La Marée Revient
Lire le chapitre 30: The Old Flame
La photo glissa hors de l’enveloppe, atterrissant sur la table en teck du salon. Camille la retourna du bout des doigts, comme si elle manipulait un insecte venimeux. Le cliché était net, presque trop beau : Yann à genoux sur le sable, elle-même penchée vers lui, leurs fronts se touchant, l’écume d’une vague figeant en toile de fond. Le genre d’image qu’on encadre. Pas qu’on utilise pour faire chanter quelqu’un.
— Il connaissait l’endroit, murmura Yann. Personne ne va sur cette plage. C’est privé.
— Pas pour lui. Apparemment.
Camille fit glisser la note du doigt. Papier épais, en-tête aucune, écriture manuscrite à la plume. « Contactez-moi avant quarante-huit heures, ou ces images atterrissent sur le bureau du juge d’instruction. » Suivait un numéro de téléphone portable.
— Je devrais appeler la police, dit-elle.
Yann passa une main dans ses cheveux, ses épaules tendues sous sa veste cirée.
— Et leur dire quoi ? Que quelqu’un a photographié une scène où on n’a rien fait d’illégal ? Ça n’arrêtera pas un maître chanteur. Ça le poussera juste à envoyer les photos avant qu’on ait le temps de négocier.
— On ne négocie pas avec un maître chanteur.
— Non. On découvre qui il est. Et pour ça, il faut répondre.
Camille regarda le numéro. Son pouce hésita au-dessus de l’écran de son téléphone. Une partie d’elle — celle qui avait passé dix ans à gérer des crises client à Paris — lui soufflait de prendre les devants. Contrôler le récit, comme on disait en agence. L’autre partie, plus viscérale, avait envie de jeter ce téléphone à la mer.
Elle composa le numéro.
Une seule sonnerie. Une voix masculine, calme, posée :
— Camille Le Goff. Vous avez trouvé mon cadeau.
— Qui êtes-vous ?
— Quelqu’un qui suit votre histoire depuis le début. Depuis le terrain Keravel, en fait.
Le cœur de Camille fit un bond irrégulier. Elle couvrit le micro et jeta un regard à Yann.
— Vous étiez là-bas ? La nuit où Perrot a été arrêté ?
— J’étais sur l’eau, oui. J’ai un très bon téléobjectif.
— Journaliste, alors.
— Reportage indépendant. On m’appelle Romain. Romain Chabrol. Vous pouvez vérifier, j’ai un site, des publications. Je ne suis pas un charlatan.
Camille posa son téléphone sur la table, le haut-parleur activé. Yann s’approcha, les bras croisés, le visage fermé.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle.
— Une interview exclusive. Votre version de toute l’histoire — Perrot, Keravel Marine, la conversion de la péniche, votre rôle là-dedans. Je sais que vous avez signé un accord avec une société de production pour un documentaire. Je ne vous demande pas de le violer. Je vous propose simplement un récit parallèle, en presse écrite. Ça aidera votre cause publique.
Camille regarda Yann. Il haussa les épaules d’un air méfiant.
— Et si je refuse ? lança-t-elle dans le haut-parleur.
La voix de Chabrol se fit plus douce, presque trop polie.
— Alors ces photos deviennent la pièce maîtresse d’un article très différent. Sur la pression exercée sur un témoin clé de l’accusation. Sur les méthodes de M. Le Goff pour obtenir la collaboration de quelqu’un qui, à l’origine, était simplement venue vendre le bateau de son père.
Le silence pesa. Camille serra les mâchoires.
— On ne menace pas les gens comme ça, dit-elle.
— Ce n’est pas une menace. C’est une proposition. Réfléchissez-y. Vous avez quarante-huit heures.
Il raccrocha.
Elle resta là, le téléphone à la main, le regard perdu dans les reflets du port.
— Il bluffe, dit Yann. Un journaliste indépendant n’a pas les moyens de publier ce genre de truc sans vérification.
— Il a des photos de nous. De la nuit sur l’île. Du moment avec Perrot. Ça, c’est de la matière. Les journaux adorent ce genre de matière.
Yann tourna autour de la table, nerveux.
— Alors va le voir. Fais son interview. Contrôle le récit. C’est ce que tu sais faire, non ?
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée.
— Mieux que de le laisser écrire tout seul.
Elle soupira. Il n’avait pas tort.
Le rendez-vous fut fixé le lendemain matin dans un café du port de Douarnenez, à une heure où les pêcheurs étaient déjà rentrés et les touristes pas encore levés. Romain Chabrol était plus jeune que sa voix ne le laissait supposer — la trentaine, un visage ouvert, des lunettes rondes, une carrure de rugbyman. Il commanda un café serré, sortit un dictaphone, le posa entre eux comme une arme posée en évidence.
— Merci d’avoir accepté, dit-il. Je sais que ça n’a pas dû être simple.
— Parlons de ce que vous voulez, dit Camille. Et ensuite, vous me supprimez ces photos.
— Marché conclu. Si vous êtes honnête, elles disparaissent.
L’entretien dura une heure. Elle raconta Keravel, le laboratoire, la cellule, la fuite, l’opération sur le yacht. Elle parla de son père, de la péniche, du projet de station flottante. Chabrol notait, hochait la tête, posait des questions précises, parfois gênantes, jamais agressives. Quand ils eurent fini, il éteignit son dictaphone, rangea son stylo.
— Vous êtes douée, dit-il.
— C’est mon métier. Vendredi, les publicités. Samedi, les confessions.
Il rit doucement, puis son visage se fit sérieux.
— Encore une chose, Camille. Hors micro.
— Je vous écoute.
— Yann Le Goff. Votre associé. Il vous a parlé de son ex-femme ?
Camille cligna des yeux.
— Sa… quoi ?
— Marie Le Goff. Ils sont toujours mariés. Vous saviez pas ?
Le sang de Camille se figea. Elle ouvrit la bouche, la referma.
— Ils sont séparés depuis deux ans, dit-elle lentement, répétant les mots que Yann lui avait donnés. Le divorce était en cours.
— En cours. Oui. C’est une façon de le dire.
Chabrol sortit son téléphone, fit défiler quelques écrans, puis tourna l’appareil vers elle. Une copie d’acte de mariage — mairie de Brest, 2016. Puis une autre page, avec la mention « dissous » grattée, soulignée de rouge.
— Le divorce n’a jamais été prononcé, dit-il. Ils sont toujours légalement mariés. Elle vit à Brest, elle est infirmière. Elle sait que vous travaillez avec lui. Je voulais que vous l’appreniez de moi plutôt que de découvrir ça dans un article.
Camille regarda l’écran, le temps d’une seconde qui dura une éternité. Puis elle se leva, laissa un billet sur la table, sortit sans se retourner.
Le vent du port lui fouetta le visage. Elle marcha vite, les mains dans les poches de sa veste, les pensées en collision. Les nuits au creux de ses bras. Les mots tendres. Les projets partagés. Jamais, une seule fois, il n’avait mentionné une femme. Pas une nuance, pas une remarque, pas un silence qui en disait long.
Elle trouva Yann sur la péniche, en train de réparer un cordage. Il se releva quand il la vit, son sourire mourant aussitôt qu’il croisa ses yeux.
— Camille. Qu’est-ce qui se passe ?
— Marie. Ta femme.
Le silence dura. Un goéland cria quelque part.
— Camille, écoute-moi.
— Tu m’as dit que le divorce était en cours. Tu m’as dit que c’était fini depuis deux ans.
— C’est vrai. On est séparés depuis deux ans. On a signé les papiers, mais l’audience a été repoussée à cause du confinement, et puis son avocat a fait traîner pour la maison, et je n’ai jamais…
— Tu n’as jamais fini les démarches. Tu n’as pas fini les démarches, et tu ne m’en as rien dit. Tu ne m’as rien dit de tout ça. Rien. Pendant des semaines.
— Je ne voulais pas que tu partes. Je savais que si tu apprenais ça trop tôt…
— Trop tôt ? Yann, on dort ensemble. On travaille ensemble. On construit une vie, ici, et tu ne m’as jamais dit que tu étais encore marié.
Il tendit la main ; elle recula d’un pas.
— C’était une erreur, dit-il. Je sais que c’était une erreur. Mais je t’en supplie — cette femme, elle ne compte plus pour moi. Elle ne compte plus depuis longtemps. Tu es la seule.
— Tu aurais dû me le dire avant. Tu aurais dû me faire confiance.
— Je te fais confiance. C’est moi que je ne croyais pas assez important pour…
Elle secoua la tête, tourna les talons.
— Je dois partir.
— Camille. Ne fais pas ça.
— Je vais chez mon père. À la chaumière. Ne me suis pas.
Elle attrapa le sac qu’elle avait laissé près de l’échelle, enfila ses chaussures. Il resta là, immobile, les bras retombant comme des poids morts. Elle ne regarda pas en arrière.
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La chaumière de Pointe de Kermor sentait la poussière et l’embrun. Camille poussa la porte, traversa la pièce principale, ouvrit les volets. La lumière du soir inonda les murs de pierre. Elle se laissa tomber sur le lit étroit, les yeux secs, trop épuisée pour pleurer.
Dans sa poche, son téléphone vibra. Un message de Chabrol.
« Les photos seront détruites. Pour le reste, je suis désolé. »
Suivait une capture d’écran. Un acte de non-conciliation. Brest. Daté d’il y a deux ans. Avec la signature de Marie Le Goff, née Guillou.
Et sous cette signature, une ligne manuscrite que Camille déchiffra lentement, le cœur se serrant :
« Je n’ai pas signé. Je ne signerai pas. Yann reviendra. »
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