidité – la pluie approchait, toujours menaçante du côté de l'horizon.
À bord, Camille s'affaira à préparer du café pendant que Yann s'installait à la table de la cabine. Elle alluma la radio pour couvrir le silence, un vieux poste de son père.
Elle ne cessait de penser à ce que le capitaine avait dit à propos de sa mère. Cette phrase l'avait touchée plus qu'elle ne voulait l'avouer : *J'ai connu votre mère*. Personne ne lui parlait jamais de sa mère. Son père avait fait dériver cette partie de leur histoire.
« Tu as des nouvelles de lui ? » demanda Yann, comme s'il lisait dans ses pensées.
Camille lui tendit une tasse fumante. « Il s'est déplacé vers le nord. La côte, plus loin. Il n'a pas été précis sur l'endroit.
— Tu ne veux pas me le dire.
— Je ne sais pas encore te le dire. » Elle souffla sur son café. « C'est la dernière chose que j'ai à moi, sa localisation. Quand je te la donne, je n'ai plus rien à protéger.
— Tu as toi-même, Camille. Tu as la vérité. Tu as ce dossier. »
Elle ne répondit pas. Son téléphone vibra sur la table. Le post était en ligne depuis quatre minutes.
Première réaction : un like d'un profil qui semblait faux, sans photo.
Deux minutes plus tard : un commentaire d'un pêcheur local – *C'est pas une nappe, c'est du poisson mort. J'en ai vu hier matin.*
Un message de plus, privé : quelqu'un lui demandait s'il avait vu quelque chose.
Camille laissa le téléphone vibrer encore, deux, trois fois. Les messages se multipliaient. Puis le téléphone sonna. Un numéro fixe de la mairie.
Elle prit une inspiration et décrocha.
« Maison de la presse ? dit-elle d'une voix déformée par l'accent qu'elle força. J'ai lu la post et j'ai des photos à vendre. »
« Ici le cabinet de Monsieur Perrot. » Une voix de femme, neutre, pressée. « On a vu votre post sur le groupe. Vous affirmez avoir des photos ? »
« Oui, madame, j'ai pris des photos avec mon réflex ce matin, avant que ça se disperse. Mais j'ai peur de les mettre sur Internet. »
La femme marqua un temps. Camille compta les secondes dans le murmure de la mer et les craquements de la radio.
« Passez au cabinet cet après-midi, dit la voix enfin. Apportez l'appareil ou la carte mémoire. On vous paiera pour votre silence. Et pour les photos. » Une pause plus longue, une respiration étouffée au téléphone. « Ne parlez de ça à personne. Cette information doit rester interne. »
Camille coupa la communication, le cœur battant. Elle posa le téléphone face écran visible sur la table de la cabine.
Yann la regardait sans un mot, attendant.
« Elle est en panique, dit doucement Camille. Le cabinet de Perrot appelle moins de dix minutes après que j'ai posté une fausse alerte de pollution. Il n'a pas posé de questions sur la nappe. Il a parlé du prix de mon silence avant que je puisse finir ma phrase.
— Il sait quelque chose.
— Il sait déjà quelque chose de bien pire que ce que j'ai inventé. » Elle se passa une main sur le visage, puis la laissa retomber. « Ils sont coupables, Yann. Et ils ne savent pas encore que nous le savons. »
Le vent frappa la coque. Les amarres tendues gémirent, et la lumière du jour faiblissait encore dans le ciel de plus en plus noir. Yann s'approcha un peu plus près.
« Alors il faut qu'on prépare le rapport cette nuit.
— On a jusqu'à demain soir pour trouver une réponse pour mes dettes, et on a un rapport à écrire, et mon père reste introuvable pour toi, et ce n'est pas encore terminé. » Camille le regarda, une flamme inhabituelle dans les yeux. « Et pour la première fois depuis mon retour, ça me dit que je suis sur le bon chemin. »
Le téléphone vibra à nouveau. Un SMS, d'un numéro privé.
*Parle-lui de l'îlot. Avant qu'il ne soit trop tard.*
Camille fixa le message, son nom sur l'écran : Thomas Le Goff.
L'îlot. Elle ne savait pas de quel îlot son père parlait.
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