La Marée Revient
Lire le chapitre 8: The Mooring
Le sable était encore froid sous ses pieds quand Camille l’aperçut, échoué à la limite des galets, une masse sombre que la marée basse commençait à découvrir. Elle ralentit, la main en visière contre le soleil rasants.
Yann la rattrapa en deux enjambées. Il s’arrêta net.
« Merde. »
Le dauphin gisait sur le flanc, l’œil ouvert et vitreux, la bouche entrouverte sur un rictus qui n’avait plus rien d’un sourire. L’animal était jeune — peut-être deux ans, à en juger par la taille. Des traces de filet s’enroulaient autour de la nageoire caudale, si serrées qu’elles avaient entamé la chair. Un vieux casier à crustacés, rouillé, était encore accroché au bout du cordage, comme une ancre funèbre.
Camille s’accroupit à distance, les coudes sur les genoux.
« Il est là depuis combien de temps ? — Quelques heures, au plus. Les goélands n’ont pas encore commencé. »
Yann sortit son téléphone, photographia l’animal sous plusieurs angles. Il parlait peu, mais ses mâchoires serrées en disaient long.
« Ce casier, dit-il en pointant l’engin. C’est du matériel Keravel. — Keravel ? — La compagnie maritime, celle qui possède la moitié des concessions de dragage dans le secteur. Leur matériel est reconnaissable : les flotteurs jaunes, la marque sur les mailles. Ils utilisent des casiers de ce type pour leurs relevés de fond. »
Camille se releva. La compagnie maritime. Le nom résonnait — c’était celle-là même dont Soizic avait parlé, celle à qui son père devait de l’argent. Elle ouvrit la bouche pour le dire, puis se ravisa. Trop tôt. Trop fragile.
Elle contourna la dépouille, attirée par un détail : une petite étiquette de plastique blanc fixée à la nageoire dorsale par un rivet.
« Yann. Regarde.
Il s’approcha, se pencha. L’étiquette portait un code : DLR-17-B.
« C’est une balise de suivi, dit-il. Le programme de marquage des dauphins côtiers, lancé il y a une dizaine d’années par la station de Brest.»
Camille fouilla dans la poche arrière de son jean, en sortit un téléphone. Elle ouvrit l’album photo de son père, celui qu’elle avait numérisé du carnet de bord, et fit défiler les images jusqu’à ce qu’elle trouve la page correspondante.
« Là. »
Elle tendit l’écran à Yann. La page du carnet montrait un tableau manuscrit, des colonnes de dates, de coordonnées, de nombres. À côté de la ligne du 9 juillet, une annotation : « DLR-17-B — suivi OK, zone sud Moines, forte fréquentation bateaux de travail. »
Yann releva les yeux, les plissa.
« Ton père suivait cette femelle. Il notait ses déplacements. — Elle ? Comment tu sais…
— DLR, ça veut dire Dauphin Libéré. Le 17, c’est son ordre d’identification. Le B, c’est le sexe. »
Camille regarda à nouveau l’animal mort. Le dauphin qu’elle avait sous les yeux était celui-là même que son père avait consigné, quinze ans plus tôt. Un individu précis, une ligne dans un tableau, un point sur une carte.
« Il la suivait depuis des années, murmura-t-elle. Elle devait avoir presque son âge à lui, au moment où il l’a marquée. »
Yann s’accroupit, passa une main prudente le long du flanc de l’animal, évitant les blessures.
« Il y a des traces de contusions sur la zone ventrale, dit-il. Pas des morsures. Des impacts réguliers, comme si… comme si elle avait été heurtée par une coque à plusieurs reprises. Et ce filet est récent — les fibres sont encore solides. Quelqu’un l’a posé là il y a deux ou trois jours. »
Il se releva, essuya ses paumes sur son pantalon.
« Keravel intensifie ses opérations de dragage au sud de Moines depuis le printemps. Ils affirment que c’est pour entretenir les chenaux d’accès. Mais le trafic qu’ils génèrent ne correspond à aucun besoin local. Les douanes s’interrogent. » Il hésita. « Et puis il y a les algues. Les proliférations qu’on observe ne sont pas naturelles. Anne a relevé des concentrations de métaux lourds près de Moines — exactement là où ton père avait noté ses coordonnées.»
Camille s’approcha de la lisière de l’eau. Une vaguelette vint lécher sa cheville, glacée malgré le mois de juin.
« Tu penses que c’est lié. Les algues, le dauphin, la société, mon père. — Je pense que ton père avait trouvé quelque chose dont ils ne voulaient pas qu’on parle. Et qu’ils savaient qu’il le savait. »
Elle se retourna vers lui, le soleil derrière sa silhouette dessinant un halo dans ses mèches emmêlées.
« Le carnet porte des annotations sur la zone sud de Moines. Une espèce de grille, régulière, à une profondeur qui dépasse les relevés officiels. Si Keravel fait des travaux dans le coin, la carte que le père de Camille a dessinée pourrait être la clé de ce qu’ils veulent cacher… ou protéger. »
Yann hocha lentement la tête.
« Il faudrait vérifier leurs registres de dragage. Les déclarations de volume, les coordonnées, les périodes d’intervention. S’ils mentent là-dessus… »
Il sortit son téléphone, ouvrit une application de cartographie marine.
« Le problème, c’est que tout est déposé au port de commerce. Les archives sont publiques, mais le service est fermé le week-end et il faut une demande écrite pour consulter quoi que ce soit avec plus de trois mois d’ancienneté. — Et les archives plus anciennes ? » Il leva les yeux. « Tu penses à celle de ton père ? — S’il a fait ce relevé il y a quinze ans, c’est que les extractions ont commencé bien avant les déclarations récentes. Les permis de Keravel pourraient être antidatés, truqués, n’importe quoi. Si on peut prouver qu’ils ont commencé avant l’autorisation…
— Ça justifierait une enquête environnementale complète, acheva Yann. Et la zone serait gelée. »
Camille sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec l’air marin. L’urgence était double maintenant : payer sa dette — et briser le silence qui entourait la mort de son père.
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L’après-midi touchait à sa fin quand elle regagna l’Anjela. Le soleil déclinait derrière les toits de Keravel, et le village semblait endormi. Mais pas tout à fait : une silhouette attendait, adossée au capot d’un 4x4 noir garé en surplomb de la cale.
Camille reconnut l’homme à la coupe stricte avant même qu’il ne soit à portée de voix. Il portait un blazer marine ouvert sur une chemise blanche, les cheveux gris courts, l’allure d’un cadre qui possède tout — et s’attend à ce qu’on lui cède le reste.
« Mademoiselle Le Goff. »
Ce n’était pas une question.
Elle s’arrêta à quelques mètres, les pieds plantés dans l’herbe rase du chemin. Il avait dû observer l’Anjela pendant longtemps, à en juger par la marque dans l’herbe sous ses talons.
« Vous êtes Perrot. Le directeur de Keravel, dit-elle, se rappelant le nom qu’Yann avait glissé dans la conversation au repas.
— Directeur général, précisa-t-il avec un sourire mince qui ne touchait pas ses yeux. Je préfère les titres exacts — ça évite les malentendus. »
Il décroisa les bras, fit un pas vers elle. Instinctivement, Camille ne recula pas.
« Votre père, dit-il, avait signé un accord de confidentialité avec notre société. En contrepartie du remboursement de ses dettes, il s’était engagé à ne pas divulguer les informations qu’il avait pu collecter dans le cadre de ses relevés. »
Le cœur de Camille se serra, mais elle maintint sa voix plate.
« Je ne suis pas mon père. Et un accord de confidentialité ne concerne pas ses héritiers si les informations ne sont pas utilisées à des fins commerciales. — Les informations que vous avez trouvées appartiennent à Keravel, mademoiselle Le Goff. Votre père les a acquises dans le cadre d’un contrat de consultance. Elles demeurent notre propriété intellectuelle.»
Camille croisa les bras.
« Les relevés environnementaux de mon père ne sont assimilables à de la propriété que si vous les avez financés. Vous prétendez qu’il vous devait de l’argent. Montrez-moi le contrat, et je vous écouterai. — Le contrat est confidentiel. Je vous suggère de vous y tenir. — Vous menaceriez la fille d’un homme qui a travaillé pour vous presque toute sa vie ? — Je vous informe simplement des conséquences éventuelles d’un usage inapproprié de documents internes. »
Le ton restait policé. La menace n’en était pas moins réelle.
Perrot fit un autre pas en avant, baissa la voix presque à un murmure.
« Vous êtes jeune, mademoiselle Le Goff. Vous avez fait une belle carrière à Paris — enfin, peut-être plus maintenant. Vous traversez ce que les anglo-saxons appellent une “période de transition”. Votre présence ici est temporaire. La nôtre… ne l’est pas. »
Il sortit une carte de visite de sa poche intérieure, la lui tendit. Camille ne la prit pas.
Perrot haussa les épaules, déposa la carte sur le pare-chocs du 4x4, ouvrit la portière.
« La mer rend tout, mademoiselle Le Goff. Les secrets, les cadavres, les mensonges. Elle rend aussi ce qu’on lui confie. Votre père l’avait compris. J’espère que vous – un jour — saurez, vous aussi.»
Il s’installa, claqua la portière. Le moteur gronda, et le 4x4 s’éloigna dans un nuage de poussière, laissant Camille seule face à l’Anjela. Elle se baissa, prit la carte entre deux doigts — l’épaisseur du carton, l’or du logo. Elle la glissa dans sa poche, machinalement.
Son téléphone vibra. Un SMS de Yann : « Archives du port demain à 8h. Il faudra être rapides. »
Demain. Juste un jour avant que le couperet de sa dette ne tombe sur Paris.
Camille monta à bord, s’assit à la table de la cabine. Elle sortit le carnet de son père, l’ouvrit à la page où la carte annotée s’étalait, replia l’enveloppe posée à côté — celle adressée à Marianne, toujours scellée.
Elle déposa la carte de visite de Perrot sur la table, en plein centre de la carte marine.
La confiance de Yann était suspendue à sa prochaine décision. Mais à elle de choisir : jouer franc-jeu, ou mentir encore — pour aller plus loin que Perrot ne l’imaginait.