La Marée Revient
Lire le chapitre 22: The Drift
La lumière du matin filtrait à travers les vitres du cabanon de Yann, dessinant des losanges pâles sur le plancher de bois. Camille ne savait pas depuis combien de temps elle était réveillée, seulement que la chaleur de son corps contre le sien lui semblait plus réelle que tout ce qu'elle avait connu à Paris depuis des années.
Yann remua derrière elle, son bras resserrant sa prise sur sa taille.
— Tu dors ? murmura-t-il, la voix encore épaisse de sommeil.
— Non.
— Moi non plus.
Un silence confortable s'étira entre eux. Camille sentit ses lèvres effleurer son épaule, et elle ferma les yeux une seconde, s'autorisant à ne pas penser aux échéances, aux menaces, aux secrets engloutis. Juste une seconde.
— Qu'est-ce qui t'a réveillé ? demanda-t-elle.
— Toi. Tu réfléchis trop fort.
Elle rit doucement.
— C'est une compétence, chez moi.
— Je sais. Je l'ai remarqué au lycée. Tu avais toujours l'air d'être à trois endroits à la fois, même quand tu étais là.
Le souvenir la surprit. Elle ne s'était jamais considérée comme quelqu'un de présent, enfant. Trop de rêves, trop de projets de fuite.
— Et maintenant ? demanda-t-elle.
— Maintenant, tu es là. Physiquement, en tout cas. Le reste voyage encore, parfois.
Elle se retourna pour lui faire face. Ses yeux verts étaient plus foncés dans la pénombre du matin, ses cheveux en désordre. Il avait des cicatrices minuscules au coin du sourcil, des traces de vie en mer difficile à effacer.
— Yann, je devrais te dire…
— Si c'est pour t'excuser d'être partie, ne le fais pas. Je n'attendais pas que tu restes, à l'époque.
— Ce n'est pas ce que j'allais dire.
Elle hésita. Les mots étaient là, au bord de ses lèvres, depuis des jours : la lettre de sa mère, l'homme qui n'était pas son père, la Marianne de la photo, les explorations secrètes d'un homme ordinaire qui avait vécu plusieurs vies sans jamais en parler à personne.
— Quoi, alors ?
— Rien. Ça peut attendre.
Elle déposa un baiser sur sa mâchoire et se leva, cherchant ses vêtements. Dans la petite cuisine, elle mit de l'eau à chauffer pendant qu'il enfilait un pantalon. La mer brillait derrière la vitre, plus calme ce matin. Une journée qui aurait pu être banale, dans un autre monde.
Son téléphone vibra sur la table. Elle vit le nom de l'agence parisienne avant même d'attraper le combiné. Elle décrocha après la troisième sonnerie.
— Camille Le Goff.
— Camille. Enfin. C'est Julien.
Sa voix était toujours trop enthousiaste, même à neuf heures du matin. Julien dirigeait le département créatif, un homme de cinquante ans qui faisait du vélo aux Halles et parlait de "disruption" comme d'une religion.
— Julien. Je t'écoute.
— Écoute, j'ai appris ce qui se passe là-bas. Le truc avec l'entreprise de pêche, la campagne que tu as lancée. C'est du sacré bon travail. Viral, percutant, exactement le genre de chose qu'on cherche à vendre. Sauf que tu le fais pour rien, là-bas. Pour une péniche qui coule.
Camille regarda par la fenêtre. Le houseboat, râpé mais vivant, se balançait doucement au bout de ses amarres rafistolées.
— C'est une maison flottante, pas une péniche. Et je ne fais pas ça pour de l'argent.
— Bien sûr que non, bien sûr. Moi, j'ai mieux. On a décroché le budget Keravel Marine pour l'année prochaine. Le compte principal. Et on a pensé à toi pour le diriger.
Le silence tomba. Elle sentit Yann s'approcher derrière elle, questions dans le regard.
— Keravel Marine ? répéta-t-elle lentement.
— Oui. Ils veulent un nouveau positionnement, une image plus verte. Et toi, avec ton expérience sur les campagnes environnementales, tu es la candidate parfaite. On te propose un poste de directrice de clientèle senior. Échelon supérieur, salaire révisé en conséquence.
Elle avait la nausée, soudain. Keravel Marine, Perrot, la même entreprise qui déversait des déchets sur un récif depuis des décennies. La même entreprise qui avait menacé Le Bozec. Qui avait sabordé son houseboat pour lui faire peur.
— Julien. Tu sais ce que fait cette entreprise ?
— Ils ont des problèmes de conformité, oui. Mais ils veulent s'améliorer. C'est notre boulot de les aider à raconter cette histoire.
— Raconter. Tu veux dire mentir.
— Camille, ne complique pas. C'est une opportunité énorme. Tu reviens à Paris, tu prends le poste, on efface ce petit épisode breton. Personne n'en saura rien.
Elle respira profondément. La porte du cabanon était ouverte sur le port. Elle entendait les mouettes, l'eau contre la coque du Nausicaa. Les voix des pêcheurs qui préparaient leurs filets à l'autre bout du quai.
— Non, Julien.
— Pardon ?
— Je dis non. Je ne prends pas le poste. Et si Keravel Marine est ton client, peut-être que tu devrais te demander ce que tes campagnes ont réellement couvert pendant toutes ces années.
Le silence à l'autre bout du fil était palpable. Puis, d'une voix glaciale :
— Tu es sûre de toi ? Parce que ce pont-là, tu ne pourras plus le retraverser. L'agence ne reprendra pas quelqu'un qui a refusé ce poste pour rester dans un trou perdu.
— Je suis sûre.
— Très bien. Tu as jusqu'à la fin de la semaine pour changer d'avis.
Il raccrocha sans attendre. Camille déposa le téléphone sur la table. Ses mains tremblaient légèrement.
Yann s'appuya contre le chambranle.
— Tu viens de refuser une promotion ?
— Oui.
— Pour rester ici ?
Elle se tut. Les mots qu'elle avait prononcés résonnaient encore étrangement dans sa poitrine. Elle avait dit non à son ancienne vie. À l'avenir qu'elle avait construit, puis détruit. À la certitude d'un poste, d'un salaire, d'une identité.
— Je crois que je dois rester un moment, dit-elle, aussi étonnée que lui de l'entendre. Au moins jusqu'à ce qu'on sache la vérité. Sur le récif. Sur mon père. Sur tout ça.
Il s'approcha d'elle, lentement, comme on approche d'un oiseau qui n'a pas encore décidé de s'envoler.
— "Un moment", c'est combien de temps, pour toi ?
Elle rit, sans joie.
— Je n'en ai aucune idée. C'est la première fois depuis des années que je ne planifie pas la suite.
Il posa ses mains sur ses épaules, la regarda droit dans les yeux.
— Alors tu restes. Et on verra ce que ça donne. Pas besoin de plan. Pas besoin de calendrier.
Elle hocha la tête, se laissa embrasser, et pendant un instant, le monde n'exista plus. Puis, au loin, la corne d'un bateau de pêche déchira l'air. Et le réel revint.
Le journal local était posé sur le comptoir de Soizic quand Camille entra, une heure plus tard. Elle en acheta deux exemplaires sans même y penser, attirée par la photo en première page : une vue aérienne boueuse, des dépôts grisâtres déversés dans une eau claire, un tuyau géant qui serpentait depuis la côte.
« DÉCHETS INDUSTRIELS EN MER : LES IMAGES CONTRE KERAVEL MARINE » titrait le journal.
Le texte en dessous décrivait des documents vidéo, une source anonyme, des relevés GPS. Les données semblaient presque identiques à celles qu'elle avait publiées en ligne, mais avec une précision nouvelle : l'emplacement exact du tuyau de déversement, les heures de rejet, les volumes estimés. C'était le drone.
Anna, la patronne du bar, s'approcha.
— Tu as vu ça ? On dit que quelqu'un a filmé en secret pendant des mois. Personne ne sait qui.
— La source n'est pas nommée ?
— Pas une seule fois. Le journal dit juste "un document obtenu par nos soins". Mais ils ont dû le vérifier, parce que le préfet a déjà demandé une inspection complète.
Camille parcourut l'article en diagonale. Des données précises, vérifiables, incontestables. Le travail de quelqu'un qui connaissait le site depuis longtemps.
— Trop rapide, murmura-t-elle.
— Quoi ?
— La réaction de Keravel. Ils étaient prêts à contester tout ça, hier. Maintenant, ils n'ont plus le temps de préparer leur défense. C'est trop net. Trop bien orchestré.
Anna haussa les épaules.
— C'est peut-être juste un type qui en avait marre.
Camille replia le journal. Son instinct hurlait, la même voix qui l'avait alertée quand un client changeait d'avis trop vite lors d'une présentation. Une révélation si parfaitement chronométrée, deux jours avant l'audience, un jour avant l'échéance de la dette. Quelqu'un voulait autre chose que la vérité. Quelqu'un voulait brûler Keravel Marine, pour de bon.
Et si ce quelqu'un n'était pas son allié, il pourrait bien être plus dangereux que Perrot lui-même.
Elle sortit son téléphone, chercha le numéro de Yann, puis s'arrêta. La veille, il avait évoqué les anciens dossiers du lycée maritime, sait-on jamais. Le nom de cet ancien camarade dont il ne se souvenait plus, celui qui travaillait à la mairie et qui avait accès aux permis de rejet.
Quelque part entre ses doigts, un fil se déroulait. Mais vers quoi, elle n'aurait su le dire.
Elle relut le titre du journal.
« LES IMAGES CONTRE KERAVEL MARINE »
Qui d'autre pouvait avoir ces images ?
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