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La Marée Revient

Lire le chapitre 6: The Festival

La fête foraine avait poussé sur le port comme une algue géante, ses guirlandes multicolores claquant sous le vent chargé d’iode. Camille serrait un gobelet de cidre tiède contre sa poitrine, les épaules remontées dans la foule qui se pressait entre les stands de crêpes et les autos tamponneuses. Elle aurait dû être sur l’Anjela à repeindre la cabine, mais Yann avait insisté — « Le pardon, c’est sacré ici. Tu ne peux pas y échapper. »

Elle l’aperçut près du mât de cocagne, discutant avec un vieil homme coiffé d’un béret. Yann lui fit un signe de tête, un sourire qui creusa ses joues, et Camille détourna le regard. Encore ce sentiment étrange, cette torsion entre gratitude et méfiance. Quatre jours de navigation ensemble et il savait toujours lire dans ses silences mieux qu’elle-même.

— Camille ? Camille Le Goff ?

La voix était familière, portée par un accent qui traînait les « r » comme des galets. Soizic Le Bihan, la meilleure amie de sa mère, émeraude d’un tailleur trop chic pour la fête villageoise, avançait vers elle avec une détermination de paquebot.

— Soizic ! Quelle surprise, je croyais que tu étais à Vannes.

— J’y étais. Mais je ne pouvais pas rater le pardon. Ta mère et moi, on venait chaque année, depuis qu’on était filles. (Elle l’attrapa par les épaules, la détaillant de la tête aux pieds.) Tu as maigri. Et tu es pâle. Paris ne te réussit pas.

Camille ouvrit la bouche pour protester, mais Soizic l’entraîna vers un banc libre derrière le stand de galettes, écartant un adolescent qui tentait de s’y asseoir avec une autorité coutumière.

— Alors, ce bateau ? Raconte-moi tout. Ton père en parlait comme d’un trésor.

— L’Anjela est en mauvais état, mais je m’en occupe. Je travaille avec Yann Le Bris jusqu’à la fin du mois, pour financer les réparations.

Soizic plissa les yeux, ses mains serrant son sac comme si elle prenait date d’une confidence.

— Yann Le Bris. Ton père l’aurait adoré, tu sais. Il parlait de lui comme d’un fils.

Camille sourit faiblement, avala une gorgée de cidre. L’allusion lui mordit le cœur, à l’endroit exact où la lettre inachevée pesait contre sa cuisse.

— Tu étais proche de lui, à la fin ? demanda-t-elle, la voix plus douce qu’elle l’aurait voulue. De mon père ?

Soizic hésita, cet instant suspendu où Camille comprit que les questions allaient enfin recevoir une vraie réponse.

— Il cherchait quelque chose, Camille. Depuis deux ans, presque trois. Il passait des heures ici, au port, à regarder la carte comme si elle allait lui parler. Il disait qu’il y avait un secret sur cette côte, quelque chose caché qui expliquerait tout.

— Tout quoi ?

— Tout ce qui a changé dans sa vie, je suppose. (Soizic détourna le regard vers le clocher de l’église, dont les pierres roses brillaient dans la lumière déclinante.) Et il avait des dettes, tu sais. Avec la Compagnie Maritime Ouest. Je l’ai accompagné une fois à leur bureau, il y a deux ans. Il voulait emprunter le gros matériel, des sondeurs professionnels. Ils lui ont ri au nez. « Qu’est-ce que tu veux sonder, Le Goff ? Les vieilles légendes de ton île ? »

Camille sentit son dos se raidir. L’île de Moines. Encore ce nom. Yann l’avait mentionné, mais de loin, comme s’il marchait sur des œufs. L’île abandonnée, si petite qu’elle disparaissait à marée haute.

— Il aurait emprunté de l’argent ailleurs ? demanda-t-elle.

— Peut-être. (Soizic haussa les épaules, impuissante.) Ta mère lui en a voulu, tu sais. Quand elle a compris qu’il ne construisait pas seulement des maquettes de bateaux dans son hangar. Elle a cru qu’il perdait la tête. Ils se sont éloignés après ton départ.

« Après mon départ. » Camille avala sa salive, se souvint des portes claquées, du billet de train, de la promesse de revenir un jour qu’elle avait toujours repoussée. Le silence devenait un manifeste d’absence, et Soizic, dans sa franchise boutonnée, la regardait sans la juger.

— Tiens, regarde ça, dit Soizic en sortant un téléphone de son sac. Il m’avait envoyé cette photo. Disait que c’était la pièce manquante.

La photo était floue, prise à travers une vitre, mais on distinguait une ligne de côte sombre, un croissant d’île, et au large, quelques points blancs.

— Des oiseaux ? demanda Camille.

— Regarde mieux.

Elle zooma, et Camille vit le dessin dans l’eau. Un quadrillage presque imperceptible, des lignes formant des rectangles réguliers entre l’île et le rivage. On aurait dit une grille, un plan de quelque chose enfoui sous les vagues.

— La pièce manquante de quoi ?

— De sa recherche, je suppose. (Soizic rangea son téléphone.) Il était obsédé par le quadrillage, après l’avoir vu sur une photo satellite. Il avait commandé des documents à la préfecture. Les gens d’ici croyaient qu’il devenait fou, à lancer son canot tous les jours à marée basse.

Un cri perçant traversa la fête, suivi des rires d’enfants autour d’un clown maladroit. Camille regarda autour d’elle, le port illuminé, les familles attablées, les adolescents se bousculant vers les stands de barbe à papa. Elle n’avait jamais compris pourquoi son père ne venait jamais au pardon, prétextant un travail urgent sur le bateau. Toutes ces années, il était resté seul, à chercher un secret que personne d’autre ne voyait.

— Merci, Soizic. Vraiment.

— Prends soin de toi, ma fille. Et si tu veux parler, ta mère me manque autant qu’à toi. Elle est là, quelque part dans le monde, et les gens d’ici n’ont jamais su pourquoi elle est partie si vite.

Soizic s’éloigna, laissant Camille seule au bord de l’estran de la fête, là où les lumières s’affadissaient dans le crépuscule. Elle regarda son téléphone. Un message de la banque, encore. Le rappel l’attendait sans illusion.

Soudain, un bourdonnement. Une petite lueur rouge dans le ciel pâle, au-dessus de la baie. Un drone. Il volait bas, droit vers l’horizon, suivant une trajectoire précise vers l’ouest — vers l’île de Moines.

Camille plissa les yeux, suivit du regard le point lumineux qui s’éloignait. Personne d’autre autour d’elle ne semblait le voir. Elle sortit son téléphone et commença à filmer, mais le blanc de la nuit éclairait à peine, la silhouette du drone se détachant sur la ligne d’eau.

Le bourdonnement diminua, puis mourut sur l’étendue grise de la mer.

— Tu l’as vu aussi ?

Elle sursauta. Yann se tenait à côté d’elle, les mains croisées derrière le dos, le visage tendu.

— Le drone, oui. Il vole vers Moines.

— Ce n’est pas le premier. J’en ai vu trois cette semaine.

— Qui les pilote ?

— La compagnie maritime, je crois. Mais je n’en suis pas sûr. Leur siège est à Roscoff, ils n’ont aucune raison de filmer cette baie. (Il se tourna vers elle, les yeux sérieux.) Ta carte, l’île, le quadrillage… Si ton père cherchait un secret, quelqu’un d’autre le cherche aussi.

La fête continua derrière eux, rires et flonflons, flammes des lampions se reflétant sur les vitres du café. Camille regarda la mer, l’ombre basse de l’île de Moines à l’horizon, et pour la première fois, elle ne vit plus une étendue d’eau mais un terrain de chasse.

— Demain, dit-elle, on avance le départ. Tout de suite à l’aube. Il faut que je voie cette île de mes propres yeux.

Yann ne répondit pas, mais son silence valait tous les consentements. Et quelque part, très loin dans le ciel gris, une dernière lumière rouge clignota et s’éteignit.