La Marée Revient
Lire le chapitre 20: The Vanishing
La grille du port était déserte à cette heure. Seules les mouettes se disputaient un reste de filet sur le quai. Camille courut presque jusqu'à l'emplacement du *Sant-BRIAC*, le bateau de Le Bozec, les semelles claquant sur le pavé humide de sel. La place était vide. L'eau luisait entre les pontons, indifférente, comme si rien n'avait jamais été amarré là.
— Il est parti, dit Yann, essoufflé derrière elle. Le garde du port l'a confirmé il y a une heure. Il a largué les amarres à l'aube, seul à bord.
— Seul, ou forcé ?
Yann ne répondit pas. Il sortit son téléphone et composa un numéro. Camille l'observa, l'écoutant parler en breton avec un pêcheur du coin. Les mots étaient rapides, tendus. Quand il raccrocha, son visage était fermé.
— Personne ne l'a vu depuis hier soir. Son fils a appelé chez lui trois fois, pas de réponse. La maison est peut-être encore ouverte.
Ils marchèrent sans se parler le long de la digue, contournant la criée encore vide. La maison de Le Bozec se tenait en retrait, derrière un muret de pierres sèches, une façade blanchie à la chaux que le vent avait piquetée de sel. La porte d'entrée céda sous la poignée. Pas besoin de forcer.
L'intérieur sentait le café froid et le tabac blond. Une tasse encore pleine sur la table de la cuisine, un mince voile de crème à la surface. Le journal du matin déplié sur le comptoir, page des annonces. Rien n'indiquait un départ précipité — et c'était précisément ce qui inquiétait Camille. Un homme qui quitte son port à l'aube après des décennies ne laisse pas son café refroidir.
— Regarde, dit Yann.
Il se tenait dans l'encadrement de la porte du salon, tenant un carnet à la couverture rouge écornée. Des cartes marines jonchaient la table basse, annotées à la mine de plomb. Yann lui tendit le carnet, ouvert à une page récente.
L'écriture de Le Bozec était serrée, penchée, difficile à déchiffrer. Mais certaines lignes ressortaient :
*— 3 août : conduit Le Goff à l'îlot. Mer plate, visibilité bonne.* *— 17 août : retour. Il veut y aller encore. J'ai dit non, la marée n'attend pas.* *— 10 septembre : cette fois, il avait l'appareil photo. A parlé de "preuves".*
Camille tourna la page. Une seule ligne, datée de trois jours avant la mort présumée de son père :
*— Il m'a dit de garder ça secret. Si je disparais, donne le carnet à Camille.*
Elle sentit le sang quitter son visage. Yann la regardait, attentif.
— Il te connaissait. Il savait que tu reviendrais.
— Il savait que mon père allait disparaître, corrigea Camille. Mon père lui avait dit. Il a planifié sa fausse mort avec un complice. Et Le Bozec a gardé le secret pendant cinq ans.
Elle s'assit sur le bras du canapé défoncé, le carnet serré contre sa poitrine. Les pièces du puzzle tournaient dans sa tête, cherchant leur place. Le bateau de Le Bozec était le moyen de transport. Ce que faisait son père sur cet îlot, la carte marquée "K.D.V." le suggérait.
— Tu sais ce que ça veut dire, murmura Yann. L'îlot. Il y allait pour quelque chose. Quelque chose que Keravel ne veut pas qu'on trouve.
— Et maintenant Le Bozec a disparu parce qu'il savait où c'était.
Camille feuilleta plus loin. À la dernière page, après une ligne vierge, une écriture plus hâtive, presque illisible :
*— Pas le choix. Ils ont dit qu'ils prendraient la fille.*
Le stylo avait appuyé si fort qu'il avait déchiré le papier. Camille relut la phrase trois fois, puis leva les yeux vers Yann.
— Ils l'ont menacé. Avec moi. C'est pour ça qu'il est parti sans se battre.
Yann prit le carnet, lut à son tour. Ses mâchoires se serrèrent.
— Perrot. Ça ne peut être que lui. Le Bozec était le seul témoin vivant. Et maintenant il s'est volatilisé avec son bateau, au moment où l'expert indépendant doit vérifier nos documents.
Camille se leva et fit les cent pas dans le petit salon. Les cartes marines étalées attiraient son regard. Elle s'approcha, les mains sur les hanches. Des annotations en rouge, encre de Chine : des lignes de sondage, des courants, des hauts-fonds. À la marge d'une carte de la côte sud, loin des routes de navigation habituelles, une croix encerclée au crayon.
— Qu'est-ce que c'est ?
Yann vint se pencher à côté d'elle. Il étudia la croix, puis la légende.
— Ça ne figure sur aucune carte officielle. C'est un récif submergé, presque toujours invisible. Tu ne peux y accéder qu'à marée basse, avec un bateau à faible tirant d'eau. Et tu ne sais pas qu'il est là si quelqu'un ne te le montre pas.
— Le bateau de Le Bozec. C'était ça, son rôle. Il guidait mon père.
Elle replia la carte et la glissa dans sa veste. Puis elle ouvrit le carnet à la page de la dernière entrée et le photographia avec son téléphone. Le reste, elle le tendit à Yann.
— On le rend à son fils. Ce carnet lui appartient.
— Tu comptes y aller ? À l'îlot ?
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle regardait par la fenêtre la mer grise qui s'étirait vers l'horizon. La marée commençait à descendre. Elle avait lu les annotations : une fenêtre de vingt minutes à marée basse par jour. Pas plus.
— Mon père m'a dit de demander pour "l'îlet". Il voulait que je trouve cet endroit. Le Bozec était censé me guider, mais il n'est plus là. Cette carte est peut-être la seule chose qu'il nous reste.
— Tu ne vas pas y aller seule.
— Toi tu ne peux pas. Le chantier, la dépôt de bilan des documents chez le notaire demain matin. Et si Perrot apprend que tu es avec moi sur l'eau, il saura qu'on a trouvé la carte.
Yann la saisit par le bras, la forçant à le regarder. Ses yeux gris étaient durs.
— Camille. Tu as failli te noyer il y a quinze ans. Tu m'as dit toi-même que l'eau te foutait la trouille.
— Justement. Personne ne s'attendra à me voir là-bas.
Il la relâcha, passa une main dans ses cheveux blonds rasés. Un silence tendu.
— Ton père n'était pas biologiste marin, dit-il enfin. Il était ouvrier dans une conserverie. Qu'est-ce qu'il pouvait bien chercher sur ce récif au milieu de nulle part, assez important pour être tué pour ça ?
Camille hésita. Les mots de la lettre de sa mère résonnaient encore dans sa poitrine. Thomas n'était pas son père biologique. Et pourtant c'était lui qui avait disparu avec cet appareil photo, sur cet îlot marqué K.D.V. — les initiales de Keravel Marine, elle en était de plus en plus sûre.
— Il cherchait la vérité, dit-elle. Et j'ai l'intention de la trouver avant Perrot ne fasse disparaître tout ce qui reste.
Elle contourna Yann et sortit dans la lumière crue du matin. Le phone sonnait dans sa poche. Un numéro inconnu — la banque. Elle le laissa sonner, puis coupa la communication. Demain soir, les 38 000 euros étaient dus. Demain soir, elle serait sans maison flottante, sans preuve, et peut-être sans père si l'expertise échouait.
Mais il lui restait vingt minutes à marée basse.
— Yann, cria-t-elle sans se retourner, est-ce que tu sais où ton oncle garde ses clés de bateau ?
Le silence dura assez pour qu'elle sente son cœur cogner contre ses côtes. Puis, derrière elle, le bruit sourd d'un trousseau de métal lancé. Elle le rattrapa d'une main sans se retourner, et ne ralentit pas.
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