La Marée Revient
Lire le chapitre 24: The Second Turn
Il n’y avait pas à hésiter, pas de temps pour la peur. Le message partit d’un geste sec : l’adresse du site de traitement, le nom du contact, tout ce que Thomas avait donné. Destinataire : Yann. « Si je ne reviens pas dans deux heures, fais-leur brûler les clés. »
Trois secondes plus tard, l’icône bleue confirmait l’envoi. Camille rangea son téléphone dans la poche de son coupe-vent, remonta la capuche, et longea le port sans un regard en arrière. La pluie battait les toits des bateaux, un tambour mouillé qui noyait le silence de la nuit. Elle marchait vite, comme pour devancer sa propre décision.
À la sortie du village, la route montait entre deux talus de ronces. Le GPS sur son téléphone indiquait douze kilomètres. Elle avait pris la voiture de son père, une vieille 4L au coffre farci de cartons de pêche, et elle roulait le nez collé au pare-brise, les essuie-glaces à bout de souffle. Le site se trouvait au fond d’une impasse, derrière un portail métallique flanqué de caméras. Une pancarte rouillée annonçait : « Keravel Environnement – Centre technique du littoral. » Un nom propre pour une usine de mensonges.
Elle coupa le moteur à deux cents mètres du portail, descendit, et avala sa salive. Treillis, gants, lampe frontale, pince à éprouvettes. Le plan de Thomas indiquait une brèche dans la clôture à l’est, près de l’ancien poste de garde abandonné. Tout le reste était infranchissable, disait-il, sauf si on savait où regarder. Camille rampa sous les barbelés, les genoux dans la boue, le cœur cogné contre les côtes. Elle n’avait pas peur de l’eau, ce soir. Elle avait peur de ce qu’elle allait trouver.
Le hangar au toit ouvert bâillait comme une gueule noire. À l’intérieur, une lumière de sodium jetait une ombre jaune sur des cuves alignées comme des soldats. Des tuyaux partaient vers le sol, dans une cavité naturelle béante, un entonnoir de calcaire dont on ne voyait pas le fond. Le sinkhole. L’eau du fond de la baie, sans doute, pensa Camille en s’accroupissant au bord. Une puanteur de solvant et d’iode lui souleva l’estomac. Elle sortit une éprouvette, la plongea dans le liquide visqueux qui dégoulinait le long de la paroi. La lumière de la lampe frontale révéla des reflets irisés, des traînées de chimie noire et bleue qui dansaient vers l’obscurité.
Un bruit. Derrière elle. Le grincement d’une semelle sur le béton.
Elle se retourna, aveuglée un instant par une torche plus puissante que la sienne.
« Vous n’êtes pas autorisée à être ici. »
La voix était basse, presque polie, mais ferme comme une porte de prison. Le garde, un colosse à la tête rasée, portait un uniforme sans insignes. Sa main droite reposait sur une matraque télescopique. Il s’approcha sans se presser, les yeux sur son éprouvette.
« Posez ça. »
Camille recula le pied dans le vide du sinkhole. Un caillou tomba, roula, ne fit aucun bruit pendant une longue seconde. Elle serra l’éprouvette dans sa main.
« Je sais ce que vous déversez ici. Vous savez ce que c’est ? De l’arsenic, des solvants chlorés. Ça va dans la nappe. Ça va dans la mer. »
Le garde ne cligna pas des yeux. « Vous êtes Camille Le Goff. Vous êtes signalée. »
Il avança encore. Elle recula le long d’une cuve. La lampe frontale lui fit une ombre grotesque sur le mur, comme une marionnette cassée. Il n’y avait pas d’issue derrière elle, seulement le puits et le noir. Elle tenta de passer à gauche. Il l’attrapa par le bras, une poigne de fer, et la projeta sur le sol. L’éprouvette roula, se brisa contre le béton. Elle vit le liquide s’étaler, un serpent vert et brillant.
Elle ne se souvint pas du coup. Juste de l’éclair blanc derrière ses yeux, puis le silence.
Quand elle rouvrit les yeux, sa tête martelait. La nausée monta dans sa gorge. Elle était allongée sur le sol de ciment froid d’une pièce nue, sans fenêtre, éclairée par un néon qui grésillait. Une cellule. Ses poignets liés dans le dos avec un serre-câble en plastique, trop serré pour glisser, pas assez pour couper la circulation. Le garde se tenait debout, dos à elle, un téléphone portable collé à l’oreille.
« Oui, monsieur Perrot. Elle a des photos sur son téléphone. Non, pas de réseau ici. Oui, on s’en occupe. »
Camille essaya de bouger, de parler. Un geignement sortit de sa gorge, un son qu’elle ne se connaissait pas. Le garde pivota et la regarda avec une expression presque compatissante, comme on regarde un oiseau avec une aile cassée avant de lui tordre le cou.
« Elle a tout vu, monsieur Perrot. Je peux vous l’amener ou m’en débarrasser ici. C’est vous qui décidez. »
La phrase resta suspendue dans l’air humide. Le néon grésillait. Camille vit le carrelage fendu sous sa joue, une ligne de moisissure qui longeait le mur. Elle pensa à la mer qu’elle n’avait jamais aimée, l’avait fuie toute sa vie. Elle pensa à Yann, à son rire sous la pluie. Elle pensa au message qu’elle lui avait envoyé et qu’il n’avait peut-être jamais lu. Le garde raccrocha et sortit un couteau pliant de sa ceinture. La lame claqua dans le silence comme un couperet.
« On va faire un tour, mademoiselle. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.