La Marée Revient
Lire le chapitre 4: The Algae Map
La lampe torche du téléphone dessinait un halo tremblant sur la table du carré, et Camille avait posé le journal de bord ouvert devant elle comme un trésor de guerre. Les pages sentaient le sel et le tabac froid, une odeur qui lui serra la gorge — celle de son père penché sur ses cartes, le soir, quand elle croyait qu'il sommeillait.
La carte occupait une double page, tracée à la main sur un papier fort qui avait jauni par endroits. Le trait était net, méticuleux, presque obsessionnel. Chaque anse, chaque pointe, chaque récif de la côte entre Saint-Briac et le cap Fréhel y figurait avec une précision remarquable. Des zones d'algues vertes étaient hachurées en rouge, avec des dates au crayon : 12-14 juin, marée descendante, surface estimée 200 m². Plus loin : 27 août, bloom important, dérive vers l'ouest.
Camille fit courir son doigt le long du trait de côte. Son père n'était pas cartographe. Il était ostréiculteur, un homme des parcs à huîtres, pas un scientifique. Pourtant, ces relevés étaient trop réguliers, trop systématiques pour être l'œuvre d'un amateur. Quatre saisons, année après année, pendant trois ans. Jusqu'à ce que la série s'arrête brusquement, en novembre, quinze ans plus tôt.
Le mois où sa mère était partie.
Elle releva la tête. Dehors, le soleil déclinait sur le port, et les mouettes se disputaient un reste de poisson près de l'échelle de quai. Le grattement, lui, s'était tu depuis qu'elle avait trouvé le journal. Comme s'il savait qu'elle approchait.
Camille hésita. Puis elle glissa le journal dans son cabas, verrouilla la porte de l'Anjela, et marcha d'un pas décidé vers la station marine.
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Yann la reçut sur le seuil, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes, une tasse de café à la main. Il ne parut pas surpris.
« Tu as changé d'avis ? »
Camille sortit le journal de son sac et le lui tendit, sans un mot.
Yann le prit, le soupesa, puis s'effaça pour la laisser entrer. La station sentait l'iode et le métal. Des aquariums bourdonnaient le long du mur ; sur un tableau blanc, des schémas de courants marins s'entrecroisaient en pattes de mouche.
Il ouvrit le journal à la page de la carte et se tut. Longtemps. Ses doigts suivirent les hachures rouges, les annotations au crayon, les flèches de dérive. Puis il alla chercher une grande carte imprimée dans un tube, la déroula sur la table et compara.
« Putain », souffla-t-il.
« Quoi ? »
Il leva les yeux, et pour la première fois, Camille vit autre chose que de la méfiance dans son regard. De la stupeur. Presque de la crainte.
« Ce relevé est plus précis que tout ce qu'on a produit depuis dix ans. » Il tapota la carte imprimée. « L'Ifremer, le CNRS, nos propres campagnes — on a des données satellites, des bouées dérivantes, des capteurs. Et lui, avec un bateau de pêche et un carnet, il a cartographié des blooms que nos algorithmes n'ont jamais détectés. »
« C'est un hasard ? »
« Non. » Yann secoua la tête. « Regarde. Ici, à la pointe du Chevet. Il note une efflorescence en septembre, par vent de noroît. On a eu la même observation en 2019. Par hasard. Parce qu'un pêcheur nous a prévenus. » Il se tourna vers elle. « Ton père n'était pas un scientifique. Mais il connaissait cette côte mieux que n'importe quel labo. Il voyait des choses que personne d'autre ne voyait. »
Camille fixa la carte. Elle revit son père, les mains calleuses, penché sur la table de la cuisine avec des crayons de couleurs. Elle l'avait cru occupé à ses comptes. Il avait passé des années à tracer une carte que personne ne lui avait demandée.
« Pourquoi il a arrêté ? »
Yann marqua un temps. « Je ne sais pas. Mais je sais que ces données sont inexploitables en l'état. » Il marqua la page du doigt. « Il manque des relevés bathymétriques, les températures de surface, le suivi des marées. La méthode est bonne, mais pour que ça serve, il faut le compléter. Le prolonger. »
« Le prolonger ? »
« Reprendre le travail là où il s'est arrêté. » Yann la regarda droit dans les yeux. « Camille, j'ai besoin de quelqu'un qui connaît le terrain. Et je n'ai pas le budget pour engager un nouvel assistant. »
Elle rit. « Et tu penses que c'est moi ? »
« Tu as grandi ici. Tu connais les parcs, les passes, les pièges du courant. Et tu as un bateau. »
« Qui ne démarre plus. Et qui est à vendre. » Camille croisa les bras. « Je te l'ai dit, je repars dès que le notaire... »
Elle n'acheva pas. Le mensonge lui resta dans la gorge, amer.
Yann ne releva pas. Il replia la carte imprimée, la rangea dans son tube, puis revint vers la table.
« L'Anjela a un moteur de vingt ans. Je connais un mécanicien à Dinard qui peut te changer les injecteurs pour un prix correct. Le séjour au chantier naval est gratuit si on le fait avant la saison. » Il sortit son téléphone. « Quinze jours. Je te paie pour quinze jours de relevés, en liquide, plus les frais de carburant. Tu repars avec un bateau en état de marche, et tu le vends trois fois plus cher qu'une épave amarrée à un ponton pourri. »
Camille toisa la carte ouverte, les dates au crayon, l'écriture de son père. Puis elle pensa à la lettre à Marianne, au grattement derrière la porte verrouillée, à l'appartement de Paris, à l'homme du cabinet de recouvrement qui avait laissé un message de plus en plus sec chaque semaine.
Elle n'avait plus le choix. Et pourtant, accepter lui sembla plus dangereux que fuir.
« Combien ? »
« Deux mille euros. Charge de travail : trois sorties par semaine, tant que le temps le permet. » Il inclina la tête. « Et tu m'expliques ce que tu caches. »
Camille sursauta. « Je ne cache rien. »
« Tu évites. Il y a une différence. » Yann ne souriait pas. « Tu es arrivée ici en pleine tempête, tu as refusé mon aide, tu as menti sur la date de ton rendez-vous chez le notaire — je connais Maître Guivarc'h, il ne travaille pas le samedi. » Il marqua une pause. « Et tu as l'air d'une femme qui court, pas d'une femme qui vend. »
Le silence s'épaissit entre eux. Camille serra le bord du journal contre sa poitrine.
« Quinze jours », dit-elle enfin. « Et si le moteur n'est pas réparé à la fin des quinze jours, tu m'avances l'argent pour le chantier. »
« Marché conclu. »
Yann tendit la main. Elle la serra. Sa paume était chaude, rugueuse — une main qui travaillait dehors, pas dans un open space parisien. Elle retira la sienne trop vite.
« On commence demain matin, six heures. »
« Six heures ? »
« La marée ne t'attendra pas. » Il commença à ranger les cartes. « Apporte le journal, et un ciré. Il va faire froid sur l'eau. »
Camille sortit de la station, le vent du soir la saisit au visage. Elle marcha vers le port, le journal serré contre elle, et s'arrêta devant l'Anjela. La coque noire se balançait doucement, et dans la lumière du crépuscule, elle vit la peinture écaillée, le bois fatigué, les cordages usés que Yann lui avait montrés.
Quinze jours. C'était long. Assez long pour que l'homme de Paris obtienne un jugement. Assez long pour que quelqu'un découvre le grattement derrière la porte. Assez long pour qu'elle se souvienne de ce qu'elle fuyait.
Elle monta à bord. Dans le carré, le silence l'accueillit. Elle posa le journal sur la table, alluma la lampe, et entendit — à peine perceptible — le frottement léger d'une griffe contre le bois, derrière la porte du fond.
Camille demeura immobile, le cœur serré. Demain, elle serait sur l'eau avec Yann. Et pendant ce temps, la chose dans la cabine continuerait d'attendre.
Elle ne savait pas laquelle des deux perspectives l'effrayait le plus.