La Marée Revient
Lire le chapitre 23: The Counterfeit
La salle du conseil municipal n’avait rien d’un tribunal, mais l’atmosphère y pesait comme un plafond de granit. Camille serrait le bord de la table en chêne, les doigts blanchis, pendant que l’expert désigné par la préfecture déroulait ses conclusions comme on déroule un tapis rouge sous les pieds d’un invité qu’on voudrait voir tomber.
« — Madame Le Goff, je comprends votre engagement, mais les données que vous présentez proviennent d’un sondeur datant de plus de vingt ans. La technologie n’était pas fiable à cette époque, les marges d’erreur atteignaient parfois quinze mètres. »
L’homme, un ingénieur à lunettes épaisses, désignait d’un geste condescendant les relevés que Camille avait fait numériser depuis le carnet de son père. Quinze mètres. Il aurait pu dire quinze kilomètres, l’effet aurait été le même. Les membres du conseil, alignés derrière leur bureau en U, échangeaient des regards en biais. Perrot, assis au premier rang du public, affichait cette impassibilité de granit qu’elle commençait à haïr.
« — Et le relevé bathymétrique, alors ? » Camille entendit sa propre voix, plus ferme qu’elle ne s’y attendait. « Il ne correspond à aucun relevé officiel. C’est bien ce que vous avez confirmé ? »
L’expert ouvrit la bouche, mais Elodie Papin se leva avant qu’il n’ait pu répondre. La jeune avocate aux cheveux tirés en arrière, engagée par un collectif de riverains, s’était portée volontaire pour présenter leur dossier devant le conseil.
« — L’absence de données officielles sur un site comme celui-ci est justement ce qui rend son existence suspecte, commença Elodie avec une fluidité de plaideuse chevronnée. Mais vous ne pouvez pas écarter vingt-cinq ans de relevés précis sous prétexte que l’équipement avait un an lorsqu’il a été utilisé. »
Camille la regarda, un instant, un détail lui échappant. Elodie avait été recommandée par Thomas, qui la connaissait depuis ses années à l’université de Brest. Elle avait semblé si motivée, si compétente. Trop compétente, peut-être.
« — Et puis, ajouta l’expert en haussant les épaules, il y a la question de la chaîne de possession. Ces documents ont été soumis par l’intermédiaire d’une campagne de financement participatif, avec des photographies faites par un amateur. Aucun tribunal n’accepterait ceci comme preuve. »
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Tout le travail de la matinée, tout ce qu’elle avait reconstruit depuis le carnet volé, depuis les pages photographiées, menaçait de s’effondrer sous le poids d’un argument procédural. Elle se retourna vers Yann, assis au fond de la salle, qui lui adressa un hochement de tête imperceptible. Tiens bon.
Le conseil vota. Ajournement, encore. Trois voix contre deux. Le maire, un homme fatigué qui tentait de ménager tout le monde, leva les mains en appelant au calme.
« — Nous statuerons lors de la prochaine session. Les parties sont invitées à compléter leurs dossiers. »
Perrot se leva, ajusta sa veste, et croisa le regard de Camille en sortant. Pas un mot. Juste ce sourire mince qui en disait plus que n’importe quelle menace.
Dans le hall extérieur, sous les platanes du mail, Elodie rangeait ses documents dans une serviette en cuir. Camille l’aborda sans préambule.
« — Vous avez travaillé pour Keravel Marine, n’est-ce pas ? »
Elodie sursauta, une ride de contrariété traversant son front. « — Pardon ? »
« — J’ai fait des recherches sur vous après la séance. Vous avez été juriste junior chez Keravel pendant dix-huit mois, il y a cinq ans. » Camille sortit son téléphone et lui montra une capture d’écran d’un article professionnel daté. « Vous avez participé à la rédaction de certains permis de rejet. »
Elodie soupira, ferma les yeux un instant, puis rouvrit les yeux, le regard nettement moins amical.
« — Écoutez, madame Le Goff, j’ai quitté ce poste pour me mettre à mon compte. Je fais mon travail, et mon travail, c’est de défendre les intérêts des riverains. Pas de couvrir un ancien employeur. »
« — Alors pourquoi avez-vous laissé tomber l’argument du droit de l’environnement pour vous concentrer sur l’aspect procédural ? Vous auriez pu demander une injonction basée sur les relevés de pollution qu’on a publiés. Vous ne l’avez pas fait. »
Elodie baissa les yeux. Le temps d’une seconde, sa carapace d’avocate craqua, laissant entrevoir quelque chose qui ressemblait à de la peur.
« — Je vous suggère de rester prudente, madame Le Goff. Les eaux sont parfois plus profondes qu’elles n’y paraissent. »
Elle tourna les talons, monta dans une voiture qui attendait au feu, et disparut dans la circulation de l’après-midi.
Camille retrouva Thomas une heure plus tard, sur le banc du port où il avait l’habitude de lire ses dossiers en fumant, face à la mer grise. Il la vit arriver, et avant qu’elle n’ait pu ouvrir la bouche, il écrasa sa cigarette sous sa chaussure.
« — Je sais. Elodie. »
Camille s’arrêta net. « — Vous saviez qu’elle avait travaillé pour Keravel, et vous me l’avez envoyée ? »
Thomas détourna le regard vers l’horizon, où les nuages s’amoncelaient en une masse lourde. Il laissa échapper un long soupir.
« — Camille, Elodie et moi, on a eu une histoire, il y a six ans. Avant qu’elle ne choisisse Keravel. C’est compliqué. »
« — Compliqué comment ? »
Thomas se retourna, et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, elle vit une fissure dans son assurance de vieux sage. « — Elle avait des convictions. Elle voulait changer les choses de l’intérieur. Puis elle a découvert ce qu’ils faisaient vraiment, dans ce service juridique. Elle a essayé de démissionner proprement, ils l’ont menacée, elle a fini par partir avec une clause de non-divulgation qui lui interdit de témoigner contre eux pendant dix ans. »
« — Alors elle couvre Keravel, même contre ses convictions ? »
Thomas tendit la main vers sa poche, chercha une cigarette, se ravisa. « — Elle fait ce qu’elle peut. Mais je vous l’ai envoyée parce que je savais qu’elle était du bon côté, au fond. Elle ne fera pas couler leur dossier, mais elle ne trahira pas le vôtre non plus, maintenant qu’elle a vu la réalité des données. »
Il hésita, puis sortit de sa veste une petite clé USB bleue, rayée, comme tombée d’un vieux tiroir.
« — Tenez. C’est la dernière pièce que je peux vous donner. La décharge municipale où Kéravel envoie ses boues de dragage depuis trois ans. Pas les boues déclarées, les autres. Celles qu’ils collectent dans leurs bassins de rétention, pas loin du rivage. »
Camille saisit la clé, dont la surface était tiède. « — L’adresse physique ? »
« — Le site est protégé. Clôtures, gardes, vidéosurveillance. Vous ne pourrez pas y entrer par la porte. Mais si vous trouvez un moyen d’y pénétrer, et que vous prélevez des échantillons, je vous garantis que le rapport de laboratoire fera plus que les vingt-cinq ans de relevés de votre père. »
Il se leva, ramassa sa veste, et planta son regard dans celui de Camille, un sérieux inhabituel gravé dans les rides de son visage.
« — Mais faites attention. L’un des gardes de ce site est un ancien de la DGSE, reconverti dans la sécurité privée. Il ne pose pas de questions, et il ne fait pas de prisonniers. »
Il s’éloigna, le pas lourd sur les pavés mouillés, laissant Camille seule face au port où la marée montait, inexorable, recouvrant les rochers que son père avait si souvent dessinés dans ses carnets.
Elle ouvrit la clé sur son téléphone, scanna l’adresse : une zone industrielle à quinze kilomètres de la côte, derrière un ancien entrepôt de sel. Elle relut trois fois. Puis, une pensée lui vint, fulgurante : le délai. Demain soir, la dette de la maison serait exigible. Et si elle ne trouvait pas de preuve irréfutable d’ici là, elle perdrait tout.
Elle releva la tête, regarda les nuages s’accumuler au-dessus de la mer, et pour la première fois eut la certitude que la dernière carte de son père l’attendait peut-être là-bas, dans cette zone interdite, entre les murs gris d’un entrepôt que personne n’était censé voir.
Une pluie fine se mit à tomber, et Camille l’accueillit sans bouger, les yeux fixés sur le clavier de son téléphone, se demandant si elle devait envoyer cet emplacement à Yann ou bien affronter seule ce que cette usine cachait derrière ses barbelés.
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