La Marée Revient
Lire le chapitre 29: The Proposal
Le sable était encore froid sous la serviette, mais le soleil d’avril commençait à chauffer l’air. Camille ferma les yeux, écoutant le ressac, et se demanda comment elle avait pu oublier que la plage de Porz-Gwenn existait. Elle avait passé des étés entiers ici, à l’époque où les vacances étaient une évidence et non une négociation avec un calendrier de réunions.
— Tu as trouvé le spot parfait, dit-elle sans ouvrir les yeux. Presque aussi bien que celui du cap, mais sans les touristes.
— Presque ? releva Yann, son panier en osier déjà ouvert à côté de lui.
Elle rouvrit les yeux et se tourna vers lui. Il déballait un pâté en croûte, du fromage, des fraises. Un vrai pique-nique de magazine, pensa-t-elle, sauf qu’il ne faisait pas ça pour la photo. Il faisait ça parce qu’il avait pensé à elle.
— Le cap a la vue sur l’île Vierge, expliqua-t-elle. Celui-là, il a… toi.
Il sourit, mais quelque chose dans son regard était plus sérieux que le geste. Il disposa les deux verres en plastique, sortit une bouteille de cidre brut, et la servit sans lui demander son avis. Ils trinquèrent.
— À la conservation, dit-il.
— À la conservation.
Elle but une gorgée, le cidre sec et pétillant sur la langue, et le regarda. Il y avait quelque chose de différent dans son attitude aujourd’hui, une tension qu’elle ne lui connaissait que lorsqu’il parlait des relevés de marée ou des projets de radeau expérimental. Comme s’il préparait un discours.
— Tu m’as dit un jour que tu ne savais pas ce que tu faisais ici, commença-t-il, la regardant droit dans les yeux. Que tu étais venue pour vendre le bateau de ton père et repartir.
— Et puis tu es restée.
— Et puis je suis restée. Grâce à toi, entre autres.
Ce fut à ce moment-là qu’elle le vit la regarder plus longtemps que nécessaire, puis jeter un coup d’œil furtif sur le côté de la serviette, où une petite pochette en toile dépassait du panier. Son cœur fit un bond qu’elle s’efforça de réprimer. Non. Il ne pouvait pas être sérieux à un niveau comme celui-là. Ils se connaissaient depuis trois mois à peine, enfin, si on ne comptait pas les dix-huit années de distance.
Il prit une inspiration. Puis il se leva et, avec une lenteur qui lui parut interminable, s’agenouilla devant elle sur le sable.
Camille ouvrit la bouche. La referma. Elle entendit presque sa propre pensée se figer.
— Yann, qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.
Il posa une main sur son genou, et de l’autre sortit la pochette en toile. À l’intérieur, elle aperçut un document plié, avec un tampon officiel.
— Ne panique pas, dit-il avec un sourire un peu nerveux. Ce n’est pas ce que tu crois. Enfin si. Peut-être. En mieux.
— Yann, tu es à genoux sur une plage, avec un dossier administratif à la main. Ne me fais pas un infarctus.
Il rit, et le son se mêla au ressac, léger, presque apaisant. Puis il abandonna la plaisanterie et son visage devint grave. Il ouvrit la pochette et en sortit une liasse de papiers qu’il posa sur ses genoux.
— La maison sur l’eau, dit-il. Le bateau de ton père. Je le connais depuis toujours, Camille. Il était déjà là quand j’étais gamin. Je me cachais dans la cale quand je voulais échapper à mes parents. C’était mon refuge. Mon seul refuge, certains étés, quand mon père avait trop bu et que je ne voulais pas rentrer.
Camille retint son souffle. Il ne lui avait jamais raconté ça. Ni les étés de dispute, ni la cale du bateau amarré près de l’embarcadère comme un secret flottant.
— J’ai toujours rêvé de le posséder, continua-t-il. De le retaper. De vivre sur l’eau. Mais je n’avais jamais le courage de le faire. Et puis tu es arrivée, avec ton testament en poche et ta colère à Paris dans les bagages, et tu as changé la donne.
Il détourna les yeux un instant, comme pour se donner du courage, puis revint vers elle.
— Je ne te demande pas de m’épouser, Camille. Pas encore. Je ne te demande même pas de partager ta vie avec moi, même si c’est ce que je veux plus que tout. Aujourd’hui, je te demande plus officiellement que ça. Je te demande de devenir ma co-responsable du projet de station de recherche flottante. Salariée. Contrat. Payé pour le reste de l’année, au minimum, sur le budget que j’ai réussi à décrocher après le témoignage d’Élodie.
Elle le regarda, les papiers froissés dans sa main à moitié tendue. Il avait l’air si sérieux, si sincère, avec ses mèches de cheveux soulevées par le vent et cette cicatrice à la tempe qu’il ne lui avait jamais expliquée. Camille se mit à rire. Un rire qui vint du ventre, monta, la surprit elle-même. Elle riait, les larmes aux yeux, la main sur la bouche, tandis qu’il restait agenouillé, un fichu sourire enfin accroché aux lèvres.
— Tu es sérieux ? demanda-t-elle entre deux hoquets de rire.
— Mortellement. J’ai passé une heure avec l’avocate de la conservatoire pour monter le dossier. On a du budget pour deux ans si on rentabilise le partenariat avec la documentariste. Il est signé.
Elle prit les papiers, parcourut les premières lignes sans vraiment déchiffrer les mots. Son nom était écrit en haut, en lettres simples : Camille Le Goff. Co-responsable du projet Argoad. Taux horaire. Temps plein. Lieu : Penn-ar-Bed.
Elle leva les yeux vers lui. Il était toujours agenouillé, patient, sans la presser. Ses pupilles dansaient dans la lumière.
— Oui, dit-elle. Évidemment que oui. Il n’y a rien que je veuille faire d’autre que prendre soin de cette côte, avec toi.
Il se releva d’un mouvement souple et heureux, et elle se leva à son tour. Il l’attrapa par la taille comme s’il attendait ce moment depuis dix ans, et elle se blottit contre lui, menton levé, bouche cherchant la sienne. Il l’embrassa comme on prend une grande inspiration après un long plongeon.
Le baiser dura quelques secondes, le temps que le monde autour d’eux se réduise à la chaleur de leurs bouches, au bruit de la mer dans leurs oreilles, aux embruns sur leurs peaux. Et puis un bourdonnement grandit, d’abord imperceptible, puis envahissant. Un drone.
Camille se dégagea, portant la main à ses yeux pour faire écran à la lumière. L’appareil, gris et petit, planait à une dizaine de mètres au-dessus d’eux, immobile comme un insecte décidant de sa prochaine action. Yann jura en breton, un mot qu’elle connaissait maintenant.
— Qui c’est encore ? demanda-t-il, irrité, la main en visière.
Mais le drone ne s’attarda pas. Il vira légèrement, laissa tomber quelque chose — un petit cylindre de papier qui tournoya dans l’air avant de s’échouer dans le sable près de la serviette, puis reprit de l’altitude et disparut vers l’est.
Elle se pencha et ramassa l’objet. Un petit tube de papier plastifié, scellé par un ruban adhésif transparent. Elle l’ouvrit d’un geste lent, déroula le papier à l’intérieur.
Une photo. Imprimée sur du papier brillant.
On y voyait Yann à genoux sur le sable, elle debout devant lui, les cheveux au vent, un rire suspendu sur ses lèvres. L’angle était précis, la lumière parfaite. On y voyait l’intimité de ce qui venait d’être dit.
Au dos de la photo, à l’encre noire, une écriture manuscrite nerveuse, aux lettres serrées, disait :
« Camille. J’ai aussi des photos du chantier de Keravel, de la fuite nocturne du gardien, et de votre nuit sur le bateau près de l’île Tristan. Mon téléphone est le 06.47.33.22.19. J’aimerais vous parler avant que quelqu’un d’autre ne voie ces images. — Un ami de la vérité. »
Camille fixa les mots, son pouls cognant dans ses tempes. Elle retourna la photo, regarda la scène figée, ses propres yeux brillants de joie, Yann à genoux dans sa posture de promesse. Le monde venait de basculer. Un instant, elle avait eu tout ce qu’elle voulait. Et maintenant, une ombre anonyme avait les preuves de chaque étape depuis la nuit de Keravel. Et une exigence.
— Camille ? appela Yann, la main tendue vers la feuille. Qu’est-ce que c’est ?
Elle leva les yeux vers lui, le visage blême. Le vent avait tourné, et l’air salé s’était fait plus froid.
— Quelqu’un nous observait. Quelqu’un nous attendait. Depuis le début.
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