La Marée Revient
Lire le chapitre 28: Aftermath of the Sting
Il y a une odeur de sel et de café froid dans la pièce. Camille est allongée sur le lit étroit de la cabine de Yann, une couverture de laine rugueuse remontée jusqu'au menton. Le roulis du bateau est doux, presque berçant, mais sa tête résonne encore de la sirène des gendarmes, du claquement des menottes sur les poignets de Perrot, du cri qu'elle a poussé en s'effondrant.
Yann est assis à côté d'elle, une main posée sur son épaule, l'autre tenant un verre d'eau qu'il lui tend.
« Bois. »
Elle obéit, la gorge sèche. L'eau est tiède. Elle a un goût de tube en plastique, mais elle l'avale tout entière.
« Il est arrêté », dit-elle, pas une question, plutôt une confirmation qu'elle a besoin d'entendre.
« Arrêté, mis en garde à vue, et son avocat essaie déjà de le faire sortir », répond Yann. Il lui passe un doigt sur la tempe, là où elle s'est cognée en tombant. « Mais ce soir, il dort en cellule. Et toi, tu dors ici. »
Camille ferme les yeux. Elle respire. Le bois de la coque grince doucement, comme une vieille chanson.
Le matin se lève à peine lorsque des bruits de pas martèlent le ponton. Camille se redresse, le cœur battant, mais Yann sourit.
« Tu vas voir. »
Elle sort sur le pont. Le soleil est bas, rose et doré, et il éclaire une foule improbable : des pêcheurs, des commerçants, la boulangère avec son tablier encore enfariné, le vieux Corentin appuyé sur sa canne, et même la femme du tabac, qui n'a jamais dit bonjour à personne. Ils sont tous là, débraillés, fatigués, un peu intimidés, mais là.
Un silence gêné. Puis la boulangère s'éclaircit la gorge.
« Alors comme ça, c'est toi qui as fait tomber le gros bonnet ? »
Camille cligne des yeux. « Enfin… c'est surtout la gendarmerie. »
« Pfff. La gendarmerie, ils savaient depuis des années. Ils attendaient que quelqu'un ait les couilles de leur amener la preuve sur un plateau. » Le vieux Corentin lève son béret. « Ça, c'est ta mère qui serait fière. »
Camille ne sait pas quoi répondre. Elle regarde leurs visages : des gens qui l'ont vue grandir, qui l'ont vu partir pour Paris, qui ne lui ont jamais envoyé une carte, mais qui maintenant la regardent avec quelque chose de nouveau dans les yeux. Du respect. Presque de la fierté.
Yann pose une main dans son dos. « Ils ont déposé un pot à midi à la criée. Tu es la vedette. »
« Je ne suis pas une vedette. »
« Essaie de leur dire ça. » Il sourit.
La nouvelle du limogeage du capitaine du port se répand comme une traînée de poudre. Il a rendu sa démission le matin même, sans explication, après avoir été convoqué par la gendarmerie. Le café du port n'a jamais été aussi bruyant. On dit qu'il savait. On dit qu'il fermait les yeux contre une enveloppe. On dit — mais celle-là, personne n'arrive à le confirmer — qu'il aurait été vu en train de pleurer sur le quai en rendant son badge.
Camille ne pleure pas. Elle n'en a plus la force. Elle se contente de boire un café serré en écoutant les conversations qui se croisent autour d'elle, les noms qui tombent comme des dominos.
Et puis, il y a Le Bozec.
On le retrouve à Pont-l'Abbé, planqué dans un petit hôtel miteux, la télé allumée en boucle sur la chaîne d'info locale. Il n'a pas été enlevé. Il a pris la fuite, seul, en douce, avant que tout ne tombe. Quand les gendarmes défoncent la porte de sa chambre, il est en pyjama, en train de manger des chips. Il lève les mains. Il pleure. Il raconte tout.
Yann lit le SMS du capitaine à voix haute, sur le pont du *Sterenn*, pendant que Camille sèche ses cheveux au soleil.
« "Il a donné les noms de tous ceux qui ont touché un pot-de-vin. Il veut un accord. Il dit qu'il a peur que Perrot ait des amis dehors." »
Camille arrête de se sécher. « Des amis. »
« C'est une manière de parler. » Yann range son téléphone. « En tout cas, il est en cellule, lui aussi. Et il ne sortira pas de sitôt. »
Elle hoche la tête, mais une pensée la traverse sans s'attarder : le gardien qui l'a frappée, qui a parlé d'éliminer les témoins. Il faut qu'elle reste méfiante. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, elle a quelque chose d'autre à faire.
L'adresse est dans son téléphone : un petit immeuble récent, en bordure de la ville, où elle n'est jamais allée. Après deux coups de sonnette, la porte s'ouvre.
Son père est en manches de chemise, un café à la main. Il a les cheveux plus gris que dans son souvenir, les traits creusés, mais les yeux étonnamment doux. Il ne dit rien. Il recule d'un pas pour la laisser entrer.
L'appartement est petit, fonctionnel, presque vide. Un canapé, une table, une pile de livres sur le sol. Pas de photos aux murs. Il vit là depuis trois mois, et on dirait qu'il vient d'emménager.
« C'est confortable », dit Camille, un mensonge poli.
« Ça suffit pour un vieux loup de mer. » Il lui tend une tasse neuve. Elle l'accepte, et ils restent debout, face à face, sans savoir par où commencer.
Camille regarde ses mains. Les mêmes qu'elle a vues manœuvrer la barre du bateau, réparer un moteur, tenir un GPS comme un talisman.
« Tu me suivais. Avec le GPS. »
Il ne nie pas. Il pose sa tasse sur la petite table et croise les bras.
« Je voulais savoir où tu étais. C'est tout. »
« C'est tout ? Pendant des années, tu ne m'appelais pas, tu ne venais pas me voir, et tu me suivais à distance comme un… un fantôme ? »
Il expire lentement. « Tu crois que je n'ai pas voulu t'appeler ? Tu crois que je n'ai pas composé ton numéro cent fois ? » Il s'assoit sur le canapé, les coudes sur les genoux. « Après la mort de ta mère, j'ai démissionné de l'océanographie. J'ai perdu l'envie de tout. Je me suis dit que j'allais être un père à temps plein, que je serais là pour toi mieux que je ne l'avais été pour elle. »
Camille se tend. Elle ne savait pas qu'il pensait à elle ainsi, en ces termes. Elle s'assoit en face de lui, sur une chaise droite.
« Mais tu n'étais pas là. »
« Non. » Il lève les yeux. « Parce que j'ai commencé à travailler pour Keravel. Pour survivre, pour te payer des études. Et j'ai vu ce qu'ils faisaient. J'ai vu des choses que je ne pouvais pas raconter à personne sans risquer que ça te retombe dessus. »
« Tu avais peur. »
« J'avais peur d'eux. Et j'avais surtout peur de toi. De ce que tu penserais de moi si tu savais. » Il passe une main sur son visage. « J'ai choisi la lâcheté. Je l'assume. Mais la seule chose que je ne pouvais pas faire, c'était perdre ta trace sans savoir si tu étais en sécurité. Alors je t'ai suivie. Malgré la distance. Malgré le silence. »
Le silence retombe dans la pièce. Camille entend le frigo qui ronronne, les voitures dehors, la vie qui continue. Elle regarde son père, ce grand homme devenu un peu voûté, qui a choisi le silence par amour et par peur mêlées.
« Tu m'as payé une partie du loyer à Paris. »
Il ne répond pas. C'est une confirmation.
« Pourquoi ? »
« Parce que je savais que tu refusais mon argent. Et parce qu'un père est un père, même à distance. Même fantôme. »
Camille sent la pression monter dans sa poitrine, cette boule familière qui précède les larmes. Elle ne veut pas pleurer. Elle est trop fière. Mais son père se lève, va dans un placard, et en sort une clé. Une clé ancienne, en fer, attachée à un anneau de cuivre.
« J'avais une autre raison de vouloir te voir. » Il lui tend la clé. « La petite maison de la pointe de Kermor, celle qui donne sur la côte sauvage, tu te souviens ? »
Camille saisit la clé, la fait tourner dans ses doigts. La maison abandonnée, avec ses volets bleus écaillés et son petit jardin envahi de ronces. Elle y a passé des étés, toute petite, à ramasser des galets sur la plage en contrebas.
« Elle est à toi », dit-il. « Elle a toujours été à toi. Je la gardais pour toi, pour un jour où tu reviendrais. Un jour où tu aurais besoin d'un ancrage. »
Camille serre la clé dans sa main. Elle pèse lourd, rassurant, comme un objet plein de promesses.
Ce soir, elle retourne sur le bateau à la tombée de la lumière. Yann est sur le pont en train de réparer une ligne de mouillage. Il ne pose pas de questions. Il la regarde s'asseoir à côté de lui, passe son bras autour de ses épaules sans un mot.
L'eau clapote autour de la coque. Le ciel est un dégradé de pêche et de lavande. Une mouette crie au loin.
« J'avais un rêve », dit Camille, la voix posée. « Un appartement à Paris, une carrière, une vie qui ressemble à une pub. Et tout ça, c'est tombé en poussière. »
Yann resserre son bras. « Et maintenant ? »
Camille sort la clé de sa poche, la regarde briller dans la lumière déclinante.
« Maintenant, j'ai un bateau. Un projet. Une maison en pierre à la pointe de Kermor. » Elle sourit, un vrai sourire, profond. « Et je commence à croire que c'est un meilleur rêve. »
Elle appuie sa tête contre son épaule, ferme les yeux, et pour la première fois depuis des semaines, elle ne pense à rien. Elle respire. Le bateau se balance. Le sel séche sur sa peau. Et la clé reste chaude dans sa main, comme une promesse tenue.
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