La Marée Revient
Lire le chapitre 21: The Drone's Eye
Camille avait passé la nuit à tout photographier. Le dossier de données de son père, les rapports de pollution qu’elle avait découverts planqués dans Le Bozec’s logbook, les coordonnées GPS du récif. Il était six heures du matin quand elle avait fini de monter sa petite campagne, assise à la table de la cuisine du *Sterenn*, un café froid posé à côté d’elle. Elle avait ouvert son ordinateur portable, les doigts encore tremblants de la nuit passée à imaginer Le Bozec forcé de fuir.
Elle avait travaillé dans la pub assez longtemps pour connaître les recettes. L’émotion. Le scandale. L’appel à l’action. Elle savait exactement comment faire virer une histoire. Elle avait passé des années à vendre des yaourts et des voitures avec les mêmes leviers – mais cette fois, c’était pour autre chose.
À sept heures et demie, elle avait posté. Un fil sur X et Instagram, avec les chiffres bruts des rejets de Keravel Marine dans la baie, les données qui dataient de cinq ans, recopiées de son père. Elle avait tagué trois grosses ONG environnementales, un journaliste enquête qui suivait les affaires de pollution industrielle en Bretagne, et le ministère de la Transition écologique. Elle avait écrit un texte simple, sans jargon, avec une question qui portait :
« Saviez-vous que Keravel Marine rejette des eaux polluées au large de la pointe du Van, depuis des années, pendant que les élus locaux regardent ailleurs ? »
Elle avait ajouté une photo du récif – floue, prise du bord du bateau de son père – et le hashtag #BaieEnDanger.
Elle avait refermé l’écran sans relire. Elle avait peur de ce qu’elle avait fait. Puis elle était sortie sur le pont, le visage fouetté par l’air marin, et elle avait allumé une cigarette qu’elle avait regretté aussitôt.
Elle n’avait pas eu à attendre longtemps.
Vers dix heures, son téléphone vibrait sans arrêt. Des notifications en cascade. Des partages. Le fils de Le Bozec avait repartagé son post avec un commentaire simple : « Mon père a disparu après avoir témoigné. Faites quelque chose. » Quelqu’un d’autre avait répondu avec une carte satellite annotée montrant les supposés rejets. Le journaliste enquête avait répondu en disant qu’il allait contacter son centre de documentation.
À midi, le compte de l’ONG avait republié. Le post avait dépassé les deux cent mille vues.
Yann était arrivé peu après, un café dans chaque main. Il avait vu l’écran de son téléphone en posant les tasses sur le capot du cockpit.
— Qu’est-ce que tu as fait, Camille ?
— J’ai fait mon boulot. J’ai fait de la pub.
Il avait lu le fil, hoché la tête, puis il avait souri. Un vrai sourire, fatigué, mais sincère.
— Ton père aurait été fier. Il détestait la pub, mais il détestait plus les menteurs.
Elle s’était remise au travail, envoyant des messages aux contacts qu’elle connaissait dans le milieu journalistique, passant le reste de l’après-midi au milieu des notifications. Le silence de Perrot l’inquiétait. C’était trop calme. Elle avait appelé deux fois la mairie, et on lui avait répondu que M. Perrot était en réunion. Elle avait laissé un message.
Ils avaient passé la soirée à boire du thé sur le pont, épuisés, parlant peu. Elle avait fini par s’endormir dans la cabine, ses vêtements encore imprégnés d’iode, le téléphone posé sur la table de chevet.
Elle avait été réveillée par un grand coup. Le bateau avait tangué violemment, comme si quelque chose de lourd venait de frapper la coque. Elle était à moitié endormie quand le deuxième coup était arrivé, plus fort, et le *Sterenn* avait commencé à bouger bizarrement, à glisser, à dériver.
Elle avait sauté du lit, le cœur battant. À travers le hublot, elle avait vu le quai reculer – lentement, trop lentement. Les amarres qui tenaient le bateau gisaient dans l’eau, tranchées nettes.
— Non, non, non…
Elle était montée sur le pont en titubant. La nuit était noire. Les lumières du port paraissaient loin. Le bateau dérivait déjà vers la sortie du chenal, poussé par le courant, lentement mais sûrement. Le vent sifflait dans les haubans.
Elle avait attrapé la rambarde pour se stabiliser, et c’est là qu’elle avait vu, du coin de l’œil, une silhouette sur le quai. Une forme qui courait, s’éloignant. Trop loin pour le visage, trop claire pour être autre chose. Puis un bruit de moteur – un scooter démarra dans la nuit.
Une rafale de vent avait secoué le bateau, et Camille avait glissé sur le pont humide. Ses pieds étaient partis vers l’arrière, et elle était passée par-dessus la rambarde, la tête la première, les mains tendues vers le vide.
Une main l’avait attrapée par la ceinture de son jean, juste au-dessus de la hanche. Une poigne ferme, qui la tirait vers l’arrière, l’empêchant de basculer définitivement.
— Merde, Camille. J’te tiens. Reste tranquille.
Yann. Il était à genoux sur le quai, un bras passé autour d’une bitte d’amarrage, l’autre agrippé à sa ceinture. Elle se débattit un instant, cherchant une prise avec ses pieds, le tempo de son cœur assourdissant dans ses oreilles. L’eau en dessous d’elle clapotait, noire, profonde.
Elle sentit sa panique monter, cette vieille peur, viscérale, inexorable.
— J’ai peur, dit-elle, la voix étranglée.
— Je sais. Mais je te tiens. Donne-moi ton autre main.
Elle la tendit. Leurs doigts se trouvèrent. Il tira d’un coup sec, la ramenant sur le quai d’un mouvement brusque. Elle tomba à genoux sur le béton, tremblante, les mains humides de sueur froide.
Le bateau continuait de dériver. Yann lâcha la bitte et courut le long du quai, rattrapant une amarre flottante, la ramenant de justesse pour l’attacher à un autre poste. Camille restait recroquevillée, à reprendre son souffle.
Il revint vers elle, s’accroupit à son niveau.
— Ça va aller. Le bateau est amarré. Tu es saine et sauve.
Elle hocha la tête, sans pouvoir parler. Il la releva doucement et l’aida à marcher jusqu’à sa camionnette, garée un peu plus loin. Il ouvrit la portière, la fit monter, et referma la porte avant de contourner le capot.
— Je t’emmène chez moi.
Sa cabane, sur la dune, au bout d’un chemin de terre. Elle connaissait l’endroit, sans y être jamais entrée. Il lui fit gravir les marches branlantes, ouvrit la porte, alluma une lampe à pétrole. La pièce était simple, une table en bois brut, un lit défait dans le coin, des livres empilés un peu partout, une odeur de bois salé et de café renversé.
Il lui tendit un pull épais, trop grand pour elle. Elle le passa, les mains encore tremblantes. Il s’assit sur le rebord du lit, elle sur la chaise, et ils restèrent un moment sans parler. Dehors, le vent hurlait contre les murs. Le son des vagues qui se brisaient semblait plus proche ici.
— Pourquoi tu venais me voir ? demanda-t-elle à la fin, la voix rauque.
— J’pouvais pas dormir. Tu m’avais semblé agitée, ce soir. Et j’avais pas envie de rester sans savoir si ça allait.
Elle baissa les yeux sur la tasse de thé qu’il venait de lui passer, chaude entre ses doigts.
— Je suis partie de Paris parce que j’étais en train de me casser. Mentalement, j’veux dire. J’étais… j’étais au bord du gouffre, Yann. J’arrivais plus à dormir, j’arrivais plus à manger, je passais mon temps à répondre à des mails et à faire des présentations devant des clients qui se foutaient de ma gueule. Un jour, j’ai pleuré dans les toilettes du bureau parce que quelqu’un avait refusé une de mes idées. Une idée de pub. C’était dérisoire. Et j’ai su que c’était fini.
Elle releva la tête. Il la regardait, sans jugement, les yeux brillants.
— J’ai peur de me reposer, tu comprends ? J’ai peur que si j’arrête le travail, je m’effondre complètement. Et j’ai peur de l’eau. J’ai peur de tout. Je suis une épave.
Yann posa sa main sur son bras.
— Tout le monde est une épave quelque part, Camille. C’est pas une insulte. C’est une reconnaissance. T’es encore debout. C’est déjà pas mal.
Elle le regarda. Lui, avec ses mains rudes, sa barbe pas faite, ses yeux gris-bleu comme la mer par temps couvert. Elle sentit quelque chose se dénouer en elle, quelque chose qu’elle ne savait même pas être noué.
— Merci, dit-elle simplement.
Il sourit. Ils restèrent silencieux jusqu’au matin.
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