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La Marée Revient

Lire le chapitre 3: Green Tides

Le ciel avait la couleur du mazout. Camille finit son café debout sur le pont, les mains serrées autour de la tasse comme si elle craignait qu’on la lui vole. Depuis l’aube, elle avait remplacé deux aussières effilochées et bricolé un bout de chaîne autour du taquet de proue, un pansement sur une jambe cassée. L’Anjela tirait sur ses amarres comme un chien en laisse, et chaque secousse lui remontait dans les dents.

Un bruit de pas sur la passerelle. Elle se retourna, prête à envoyer promener le premier curieux.

Yann Le Bris s’arrêta net, une main en visière. Il portait un ciré jaune maculé de boue, ouvert sur un pull marine. Ses bottes étaient couvertes de vase jusqu’aux genoux. Il avait l’air d’une carte postale de la SNSM, et ça l’agaça.

« Tu as vu l’état de tes amarres ? » dit-il sans préambule.

« Je viens d’en changer deux. »

Il haussa un sourcil, s’accroupit, examina le nœud de son amarre neuve. Il ne dit rien, mais il hocha la tête d’une façon qui signifiait “pas mal, pour une Parisienne”. Camille serra les dents.

« Je ne suis pas venue pour des leçons de matelotage, Yann. »

« Je sais. Tu m’as dit que tu vendais. » Il se releva, glissa les mains dans ses poches. « Mais avant de vendre, il faudra que quelqu’un répare le moteur. Et tu n’as pas de radoub avant la semaine prochaine. Je t’ai parlé du vendredi, pour la cale sèche. »

« Merci, mais je gère. »

Il ne bougea pas. Le silence entre eux se fit plus lourd que l’air salé. Au loin, le clocher de Saint-Briac sonna trois coups, écrasés par l’humidité.

« Camille. » Sa voix avait changé — plus posée, presque douce. « Il y a un truc que tu dois voir. Et ce n’est pas une leçon de matelotage. »

Elle croisa les bras. « Quoi ? »

« Les algues vertes. Tu sais ce qui se passe dans la baie ? »

Elle savait. Elle le savait depuis Paris, depuis les infographies alarmistes et les rapports du GIEC. Elle avait travaillé sur une campagne pour le compte d’une ONG, un été, il y avait dix ans. Des marées vertes, des vaches mortes sur une plage, un slogan court et choc. Elle avait eu une récompense pour ça.

« Les ulves. La nitrification. C’est un problème agricole, » dit-elle, sur le ton de la consultante qu’elle n’était plus.

Yann sourit. Pas méchamment — avec une lassitude qu’elle ne lui connaissait pas. « Un problème agricole qui bouffe le fond de la baie, oui. Et ton père était d’accord avec moi là-dessus. »

Le nom de son père, lancé comme ça, lui fit baisser les yeux. Elle n’avait pas encore eu le courage de finir de lire sa lettre.

« Viens voir. C’est à dix minutes. Tu ne perdras pas ta journée. Je te jure que tu ne perdras pas ta journée, » insista-t-il.

La pluie recommençait à tomber, fine et têtue, comme un reproche.

« J’ai rendez-vous avec le notaire, » mentit-elle.

« Non, tu ne l’as pas. Je l’ai croisé à la poste ce matin. Il t’a appelée. Il est en vacances à Quimper jusqu’à lundi. »

Elle le dévisagea. Il avait donc pris la peine de vérifier. Pourquoi ?

Le bruit derrière la porte de la cabine verrouillée lui revint en mémoire — un frottement régulier, comme une griffe sur du bois. Elle avait cherché la clé partout, fouillé chaque tiroir, chaque poche de veste de son père. Rien. Elle enfila une parka, tira sur ses baskets.

« Dix minutes. Et je repars après. »

La station de recherche était un ancien corps de garde militaire reconverti en labo de fortune. Des posters de baleines et de panneaux photovoltaïques couvraient les murs de parpaings, et l’air sentait le formol et le café brûlé. Yann lui fit traverser un couloir jonché de caisses plastiques, la guida vers une salle au premier étage. Là, sur une longue table, une carte de la baie était étalée, recouverte de punaises rouges et bleues.

« Ce qu’on mesure, c’est pas ce que tu crois, » dit-il en désignant les zones rouges, près de l’estuaire. « On pensait que les marées vertes étaient un problème du printemps, quand les nitrates arrivent des champs. Mais avec le réchauffement, les ulves se développent désormais en continu, jusqu’en novembre. Elles colonisent le fond, étouffent les herbiers, libèrent du sulfure d’hydrogène — tu connais l’odeur ? »

Elle connaissait. Œuf pourri. D’ailleurs, dans le vent du matin, elle l’avait, l’odeur, sans mettre le mot dessus. Cela flottait autour de l’Anjela comme l’haleine de quelque chose de gros et de lent.

Yann posa un index sale sur un point bleu, juste à l’endroit où était mouillée l’Anjela.

« C’est ton amarrage, ça. Dans un mois, si on ne fait rien, la crique sera un tapis de pourriture. Et ton père le savait. Il le savait depuis quinze ans. »

Il se détourna, ouvrit un tiroir métallique, en sortit une pochette plastique et des photos. Il en déposa trois sur la table, face verso. Puis il en retourna une, et Camille eut le souffle coupé.

Son père, l’été, le visage buriné, le sourire rare qu’elle ne connaissait que sur les vieilles photos de mariage. Il se tenait dans une aire de travail, un chalutier en arrière-plan. À côté de lui, une femme d’une cinquantaine d’années, en combinaison de plongée remontée à la taille, une mèche grise dans les yeux. Elle tenait une pelle à sédiment et riait, la tête renversée en arrière.

« Qui c’est ? » demanda Camille, la voix plus aiguë qu’elle aurait voulu.

Yann hésita. « On l’appelait Marianne, ici. Elle encadrait les relevés benthiques sur le bassin. Elle travaillait avec ton père sur la cartographie des herbiers. »

Marianne. La lettre inachevée dans sa poche, pliée en quatre, lui brûlait la cuisse.

« Elle est partie quand ? »

« Il y a quinze ans, à peu près. Avant ton départ pour Paris. T’étais déjà partie, je veux dire. » Il se reprit, embarrassé.

Camille ne releva pas. Elle retourna les deux autres photos d’un geste sec. Sur l’une, son père et Marianne tenaient une carte marine dépliée entre eux, une pointe de compas à la main. Sur l’autre, elle aperçut une carte du littoral annotée d’une écriture serrée — cursive régulière, à l’encre bleue. La même écriture que sur la lettre qu’elle avait trouvée dans le carré.

« Tu les connaissais, ces cartes ? » demanda-t-elle sans détacher les yeux du cliché.

Yann secoua la tête. « Non. Il ne m’en a jamais parlé. Je me souviens juste qu’ils étaient très proches, à l’époque, sur un projet que la mairie avait financé. Puis il s’est arrêté. Tout est resté là. » Il désigna un carton d’archives, poussiéreux, dans le coin de la pièce. « On a récupéré tout son matériel quand la station a rouvert, il y a trois ans. Ton père devait venir le reprendre. Il n’a jamais eu le temps. »

Elle hocha la tête, avala une salive épaisse, et fit un pas en arrière.

« Je dois y aller. »

Il ne la retint pas. Il rangea les photos dans la pochette, soigneusement, comme si chacune pesait son poids. Mais au moment où elle atteignait la porte :

« Si tu trouves quelque chose, du genre de ce qu’il travaillait — des cartes, des cahiers, des données — je suis là. Je te promets que ça pourrait servir, ce que tu crois être un vieux bric-à-brac. »

Camille ne répondit pas. Elle descendit l’escalier, traversa la cour, dérapa sur le gravier mouillé. Son cœur cognait contre ses côtes. Elle avait gardé la dernière photo dans sa poche — celle des deux visages penchés sur la carte marine.

À bord de l’Anjela, elle s’assit sur la couchette, la photo sur ses genoux, la pluie ruisselant sur les hublots. Le bateau craquait doucement. Et ce bruit. Là. Derrière la porte verrouillée du cabine de proue.

Frottement. Reprise. Grattement léger, presque régulier.

Cette fois, elle ne se contenta pas de coller son oreille. Elle posa les mains à plat sur la porte, appuya de tout son poids. Le bois gémit. Le bruit cessa, une seconde. Puis reprit.

Poussée par une rage froide, elle entreprit de fouiller la cabine de son père, le carré, la cuisine — méthodiquement, cette fois, comme on vide un appartement après un deuil. Sous la couchette, un coffre à vêtements ne contenait que des pulls mités. Dans le placard de toilette, rien qu’une pharmacie périmée. Mais alors qu’elle faisait glisser sa main le long de la cloison arrière, à la recherche d’une latte descellée, ses doigts rencontrèrent un joint trop parfait.

Elle appuya.

Un panneau bascula. Dans l’espace entre deux membrures, un carnet moleskine bleu nuit, fermé par un élastique, était glissé sous une plaque de plomb.

Elle le sortit, le posa sur la table du carré. L’élastique craqua. La première page portait la date d’il y a quinze ans, et une écriture bleue, serrée — la même que sur la lettre à Marianne.

Elle tourna les pages, de plus en plus vite. Des relevés de températures, des croquis d’algues, des coordonnées. Puis, en fin de volume, dépliée en accordéon, une carte du littoral — de Saint-Briac à la pointe du Grouin — couverte d’annotations précises, de cercles concentriques, de dates et de flèches indiquant des zones d’échouement. Les mêmes marques, réalisa-t-elle, que sur la photo.

Elle regarda le hublot. La pluie tombait toujours. La baie était grise, informe. Sous ses pieds, le fond de la crique était sans doute déjà jonché d’ulves en décomposition.

Le frottement derrière la cloison reprit.

Camille referma le carnet, le serra contre sa poitrine — puis elle chercha le numéro de la station.

Sa main tremblait. Pas à cause du froid.

Qu’est-ce que mon père savait que tout le monde ignore ? Et qu’est-ce que tu grattes, toi, derrière cette porte ?