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La Marée Revient

Lire le chapitre 5: Driftwood

L’odeur de gasoil et d’algues en décomposition flottait dans l’air du petit port quand Camille sauta dans l’annexe de Yann. Le moteur toussota, puis se mit à ronronner avec une régularité surprenante. Yann lui tendit un gilet de sauvetage orange, usé, sans un mot. Elle l’enfila par-dessus sa veste cirée jaune, se sentant soudainement ridicule, comme une touriste.

« On va où, exactement ? demanda-t-elle en s’asseyant à la proue.

— La pointe de Kervégan. C’est là que le relevé de ton père indique la plus forte concentration d’ulves sur le secteur. »

Il parlait sans la regarder, les yeux fixés sur l’horizon gris-vert. La mer était plate ce matin-là, un miroir brisé seulement par quelques mouettes criardes. Camille sortit le carnet du sac étanche qu’elle portait en bandoulière. La couverture de cuir était usée, les pages cornées. Elle l’ouvrit à la carte que son père avait annotée à l’encre bleue, quinze ans plus tôt.

« Il a marqué un point rouge ici, dit-elle en montrant la page. Et une croix à côté. Trois croix, même. »

Yann jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. « Les dates. Il notait les dates des relevés. Regarde, ici, il a écrit “juillet”, “août”, puis plus rien. »

Camille suivit son doigt. Sous la dernière croix, une écriture nerveuse : « Marianne est partie. Je continue seul. »

Elle referma le carnet brusquement. Le silence retomba entre eux, seulement rompu par le bruit régulier du moteur.

« Camille. »

Elle ne répondit pas.

« Camille, répéta Yann en coupant le moteur. On est arrivés. »

Le bateau dérivait déjà vers une zone où l’eau prenait une teinte verdâtre, presque opaque. Camille remit le carnet dans son sac et regarda autour d’elle. Des rochers noirs émergeaient çà et là, couverts d’une mousse glissante.

« C’est ici que… »

La voix de Yann s’étrangla. Il regardait droit devant lui, vers un homme en ciré bleu qui se tenait sur l’étroite jetée de pierres, une canne à la main. Le vieil homme les avait repérés et agitait le bras.

« Yann ! appela-t-il d’une voix rauque. C’est toi ? Qu’est-ce que tu fais avec le bateau de recherche un dimanche ? »

Yann soupira et manoeuvra le petit bateau vers la jetée. « C’est le père Guivarc’h. Le vieux pêcheur du coin. S’il te reconnaît, il te parlera de ton père toute la journée. »

Le vieil homme les attendait, les pieds plantés sur les pierres glissantes. Quand Camille s’approcha, il plissa les yeux, puis son visage tanné s’illumina.

« La petite Le Goff ! C’est pas Dieu possible. T’es le portrait de ton père, ma fille. La même tignasse noire, les mêmes yeux qui regardent à travers les gens. »

Camille sourit malgré elle. « Vous l’avez connu ? »

Guivarc’h cracha par-dessus la jetée. « Connu ? C’est lui qui m’a sauvé la vie, si tu veux savoir. Enfin, pas à moi. À ce garnement-là. » Il désigna Yann de son menton barbu. « Il avait quoi, sept ans ? Huit ? On était en août, la mer était mauvaise, et le petit s’était baigné près des rochers. Le courant l’a attrapé. Ton père a plongé sans réfléchir. Y a pas eu plus courageux que Jean-Yves Le Goff pour aller chercher un gamin dans une eau pareille. »

Camille se tourna vers Yann, qui regardait ses bottes comme s’il y cherchait un trésor.

« Tu ne m’avais jamais dit que tu connaissais mon père, dit-elle doucement.

— C’est une vieille histoire. »

Guivarc’h ricana. « Vieille pour lui, peut-être. Mais moi, je l’ai vu ce jour-là. Le courant vous emportait tous les deux. Ton père a nagé contre lui pendant dix minutes avant de vous ramener. Il était à moitié mort quand il t’a déposé sur la plage. »

Un groupe de goélands passa au-dessus d’eux en criant. Camille regarda Yann, qui haussait les épaules, mal à l’aise.

« Il m’a dit que c’était rien, murmura Yann. Que n’importe qui aurait fait pareil. »

Guivarc’h secoua la tête. « C’est tout lui. Il a jamais rien demandé à personne. Même que ça lui a coûté, des fois. »

Camille voulut demander ce qu’il voulait dire, mais Yann avait déjà redémarré le moteur.

« On y va, dit-il. Merci, Guivarc’h !

— Reviens quand tu veux, la petite ! cria le vieil homme alors qu’ils s’éloignaient. J’ai des histoires de ton père que tu connais pas ! »

Le bateau glissa vers le large. Camille regarda la jetée qui rapetissait, puis se tourna vers Yann.

« Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?

— Ça ne s’est jamais présenté. »

Il y avait quelque chose de buté dans sa mâchoire, un mur qu’elle ne savait pas comment franchir.

« Yann. Il t’a sauvé la vie. C’est important. »

Il coupa le moteur d’un geste brusque. « On est sur la zone. Il faut que tu notes les coordonnées. »

Camille ouvrit le carnet, mais elle ne voyait plus la carte. Elle voyait son père, ses mains calleuses sur le gouvernail, ses silences. Elle se rappelait l’avoir trouvé une fois au bord de l’eau, les yeux perdus sur la mer, et n’avoir pas osé lui parler.

« D’accord, dit-elle en sortant son crayon. Je note. »

La première heure de relevés se passa sans effort. Camille remplissait les colonnes, notait les profondeurs, distinguait les ulves des laminaires. Yann plongeait à intervalles réguliers pour prélever des échantillons. Ils travaillaient en silence, chacun à sa tâche, comme deux inconnus dans un même bureau.

Puis le moteur toussa.

Une fois, deux fois, puis il s’étouffa complètement. Yann regarda le tableau de bord, la bouche serrée.

« Merde. L’arrivée d’essence est bouchée. On a laissé des sédiments s’accumuler. »

Il essaya de redémarrer plusieurs fois. Rien. Le silence retomba, seulement troublé par le clapotis de l’eau contre la coque. Ils étaient au milieu de la baie, sans vent, sans vent apparent, et les rochers de la pointe leur semblaient soudain beaucoup plus proches qu’ils ne l’étaient en réalité.

« Super, dit Camille.

— On va dériver un moment. Il faut attendre que la marée nous porte vers le sud. »

Ils s’assirent en silence, séparés par une caisse de matériel. Le soleil, timide le matin, commençait à percer la couche de nuages, dessinant des reflets argentés sur l’eau. Camille retira sa veste, surprise par la chaleur.

« Ton père avait des mains incroyables, dit soudain Yann. Je m’en souviens encore. Quand il m’a sorti de l’eau, il m’a tenu par les épaules, et j’ai vu ses doigts, tout blancs, crispés sur moi. Je pensais qu’il allait me briser tellement il serrait fort. Mais c’était pour me retenir. Pour que le courant ne me reprenne pas. »

Camille ne disait rien. Elle regardait l’eau qui les portait.

« J’ai passé des années à me demander pourquoi il n’avait jamais rien dit à personne, reprit Yann doucement. Il ne voulait pas de reconnaissance. Tu es comme lui, tu sais. Tu refuses l’aide, tu te débrouilles seule.

— Je ne suis pas un héros, dit Camille d’une voix cassée. Je suis juste épuisée. »

Yann la regarda, pour la première fois depuis longtemps, avec quelque chose qui ressemblait à de la curiosité.

« Épuisée de quoi ?

— De Paris. De tout. De courir après des contrats qui n’ont aucun sens pour me payer un appartement que je n’habite plus parce que je passe mes nuits au bureau. Les gens me disent “tu es une battante”, et moi je leur réponds “oui”, alors qu’en vrai j’aimerais juste arrêter de tourner en rond. »

Le silence retomba. Camille ferma les yeux, surprise par ce qu’elle venait de dire. La chaleur du soleil, le mouvement doux de la barque, l’absence de tout autre bruit que l’eau contre la coque… C’était presque trop calme.

« Papa m’a laissé la maison, dit-elle tout bas. Mais pas d’argent. Et j’ai laissé un appartement à Paris avec une dette locative que je ne peux pas payer. Je n’ai pas les moyens de réparer le moteur de l’Anjela, ni de retarder la vente. »

Elle s’attendait à ce qu’il ricane, ou qu’il lui dise qu’elle aurait dû l’avouer plus tôt. Mais Yann ne dit rien. Il sortit une clé anglaise d’un coffre à outils, se leva et s’accroupit près du moteur.

« L’essence est bouchée à cause des algues, dit-il. Il faut démonter le filtre. Je peux le faire. Mais il faudra qu’on remonte la baie à la rame, si je n’y arrive pas. »

Camille éclata d’un rire nerveux, presque un sanglot. « À la rame ?

— Tu sais ramer ?

— Je suis bretonne. »

Il lui sourit, un vrai sourire, le premier depuis qu’elle était arrivée. « Alors on est sauvés. »

Il se pencha sur le moteur. Camille le regarda travailler, ses mains fines mais solides, patientes. Elle pensa à son père, à ces mêmes mains calleuses qui l’avaient sorti de l’eau quinze ans plus tôt. Elle pensa à la lettre dans sa poche, adressée à Marianne, qu’elle n’avait toujours pas ouverte.

« Yann ?

— Mmm ?

— Qu’est-ce que tu sais vraiment sur ce relevé ? Pourquoi c’était si important pour lui ? »

Yann suspendit son geste, la clé à la main. Il la regarda longuement, puis détourna les yeux vers la côte.

« Je crois qu’il cherchait quelque chose. Pas les algues. Quelque chose qu’il a trouvé, une nuit, au large de l’île aux Moines. Et il ne voulait pas que ce soit connu. »

Camille sentit un froid lui parcourir le dos malgré le soleil. « Trouvé quoi ? »

Yann secoua la tête. « Je ne sais pas encore. Mais Guivarc’h m’en reparlera, si tu veux qu’on le revoie. Il disait que ton père avait gardé un secret, toute sa vie. Et que ce secret était lié à la mer. »

Le moteur toussa, puis se mit à ronronner. Yann se releva, essuya ses mains sur son pantalon, et reprit les commandes.

Camille regarda le carnet serré contre sa poitrine. La carte, les croix, la dernière phrase de son père. Elle savait maintenant qu’elle ne pouvait plus se contenter de vendre le bateau. Il fallait qu’elle découvre ce que son père avait cherché.

« Rentrons », dit Yann.

« D’abord, dit Camille, on va voir Guivarc’h. Il a dit qu’il avait des histoires. »

Yann sourit, presque tendu. « Je pensais que tu voulais vendre vite.

— J’ai changé d’avis. »