La Marée Revient
Lire le chapitre 26: The Debt Paid
Le téléphone vibra contre la table en teck du house-boat, et Camille reconnut le numéro avant même de décrocher : le service de recouvrement de son bailleur parisien. Elle inspira, compta jusqu'à trois, et répondit.
— Camille Le Goff ? Ici Maître Rousseau, étude Durand et associés. Nous vous avons laissé trois messages cette semaine. Votre situation locative requiert une résolution urgente. Soit vous régularisez les deux mois d'impayés, soit nous engageons une procédure d'expulsion avec saisie de votre dépôt de garantie.
Elle s'adossa à la cloison, regardant par le hublot la lumière grise de l'après-midi breton se déverser sur le pont. Deux mois d'impayés. Son appartement du Marais, avec ses moulures et son silence vide, continuait de lui coûter une fortune alors qu'elle n'y avait pas mis les pieds depuis des semaines.
— J'ai l'argent, dit-elle. Pas la totalité, mais je peux verser un acompte immédiat de mille deux cents euros et proposer un échéancier.
Le silence de l'autre côté fut suffisant pour qu'elle devine le froncement de sourcils de l'huissier.
— Ce n'est pas une négociation de marché, mademoiselle Le Goff. Le contrat est clair.
— Le contrat prévoit aussi une clause de résiliation anticipée pour motif professionnel. Je suis consciente de mes obligations, mais je suis également consciente de mes droits. Vous pouvez engager une procédure — cela vous prendra trois mois, me coûtera des frais de justice que je contesterai, et vous n'aurez rien de plus que ce que je vous propose aujourd'hui. Ou vous acceptez un plan de paiement sur six mois, et je libère l'appartement proprement.
Sa voix tremblait légèrement à la fin, mais le tremblement n'était pas audible — elle l'avait entraîné. Huit ans de réunions clients à l'agence avaient au moins servi à quelque chose.
L'huissier souffla.
— Quel montant avez-vous en tête ?
Camille déclina les chiffres. Les économies de son salaire de directrice artistique, celles qu'elle avait amassées avant l'effondrement, suffiraient à couvrir la moitié. Le reste, elle le payerait en trois versements. Quand elle raccrocha, deux minutes plus tard, avec l'accord de Maître Rousseau griffonné en pensée, elle resta immobile un long moment, le téléphone encore chaud contre sa joue.
C'était fait. Elle venait de signer, à distance, la fin définitive de sa vie parisienne.
Elle sortit sur le pont. L'air sentait le sel et le gasoil, et quelque part derrière les dunes, la mer roulait son bruit grave. Elle retrouva Yann assis sur le capot du vieux moteur, un café à la main, observant l'horizon.
— C'était Paris ? demanda-t-il sans se retourner.
— Le recouvrement. J'ai négocié un paiement échelonné.
Elle s'installa à côté de lui, ses jambes pendant au-dessus de l'eau. Le vent lui collait les cheveux au visage, et elle ne prit pas la peine de les écarter.
— Je crois que je viens de comprendre quelque chose.
Yann la regarda. Il attendait. Il était doué pour ça, avait-elle remarqué — pour ce silence patient qui laissait l'autre arriver au bout de son propre raisonnement.
— Mon père. Tu sais, depuis deux semaines, je me demandais pourquoi il n'avait pas un sou. Il vit dans un cabanon, il a vendu son chalutier, il n'a presque rien. Mais quand je l'ai isolé du problème, la semaine dernière, avec les relevés bancaires de la maison de retraite… il avait effectué des virements réguliers. Montant fixe. Tous les mois.
Elle sortit son téléphone et fit défiler une capture d'écran, celle d'un relevé qu'elle avait filmé discrètement en rendant visite à sa grand-mère.
— C'était pas pour elle. C'était pour moi.
Elle tourna l'écran vers Yann. La mention était claire : « Le Goff Camille » — avec l'adresse de son appartement du Marais en référence.
— Il payait une partie de mon loyer. Depuis plus d'un an. Sans que je le sache.
Yann lut le relevé, puis leva les yeux vers elle.
— Depuis le moment où tu as arrêté de travailler, la première fois. C'est ça ?
Camille hocha la tête. La boule dans sa gorge la surprit — elle pensait avoir vidé ses larmes depuis longtemps.
— Je lui avais dit que j'allais bien. Que c'était juste un réajustement, un congé sabbatique. Il n'a rien dit. Il n'a pas posé de questions. Il a juste pris sa carte, chaque mois, et il a payé une partie d'un appartement qu'il n'a jamais vu, dans une ville qu'il déteste, pour sa fille qui lui mentait.
— Et toi, tu pensais qu'il t'avait abandonnée.
— Il disparaissait. Des semaines entières, sans le prévenir, quand j'étais petite. Il partait en mer et il ne disait rien. Je me suis construite autour de cette absence — je me suis dit que je ne pouvais pas compter sur lui. Que j'étais seule au monde.
Elle laissa tomber le téléphone sur ses genoux.
— C'était pas de l'abandon. C'était de la protection. Il ne me disait rien parce qu'il s'occupait de moi. À sa manière.
Le silence retomba, chargé d'eau et de vent. Yann posa sa main sur la sienne, sans la serrer, juste pour qu'elle sente la chaleur.
— Tu sais ce qu'il m'a dit, quand on est sortis de l'usine ? Il a dit : « Elle est comme sa mère. Elle cherche la lumière, même quand elle est sous l'eau. » Je crois qu'il t'a toujours vue.
Camille rit — un rire mouillé, qui se brisa en fin de course.
— Et moi, je croyais qu'il ne voyait rien.
Elle se tourna vers lui, et quelque chose dans son regard changea. Yann le sentit avant de le comprendre.
— Je ne vends pas le bateau.
Il plissa les yeux.
— Tu me l'as dit déjà.
— Pas complètement. J'ai dit que je restais. J'ai dit que je voulais le transformer en station de recherche. Mais je ne t'ai pas dit pourquoi. Et je ne sais pas si je pourrais te le dire entièrement.
Elle regarda autour d'eux — le pont fatigué, la cabine repeinte en blanc par ses soins, les caisses de matériel scientifique qu'ils avaient déchargées la veille, à l'aide du conservatoire.
— Mon père n'a jamais vendu ce bateau. Il aurait pu, mille fois. Il a refusé chaque offre. Parce que c'était sa manière de dire à ma mère qu'il l'aimait encore, et de me dire qu'il était là, même quand il n'était pas là. C'est un objet qui ne coule pas.
Elle fit face à Yann.
— Je veux qu'il devienne quelque chose pour d'autres gens. Un point d'appui. Une base pour ceux qui cherchent la lumière, même sous l'eau. Je veux qu'il serve à protéger ce que je n'ai jamais su protéger — parce que je ne savais pas comment.
Le vent s'engouffra dans son gilet, et elle frissonna. Yann l'attira contre lui, son menton contre sa tempe.
— Alors on le fait, dit-il simplement. On obtient les permis. On trouve le financement. Je connais un architecte naval à Concarneau qui peut faire un plan de conversion. Le conservatoire a un programme pour ça — subventions européennes, statut de navire scientifique. C'est un dossier long, mais ce n'est pas impossible.
Camille ferma les yeux, appuyée contre lui. Pour la première fois depuis des mois, le mot « projets » ne lui fit pas l'effet d'un poids, mais d'une ancre. Une ancre qui la maintenait en place, au lieu de la faire sombrer.
— Il y a autre chose, dit-elle.
Yann attendit.
— La collecte de fonds. Pour la conversion. J'ai déjà fait le calcul approximatif : entre le permis, le chantier, l'équipement de base, il nous manque environ quarante mille euros. On pourra peut-être en tirer la moitié des subventions. Mais le reste…
Elle sortit une feuille pliée de la poche de son gilet, déjà cornée, couverte de chiffres raturés.
— La maison d'édition qui devait publier mon père — celle qui a refusé son carnet de bord ? Je leur ai écrit hier. Pas pour le livre. Pour les droits d'adaptation : une série documentaire, sur la lagune, sur Keravel, sur tout ce qu'on a découvert. Ils ont dit que l'histoire était « opportune ».
Yann déplia la feuille et lut ses notes.
— La lettre d'intention est là. Vingt mille euros d'avance contre témoignage exclusif. Mais ils veulent une signature avant la fin du mois.
— Et si le procès leur donne des problèmes ?
— J'ai vérifié. Mon père n'a aucun accord de confidentialité avec Keravel. Il est libre de parler. Et moi aussi, maintenant que j'ai démissionné d'Paris Créative.
Yann se tut un instant.
— Tu es sûre ? Ça veut dire rendre publique l'histoire de ton père, la tienne, celle de ta famille.
Camille regarda la feuille, puis le bateau, puis la ligne blanche de l'écume au loin.
— Il a passé sa vie à cacher des choses pour protéger les gens qu'il aimait. Moi, j'ai passé la mienne à cacher des choses pour me protéger moi-même. Ça suffit. La seule façon de sortir de cette lagune, c'est de la traverser à la nage.
Elle replia la feuille et la glissa dans sa poche.
— Et j'ai un nom pour la série. Si jamais elle se fait.
Yann haussa un sourcil.
— Le retour de la marée.
Il sourit — ce sourire lent qui lui prenait tout le visage quand il était vraiment heureux.
— Ça, c'est un bon titre.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il le sortit, regarda l'écran, et son expression se figea.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Le commissaire Delorme. Le délégué régional de l'inspection des installations classées. Il veut nous voir demain matin, au port.
— Les autorités ? Pourquoi ?
Yann leva les yeux vers elle, et il y avait quelque chose de neuf dans son regard — quelque chose qui ressemblait à une alerte, mais pas à de la peur.
— Il dit qu'ils ont une opération de grande envergure en préparation pour intercepter Perrot. Et que nous pourrions avoir un rôle à jouer.
La mer gronda derrière eux, régulière, patiente, tandis que Camille regardait le bateau se balancer doucement — et comprenait, sans savoir pourquoi, que cette marée-là n'était pas près de refluer.
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