La Marée Revient
Lire le chapitre 27: The Sting
Le capitaine Dubreuil poussa une enveloppe brune sur la table de la salle de réunion. À l’intérieur, un dossier photo et une fiche de renseignements.
« Perrot reçoit demain soir sur *La Favorite*, son yacht amarré au vieux môle. Il a invité une demi-douzaine de promoteurs locaux pour discuter des futures “zones humides valorisables”. » Dubreuil marqua une pause. « On a besoin d’un appât. Quelqu’un qui prétend vouloir acheter les terrains côtiers de Keravel pour y bâtir un complexe hôtelier. Une offre si grosse qu’il ne pourra pas refuser. »
Camille sentit le regard de Yann peser sur elle avant même qu’elle ouvre la bouche.
« Il me connaît, dit-elle doucement. Il m’a vue. »
« C’est pour ça que vous êtes parfaite, répondit Dubreuil. Vous êtes la fille de Le Goff. Il sait que vous êtes en conflit avec lui. Il ne se méfiera pas d’une opportuniste. » Il poussa une seconde chemise vers elle. « D’autant que vous aurez cette offre à lui faire : des partenaires d’investissement — des agents infiltrés — prêts à verser un acompte de cinq millions d’euros pour créer une “destination Breton Riviera”. »
Camille ouvrit la liasse. Rien que des chiffres, des plans d’architecte, une étude de marché. De la fiction élaborée.
« Et s’il refuse de me rencontrer ? »
« Il ne refusera pas. » Dubreuil sourit un peu trop largement. « Perrot est un homme d’ego. Dès qu’on lui parle d’argent qu’il n’a pas à gagner honnêtement, il est là. Question d’habitude. »
La salle se tut. Tous les yeux — le procureur adjoint, deux gendarmes en civil, Dubreuil — se tournèrent vers Camille.
Yann prit sa main sous la table.
« Je le ferai », dit-elle.
La dérive du lendemain soir sentait le gasoil et l’ancre rouillée. Debout à la proue de *La Favorite*, Perrot la regardait monter à bord avec l’arrogance d’un homme qui a déjà gagné. Il portait un blazer marine par-dessus un polo blanc, les cheveux gominés en arrière — effort presque embarrassant pour un vendredi soir.
« Mademoiselle Le Goff. Enfin, nous nous retrouvons pour autre chose qu’un comité hostile. »
Camille serra sa main avec une chaleur calculée. Sous sa manche, le micro plat collé contre son avant-bras crachait son pouls accéléré dans le canal ouvert vers une camionnette banalisée, garée sur le quai à quatre cents mètres de là.
« Vous avez bien reçu la proposition de Bridgewater Capital ? » demanda-t-elle en s’asseyant dans le carré aux boiseries de teck. La table était dressée comme pour un dîner d’affaires : carafes, verres à cristal, une bouteille de Sancerre posée dans un seau à glace. Perrot soignait le décor, un prédateur qui se croit en territoire conquis.
« J’ai lu votre offre, dit-il en servant deux verres sans lui demander son avis. C’est une vision intéressante. Vous voulez construire des chalets de luxe sur les zones humides… “en harmonie avec le paysage breton”, précise-t-il avec un sourire ironique. Bien sûr. Nous avons déjà fait jouer des permis sur d’autres terrains. Ce n’est pas l’obstacle principal. »
Il s’assit en face d’elle, les mains croisées sur la table. Elles étaient soignées, manucurées. Pas des mains d’usine.
« La seule vraie question est le prix. Mr. Brandt — votre commanditaire, si je comprends bien — propose un forfait global pour les douze hectares et l’usine de traitement. » Il but une gorgée. « Ce n’est pas assez. Le terrain a été dépollué, sur le papier du moins. Sa valeur emporte une prime. »
Camille concentra sa respiration sur le micro. Elle devait faire durer. Dix minutes. Les agents en civil devaient déjà être en position autour du yacht.
« Brandt est flexible si la garantie de non-contamination est solide. C’est un homme prudent. L’audit environnemental doit être irréprochable. »
Perrot éclata d’un rire trop bref.
« Mademoiselle Le Goff, vous parlez comme votre défunt père. Sauf que lui, il était idéaliste. Voyez où il a atterri. » Il posa son verre avec un claquement. « Il suffit de produire le bon rapport. Nous avons des bureaux d’études qui s’occupent de ça. Pour un joli montant, il confirmera que rien ne s’est jamais déversé dans la baie. »
Le cœur de Camille s’accéléra. Cette phrase, enregistrée, suffirait à le perdre. Elle tendit la main vers les plans de l’offre qu’elle avait posée près de son coude. Son poignet pivota dans la lumière chaude de l’applique.
Le bracelet de coquillage de son père — la chaîne fine tressée avec la petite perle de verre que le vieux Le Goff lui avait offerte sur la péniche, il y a des années, une bague qu’elle portait encore malgré le temps — glissa hors de sa manche.
Perrot le regarda.
Un silence froid tomba sur le carré.
« Ce bracelet… » Il plissa les yeux, l’égotisme de l’homme qui croit que le monde tourne autour de lui légèrement fissuré par la mémoire. « Je l’ai vu sur le dossier de surveillance. Il était au poignet d’une femme sur la péniche Le Goff. La photo était prise de nuit, quand on observait les allées et venues de ton père dans les cales. »
Camille garda la main immobile. Elle sentit le regard de Perrot changer — passer de l’appât à la proie qui vient de découvrir qu’elle est prise au piège.
« Vous. » Il se leva d’un seul bloc, la chaise raclant le teck. « Vous ne travaillez pas pour Brandt. C’est une mise en scène. »
« Monsieur Perrot, je… »
Il était déjà debout, se dirigeant vers la porte du carré, la main tendue vers la poignée. La panique du prédateur pris. Il allait sortir, sauter par-dessus bord, disparaître dans la nuit d’août.
Une porte latérale du carré s’ouvrit en silence. Yann entra le premier, rapide, la silhouette courte et efficace, suivi de deux gendarmes en gilets lourds. Ils l’avaient attendu de l’autre côté de la cloison, dans la cuisine du yacht.
« DEGELE, PERROT ! » hurla Yann.
Perrot fit un pas de côté, mais Dubreuil émergea de l’escorte, le menottant lui-même avec une violence professionnelle qui n’avait rien de personnel.
« Vous êtes en état d’arrestation pour mise en danger d’autrui, déversement illégal en milieu naturel, corruption d’agent, et tentative d’entrave à la justice », énonça Dubreuil à voix haute, posée, en quittant le yacht par la passerelle arrière. Sur le quai, un fourgon banalisé attendait moteur allumé.
Camille resta assise au milieu du carré, la main encore posée sur les plans de la fausse offre, le bracelet de sa mère serrée contre son cœur. Les coquillages lui collaient à la peau, son pouls martelait encore dans la cannelure du teck.
Quelque chose céda en elle — le fil d’adrénaline qui l’avait tenue triomphante pendant les négociations, les jours de tension depuis la découverte du site de carburant. Tout à coup, une crampe partit de l’estomac, monta dans sa poitrine, et le monde pencha doucement.
La dernière chose qu’elle vit avant que les lumières du carré ne se brouillent fut la silhouette de Yann qui revenait vers elle, enjambant le champagne renversé qui se répandait sur le plancher de teck.
« Camille ! »
Elle voulut répondre, mais une grande vague noire l’emporta.
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