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La Part du Signaleur

Lire le chapitre 9: The Safe House

Le camion s’arrêta sans un cahot, moteur coupé, dans la cour d’une ferme isolée que la nuit rendait aveugle. Arthur descendit le premier, les semelles crissant sur du gravier mêlé de terre. Victor le rejoignit en silence, Hughes derrière eux, et Scar ferma la marche, la lampe torche éteinte contre sa cuisse.

La porte de la ferme s’ouvrit avant qu’ils n’aient frappé. Une femme se tenait dans l’embrasure, cheveux sombres ramenés en queue-de-cheval, cardigan trop grand pour ses épaules. Elle les dévisagea l’un après l’autre, puis s’effaça pour les laisser entrer.

— Lila, dit Victor en la désignant d’un geste vague. Notre dernier maillon.

La pièce sentait le bois humide et le tabac froid. Une table de ferme occupait le centre, couverte de cartes, de relevés d’horaires et de photographies agrandies de voies ferrées. Arthur reconnut Priestley Bend sur l’un des clichés, l’aiguillage qu’il connaissait par cœur, le talus où les ronces montaient à hauteur d’homme.

Il s’assit sans y être invité. Lila resta debout près de la porte, les bras croisés, les yeux qui allaient de Victor à Arthur, puis à Hughes, comme pour mesurer le poids des hommes dans la pièce.

— Café ? demanda-t-elle d’une voix basse.

— Plus tard, répondit Victor. On commence.

Il étala une nouvelle carte sur la table, plus détaillée que toutes celles qu’Arthur avait vues jusqu’alors. Les voies secondaires, les cabines de signalisation, les passages à niveau, chaque mètre de ligne tracé au millimètre. Arthur remarqua une annotation au crayon rouge près du kilomètre douze : *Coupure téléphonique prévue à 22 h 40*.

Victor passa la main sur la carte comme un général sur un théâtre d’opérations.

— Arthur, tu es ici, dit-il en tapotant la cabine. Tu as trois minutes entre le passage du signal et l’arrivée du train. Trois minutes pour que le signal passe au rouge sans éveiller les soupçons du conducteur.

— Quatre, corrigea Arthur sans lever les yeux.

Un silence.

— Comment ça, quatre ?

— La locomotive de nuit a un freinage différent. Si le signal est passé depuis trop longtemps quand il le voit, il va se demander pourquoi. Trois minutes, c’est trop court. Quatre, c’est naturel.

Hughes émit un petit rire dans sa gorge. Victor ne sourit pas, mais il effaça une ligne au crayon et la réécrivit.

— Quatre minutes. Bien.

Lila s’approcha enfin de la table, ses doigts effleurant le bord de la carte. Arthur l’observa à la dérobée. Elle semblait connaître les documents, mais la façon dont elle les touchait n’était pas celle d’une experte — plutôt d’une femme qui avait appris par cœur ce qu’on lui avait montré, sans jamais l’avoir pratiqué.

— Tu fais quoi, au juste, Lila ? demanda Arthur.

Elle releva les yeux, surprise par la question directe.

— La radio. Je maintiens les canaux de communication ouverts pendant l’opération, et je brouille les fréquences si nécessaire.

— Tu as déjà fait ça ?

— Sur un train ? Non. Sur les ondes, oui.

Victor intervint, la voix légèrement plus dure.

— Lila est du métier, mais elle a besoin de se fondre dans le paysage. Une femme qui marche sur un chemin de halage à deux heures du matin, ça n’attire pas l’attention. Un homme, ça se remarque.

Arthur hocha la tête, sans être tout à fait convaincu. Quelque chose dans la posture de Lila — les épaules tirées vers l’avant, la façon de garder ses mains près du corps — rappelait à Arthur les chevaux nerveux qu’il voyait enfant dans les foires. Des bêtes qu’il fallait approcher de travers, jamais de face.

Il décida d’essayer autre chose.

— Tu connais l’histoire de cette ligne ? demanda-t-il. Les anciens racontent qu’un aiguilleur a disparu près de Priestley Bend, il y a quelques années.

Les yeux de Lila se rétrécirent presque imperceptiblement. Elle regarda Victor avant de répondre.

— Je ne m’intéresse pas aux histoires anciennes, dit-elle. Je m’occupe des fréquences.

— Eddie Marsh, insista Arthur. Ça ne te dit rien ?

Le nom tomba dans la pièce comme un outil sur un sol en béton. Hughes se raidit. Victor cessa de manipuler la carte, mais ne releva pas la tête. Ce fut Lila qui brisa le silence, d’une voix étrangement plate.

— Il y a des noms qu’il vaut mieux ne pas prononcer trop fort, même ici.

Elle tourna les talons et disparut dans la pièce voisine, laissant la porte entrebâillée. Arthur entendit une théière posée sur un réchaud, des tasses entrechoquées.

Victor repoussa sa chaise et se pencha vers Arthur, la voix presque trop basse pour être audible.

— Posez les bonnes questions, Arthur. Pas les mauvaises.

— Je croyais qu’on était une équipe. Une équipe, ça se pose des questions.

Victor le dévisagea longtemps. Puis il sortit de sa poche intérieure une feuille pliée en quatre et la déposa sur la table, entre eux.

— Une équipe, ça connaît les règles.

Arthur baissa les yeux. C’était une liste manuscrite de sept noms. Le sien, Arthur Phelps, était en cinquième position. Et au-dessus de son nom, quelqu’un avait tracé une croix légère au crayon gris.

Pas une rature définitive. Une croix. Comme pour marquer un point, ou cocher un homme qui a terminé sa tâche.

Victor s’en saisit avant qu’Arthur n’ait pu la lire davantage et la remit dans sa poche.

— Les listes, c’est pour la logistique. Pas pour autre chose.

Hughes s’était levé, prétextant aller chercher quelque chose dans la camionnette. Arthur resta seul un instant avec la carte des voies devant lui, la carte où Priestley Bend formait sa courbe familière. Il prit le crayon rouge resté sur la table et, mécaniquement, traça un cercle autour de la cabine de signalisation.

Autour de lui.

Quand Lila revint avec un plateau de tasses en émail, elle posa le sien devant Arthur sans le regarder. Il saisit la tasse, sentit la chaleur traverser l’émail ébréché, et observa les mains de la jeune femme : des cals à l’intérieur des doigts, une bague trop neuve à l’annulaire — un achat récent, pour quelqu’un qui n’avait pas l’habitude d’en porter.

Elle ne voulait pas être là. Elle avait besoin d’être là. Et ce n’était pas la même chose.

— Vous avez un quelque chose dans la poche, dit-elle soudain, les yeux sur sa veste.

Arthur suivit son regard. Sous le tissu, la forme du tournevis dessinait une protubérance discrète.

— Un outil, répondit-il. Rien de plus.

Elle soutint son regard un instant. Puis elle murmura, juste pour lui :

— Il y a des outils qu’on apprend à porter trop tard.

Elle s’éloigna avant qu’il puisse répondre.

La réunion s’acheva une heure plus tard. Les horaires étaient fixés, les rôles répartis, les fréquences notées. Victor rangea les documents dans une mallette métallique et tendit la main à Arthur, une poignée de main sèche et brève.

— À vendredi, dit-il. Ne pensez à rien d’autre que votre signal.

Arthur sortit le dernier. La nuit était froide, la campagne déserte. Il regarda la ferme disparaître dans le rétroviseur de la camionnette, et il pensa à la croix au crayon au-dessus de son nom, à Lila qui cherchait autre chose qu’un salaire, à Eddie Marsh qui attendait toujours qu’on le retrouve.

Il mit la main dans sa poche. Le tournevis était là, tiède de sa chaleur. Le papier où il avait griffonné le numéro de Marie Marsh l’était aussi.

Mais ce soir, en traversant un pont qui enjambait les voies, il s’arrêta et regarda les rails briller sous un croissant de lune. Quelque part en dessous, dans l’ombre de l’aiguillage, il crut voir une forme — un homme debout, immobile, regardant le train passer.

Puis la forme bougea, se retourna et s’enfonça dans le talus.

Arthur ne repartit pas aussitôt. Il resta un long moment au-dessus des voies, le vent des plaines sifflant entre les câbles, à se dire que, cette fois, il faudrait être plus malin que tous les autres réunis.

Y compris lui-même.