La Marée Revient
Lire le chapitre 7: Old Friends
La nuit tombait sur le port quand Yann l'appela. Sa voix, légèrement hésitante, flottait dans le haut-parleur du vieux téléphone de l'Anjela.
— Camille, écoute… ce soir, quelques membres de l'équipe viennent manger chez moi. Rien de formel. Des crêpes, du cidre, des histoires de terrain. Tu devrais venir.
Elle regarda par le hublot. Les lumières du village s'allumaient une à une, comme des lucioles timides.
— Je ne veux pas m'imposer.
— Tu ne t'imposes pas. Je t'invite.
— Tes collègues ne vont pas trouver ça étrange ?
— Je leur ai parlé de toi. Du cahier de ton père. Ils ont envie de te rencontrer.
Camille hésita. Depuis son arrivée, elle avait soigneusement évité toute situation qui ressemblait à une vie sociale. La vie sociale exigeait des explications. Les explications menaient à des questions sur Paris, sur son travail, sur pourquoi elle était vraiment là.
— D'accord, dit-elle finalement. Mais je repars tôt demain matin.
— C'est noté. Dix-neuf heures, la maison bleue derrière l'église. Tu ne peux pas la rater.
Elle raccrocha et ouvrit la malle où elle avait posé ses affaires. Tout sentait le renfermé. Elle choisit un pull marin qu'elle avait acheté la veille chez un soldeur du port, un jean propre, et se regarda dans le miroir ébréché de la cabine. Ses yeux avaient perdu cette lueur harassée qu'elle traînait à Paris. Les deux jours de terrain avaient fait quelque chose à sa peau, à ses épaules. Elle se demanda si c'était le sel ou simplement l'absence de notifications.
La maison de Yann était une petite construction en pierre, adossée à la falaise, dont les fenêtres donnaient sur le chenal. Des bottes en caoutchouc s'alignaient près de la porte comme une garde d'honneur. À l'intérieur, ça sentait le bois humide, le café, et quelque chose de chaud — une soupe qui mijotait sans doute.
Trois personnes étaient déjà là. Yann lui fit signe depuis la cuisine, une spatule à la main.
— Camille ! Entre. Je te présente tout le monde.
Un homme d'une cinquantaine d'années, barbu et massif, leva son verre. Il s'appelait Loïc, disait-il, et il cartographiait les fonds marins depuis vingt ans.
— J'ai connu ton père, dit-il simplement. Pas bien. Mais assez pour savoir qu'il n'était pas du genre à abandonner.
Camille hocha la tête, ne sachant pas quoi répondre.
À côté de Loïc, une femme aux cheveux courts, Anne, travaillait sur la qualité de l'eau et parlait des algues vertes avec une passion qui rappelait à Camille la ferveur des pitchs publicitaires — mais pour quelque chose qui comptait vraiment.
Et puis il y avait Chloé. Une jeune femme — vingt-deux, vingt-trois ans au plus — aux taches de rousseur éclatantes, qui picorait une salade en écoutant tout le monde avec des yeux avides. Elle était stagiaire. Première mission de terrain.
Cet enthousiasme, Camille le reconnut immédiatement. C'était elle, quinze ans plus tôt, dans la salle de réunion de l'agence Vasseur & Fils, quand elle présentait sa première campagne pour une marque de yaourts bio. Elle se souvenait de cette fièvre, de cette conviction que chaque mot comptait, que chaque image pouvait changer le monde. Elle avait aimé raconter des histoires. Elle avait aimé que les gens les écoutent.
Chloé se tourna vers elle pendant que Yann versait le cidre.
— C'est vrai que vous étiez directrice de création à Paris ? demande-t-elle en triturant sa serviette. Ça devait être incroyable. Raconter des histoires tout le temps.
Camille sourit. Un sourire un peu jaune, elle le sentit.
— C'est ce qu'on croit au début. Ensuite on se rend compte qu'on raconte surtout des histoires de lessive et de voitures.
— Mais ça reste une forme de pouvoir, non ? De décider ce que les gens voient, ce qu'ils ressentent…
— Parfois. Et parfois on décide juste de faire pleurer des gens pour une marque de papier toilette.
Les rires fusèrent autour de la table. Chloé sourit, mais son regard resta posé sur Camille, comme si elle cherchait autre chose derrière l'ironie.
— Vous regrettez ? demandea—t-elle, plus bas.
Camille prit une gorgée de cidre pour gagner du temps. Le breuvage sucré lui picota la langue. Derrière la fenêtre, le phare de la pointe envoyait son faisceau régulier, comme un battement de cœur.
— Je regrette d'avoir oublié pourquoi j'aimais ça, finit-elle par dire. Et je regrette d'avoir confondu raconter des histoires avec vendre des produits.
Chloé ouvrit la bouche, mais Yann intervint, servante la poêle de crêpes brûlantes sur la table.
— Allez, on mange. Les grandes questions attendront le dessert.
Le dîner se déroula dans une chaleur simple. Loïc raconta une expédition en mer d'Iroise où un orque avait suivi leur bateau pendant deux heures, et tout le monde se tut, partageant ce moment improbable. Anne parla des analyses d'eau qui montraient des traces inhabituelles de métaux lourds près de l'île de Moines — Camille dressa l'oreille mais ne dit rien. Chloé posait des questions sans fin, notant chaque réponse dans un carnet déjà épais.
À un moment, une accalmie tomba sur la conversation. Loïc se leva pour débarrasser, Anne suivit. Chloé était allée aux toilettes. Yann, adossé au chambranle de la cuisine, regardait Camille avec une expression qu'elle ne pouvait pas tout à fait déchiffrer.
— Tu sais, dit-il, après que le silence eut duré une seconde de trop, j'ai failli tout arrêter, il y a cinq ans.
Camille se tourna vers lui.
— La biologie marine ?
— Oui. Après la mort de mon père. Il est mort d'une crise cardiaque pendant une marée noire au large du Finistère. Il faisait partie des bénévoles. On nettoyait les rochers depuis deux jours, il n'a pas tenu.
La voix de Yann se fit plus basse.
— Je l'ai appris par un appel de ma mère, trois jours avant ma soutenance de thèse. J'ai tout laissé tomber. Je ne répondais plus aux appels, je restais des semaines sans sortir. Je me disais que travailler sur les océans ne pouvait pas être un métier pour moi, pas après ça. Trop d'ironie.
Camille ne bougeait pas. Elle connaissait ce genre de chagrin, cette façon qu'il a de remodeler tout le paysage autour de lui.
— Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
Yann baissa les yeux, puis les releva vers elle. Quelque chose dans son regard se fit plus franc.
— Ton père.
Le silence s'épaissit.
— Il m'a trouvé un soir, au port. Je ne sais pas comment il savait. J'étais ivre mort sur un banc, à regarder les mouettes qui se battaient pour une part de poisson pourri. Il s'est assis à côté de moi et il a dit : « La mer ne rend pas ce qu'elle prend, mais elle rend toujours ce qu'on lui donne. Si tu pars, tu lui voles ce que tu as commencé à lui offrir. »
Camille cherchait les mots. Elle ne connaissait pas cette facette de son père. Tout ce qu'elle avait de lui, c'était des silences, des absences, des projets inachevés.
— Je ne savais pas qu'il parlait comme ça.
— Seulement quand c'était important. Il m'a payé un café, il m'a écouté, et puis il est parti, poursuivit Yann en souriant. Une semaine plus tard, j'ai envoyé ma candidature pour le poste que j'occupe aujourd'hui. Je ne l'ai jamais revu avant son décès, mais je suis resté.
Camille sentit une boule dans sa gorge. Elle aurait voulu remercier Yann, mais de quoi ? D'avoir été témoin de quelque chose que son père ne lui avait jamais montré ? Le dépit se mêlait à une étrange reconnaissance — un sentiment que son père avait été plus entier qu'elle ne l'avait cru, même si elle n'avait pas eu droit à cette version de lui.
Une vibration la fit sursauter. Son téléphone, posé près de son assiette, s'illuminait.
Merde.
Elle reconnut le numéro immédiatement. Le bureau d'huissier. Le message était court : « Mademoiselle Le Goff, à défaut de paiement sous 72 heures, nous engageons la procédure de recouvrement forcé. Frais supplémentaires à votre charge. »
Camille écrasa l'écran sous sa main, puis tourna le téléphone face contre table. Son cœur martelait dans sa poitrine.
— Tout va bien ? demanda Yann, la tête inclinée.
— Oui, oui. Rien. Des collègues de l'agence à Paris. Ils se demandent combien de temps je vais rester. Des commérages de bureau, quoi.
Son mensonge était sorti trop vite, trop léger pour être convaincant, elle le sentait bien. Yann hocha néanmoins la tête, courtois, mais ses yeux restèrent posés sur elle une seconde de plus que nécessaire.
Chloé revint, la conversation reprit, le cidre reflua. Mais une fissure venait de s'ouvrir dans la soirée, et Camille savait qu'elle ne pourrait pas la colmater indéfiniment.
Soixante-douze heures. Trois jours pour trouver la somme, ou voir son nom traîné dans les procédures, son appartement parisien vidé de ses meubles, peut-être même sa carrière compromettre au moment même où elle s'était enfuie d'elle.
Il fallait qu'elle trouve une autre source d'argent. Vite. Bien plus vite que le salaire du terrain ne le permettrait.
Tout en finissant son verre de cidre, Camille laissa son regard dériver vers la fenêtre. Le phare continuait à balayer la nuit, inlassablement, comme une pensée fixe. Elle pensa à son père, à ce qu'il cherchait près de l'île de Moines, à ce qu'il avait cru trouver. Elle pensa à la carte dans le cahier, aux annotations méticuleuses. Un trésor ne valait que s'il avait une valeur marchande.
Mais la mer, elle l'avait apprise ce soir — la mer ne rendait pas ce qu'elle prenait.
Il faudrait peut-être que Camille apprenne, elle aussi, à prendre à son tour.
Elle finit son verre, se leva, remercia tout le monde, et marcha dans la nuit jusqu'à l'Anjela. Sous ses pieds, les planches du ponton gémissaient doucement. Quelque part sous le plancher de la cabine, le cahier attendait, rempli de chiffres et de courbes. Et au-delà, sous les flots de l'île de Moines, quelque chose attendait aussi.
Elle avait trois jours.