La Part du Signaleur
Lire le chapitre 10: Cold Feet
Jeudi matin. La pluie battait les vitres de la petite chambre d’Arthur lorsqu’il se réveilla, le cœur déjà lourd comme une enclume. Il resta couché un long moment, fixant la fissure au plafond, cette fissure qu’il connaissait par cœur pour l’avoir étudiée tant de nuits sans sommeil. Demain, vendredi. Le train postal. La fin de tout.
Sur la table de chevet, le tournevis brillait sous la faible lumière grise. À côté, le troisième mot, froissé à force d’être lu et relu : *Eddie n’a jamais vu le train – ils l’attendaient avant.* Arthur ferma les yeux. Il pouvait encore fuir. Prendre un train pour la côte, disparaître dans la foule d’une ville balnéaire, recommencer à zéro avec ses dettes sur le dos et ses démons sous le bras. Ou bien passer par le commissariat de St. Giles, là-bas, au bout de la grand-rue, là où l’inspecteur Hardacre avait son bureau.
Il enfila son manteau sans se regarder dans le miroir, et sortit.
La station de police, un bâtiment victorien sale et imposant, semblait le défier. Arthur resta planté devant la porte pendant cinq minutes, la pluie ruisselant sur le bord de son chapeau. Un agent sortit, le toisa, puis rentra. L’odeur de poussière et d’encre lui parvint par la porte entrouverte. Il pouvait entrer. S’asseoir. Dire : « Un certain Victor m’embauche pour arrêter le train postal. Ils veulent me tuer après. Eddie Marsh, vous vous souvenez ? Il est mort pour la même chose. »
Mais que répondrait Hardacre ? Arthur imaginait déjà le regard sceptique, la tasse de thé offerte par courtoisie, puis la question fatale : « Avez-vous des preuves, monsieur Phelps ? » Les notes anonymes ne valaient rien. La liste de noms avec le sien raturé, il ne l’avait pas sur lui – et Victor n’avait jamais lâché cette foutue liste. Et si les policiers étaient de mèche ? Non. Pas les locaux. Mais Arthur savait une chose : les polices n’aiment pas les signalmen au passé trouble. Un homme avec des dettes de jeu, qui vient dénoncer un complot sans preuve tangible… ce serait sa parole contre celle d’un homme d’affaires respectable qui faisait du transport. Victor avait probablement prévu ce coup-là aussi.
Il fit demi-tour, honteux, la gorge serrée. La pluie tombait plus fort. Il marchait vite, tête baissée, s’engouffrant dans les ruelles étroites qui le ramenaient vers la gare. Son esprit tournait comme un engrenage fou. Et s’il ne venait pas au travail demain ? L’horaire était affiché, le chef de gare avait été prévenu : Phelps serait au box 12, la cabine du tronçon de Priestley Bend, à partir de vingt-deux heures. Une absence flagrante mettrait Victor dans une position agaçante. Mais Victor n’était pas homme à se laisser entraver par les détails. Il trouverait un autre signalman, ou il se débrouillerait sans. Et Arthur ne serait plus d’aucune utilité. Plus dangereux même. Un homme qui sait et qui n’est pas venu, c’est une pierre dans la chaussure de n’importe quel criminel. Ils ne laissent pas traîner les pierres. Ils les font disparaître.
Il passa devant la boutique du coiffeur. Dans la vitre, il vit son propre reflet – un homme fatigué, la moustache grise, les yeux creusés. Derrière son reflet, une voiture noire. Lentement, trop lentement pour être naturelle. Elle avançait à sa hauteur, moteur silencieux.
Arthur ne se retourna pas. Il continua de marcher d’un pas régulier, maudissant son cœur qui s’emballait. Il tourna dans Highgate Lane, une impasse quasi. Il déboula dans une petite place pavée. Derrière lui, le ronronnement du moteur se tut. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. La voiture noire – une Austin Cambridge, il la reconnaissait pour l’avoir vue garée près du safe house – s’arrêtait à l’angle, moteur au ralenti, vitres opaques.
Le souffle court, Arthur bifurqua dans une allée entre les maisons, déboucha sur une autre rue, puis une autre. À chaque coin, il guettait le bruit d’un moteur. Plus rien. Peut-être qu’il avait rêvé. Peut-être que la paranoïa le gagnait, que c’était juste un conducteur qui cherchait une adresse. Il ralentit enfin, dos contre un mur de briques humides, la pluie dégoulinant dans son col.
C’est là qu’il la vit. L’Austin Cambridge. Pas à l’angle, mais à peine vingt mètres devant lui, garée le long du trottoir. Paisiblement. Comme si elle l’attendait. La vitre conducteur descendit, et Victor apparut, les mains croisées sur le volant comme s’il avait juste profité d’une pause café.
« Arthur. Quelle coïncidence.
Arthur sentit sa colonne vertébrale se glacer. Il réussit à sourire, ou du moins à déformer sa bouche dans une forme acceptable de courtoisie.
— Victor. Vous me surveillez ?
— Je passais par là. »
Le mensonge était si flagrant, si délibéré, qu’Arthur comprit immédiatement que Victor ne cherchait même plus à dissimuler. Il y avait plus que du contrôle dans ses yeux – une assurance sereine, celle d’un homme qui sait que sa proie n’a nulle part où aller.
« Belle journée pour une promenade, reprit Victor. J’espère que vous ne vous préparez pas à une escapade imprévue. Vous savez, demain, il faut être en forme. Reposé. Concentré. »
Arthur ne répondit pas. Il ne pouvait pas. Tous les mots qu’il avait préparés, toutes ses stratégies de fuite, s’effondraient dans sa tête comme un château de cartes.
Victor haussa les épaules. « Je ne vous conseille pas de rater le rendez-vous, Arthur. Vous connaissez l’importance de la ponctualité. Les trains ne nous attendent pas. » Son sourire s’effaça. « Et moi non plus. »
La vitre remonta. La voiture démarra doucement, dépassa Arthur sans un regard de plus, tourna à l’angle et disparut.
Arthur resta là, planté sous la pluie, tremblant de froid ou de peur, il ne savait plus. Ainsi, même cette tentative avortée de fuite avait été observée. On ne lui laissait pas la possibilité de choisir sa propre folie. Il n’avait pas le luxe de la lâcheté – on l’avait déjà catalogué, déjà mené à l’abattoir. La question n’était plus de savoir s’il allait participer au braquage. Elle était de savoir si, après avoir arrêté le train, il sortirait vivant de la cabine de signalisation.
Arthur rentra chez lui à travers les rues détrempées. Il s’assit au bord de son lit, ôta son manteau, et sortit le tournevis de sa poche. Il le fit tourner entre ses doigts, le métal froid contre sa peau moite. Demain, il serait au box 12 à vingt-deux heures précises. Il arrêterait le train. Et puis… il improviserait. Il avait une nuit entière pour trouver une faille, un moyen de renverser la table.
Au fond de son veston, il sentit le papier du troisième mot. Une idée lui vint, brutale et simple. Les notes anonymes – trois d’entre elles – étaient arrivées dans sa boîte, glissées sous la porte ou déposées dans le box. Quelqu’un les avait posées là, quelqu’un qui voulait l’avertir. Quelqu’un qui craignait Victor. Cette personne était peut-être la seule issue de secours qu’il lui restait.
Demain soir, quand la rame postale passerait sous Priestley Bend, le téléphone intérieur du box 12 de la ligne sonnerait – c’était le protocole sécurisé de la poste, pour l’annonce de l’arrivée. Arthur lèverait son bras vers le levier rouge, celui qu’il connaissait par cœur, celui qui plongerait le tronçon dans la lumière écarlate – le signal d’arrêt qui vaudrait à la rame de s’immobiliser pile sur la section choisie par Victor.
Il posa le tournevis à côté du lit. Demain, il y aurait peut-être un quatrième mot. Ou peut-être plus jamais. Mais une chose était sûre, il ne regarderait plus jamais un train s’arrêter de la même façon.