La Part du Signaleur
Lire le chapitre 11: The Signal
La nuit était tombée sur Londres comme un couvercle de plomb. Arthur Phelps ajusta sa casquette de signalman, sentant la sueur perler sous le tissu malgré le froid de novembre. Sa main droite chercha machinalement le tournevis dans sa poche, l'autre le billet froissé qui ne le quittait plus depuis trois jours.
Le tableau des aiguillages cliquetait doucement devant lui, chaque diode attendant son ordre. La voie était libre entre Priestley Bend et East Croydon. Le train postal de Glasgow, le 21h47, y passerait dans quarante minutes.
Le téléphone mural sonna. Une sonnerie sèche, unique. Le signal convenu.
Arthur décrocha, écouta la respiration silencieuse à l'autre bout, puis raccrocha sans un mot. Il s'essuya les mains sur son pantalon.
Quarante minutes. Il avait quarante minutes pour décider si la rouge clignoterait.
Mais ce n'était pas une décision, pas vraiment. Victor avait des hommes partout. Tommy stationnait dans la rue derrière le poste d'aiguillage. Scar avait promis de lui rendre visite si le train passait sans s'arrêter. Et quelque part dans cette nuit, peut-être, l'écrivain anonyme attendait aussi.
Arthur sortit sur la passerelle métallique qui surplombait la ligne. Le vent froid lui mordit les joues. Plus bas, les rails luisaient, argentés sous les lampes à sodium. Un train de marchandises passa, lentement, ses wagons bringuebalant vers les docks.
Il pensa à Eddie Marsh. Au trou que sa disparition avait laissé dans l'équipe de nuit. À la liste de Victor, où son propre nom était désormais barré d'un trait de crayon.
Il rentra à l'intérieur, se planta devant le tableau, et attendit.
Le téléphone sonna à nouveau. Vingt-deux heures moins dix. La voix de Victor, grinçante dans le combiné :
— Tout est prêt ?
— La voie sera dégagée, répondit Arthur.
— Bien. Et Phelps ?
Une pause.
— Oui ?
— Ne me fais pas faux bond. Tu sais ce qui arrive aux gens qui changent d'avis au dernier moment.
La ligne coupa. Arthur remit le combiné sur son support, les doigts tremblants.
À vingt-deux heures dix, le signal d'approche passa au jaune dans le tableau. Le train de Glasgow venait de quitter East Croydon. Sept minutes.
Arthur posa la main sur le levier rouge. Sa paume était moite. Il la frotta contre sa veste.
C'était ça, le moment. Le point de non-retour. Les hommes de Victor étaient déjà en position le long de la voie, camouflés dans les fourrés. Le camion attendait sous le pont de Priestley Bend.
Il tira le levier.
Le signal passa au rouge avec un claquement métallique, puissant, définitif. Le cliquetis résonna longuement à travers la boiserie du poste.
Les freins du train hurlèrent au loin. Arthur ferma les yeux, compta les secondes. Le grondement de l'acier sur les rails ralentit dans un gémissement prolongé, les chariots cognant les uns contre les autres dans des secousses sourdes. Le train se rapprochait, plus lentement maintenant, le chauffeur au visage perplexe probablement penché vers la vitre, essayant de comprendre pourquoi le signal était rouge alors qu'aucun train ne l'attendait.
Arthur regarda par la fenêtre. Le train s'immobilisa dans un dernier râle de vapeur, le nez de la locomotive exactement à hauteur du poteau rouge.
L'instant d'après, le chaos éclata.
Des formes sombres surgirent des fourrés, des silhouettes en cagoule grimpant le long des wagons comme des araignées. Un cri. Un bruit sourd contre une porte de fourgon. Arthur vit Victor lui-même sauter sur le marchepied de la locomotive, découper le tuyau de vapeur à l'aide d'un chalumeau miniature, une gerbe de vapeur blanche jaillissant dans le froid.
Sur le quai d'en face, un employé de gare isolé resta figé derrière son poste. Il avait dû voir la scène, comprendre ce qui se passait. Arthur attendit qu'il coure vers le téléphone. Mais l'homme ne bougea pas. Il restait là, immobile, comme hypnotisé.
Arthur comprit pourquoi quand Scar se détacha de l'ombre d'un wagon de marchandises à gauche, glissant vers le poste de l'employé avec une lenteur parfaitement tranquille. Une main surgit, saisit l'homme par le col, le plaqua contre la paroi. Le canon d'un pistolet vint se presser sous son menton.
Scar fit un signe presque cordial en direction de la gare, comme pour dire : *ne bouge pas, mon ami*.
Arthur recula de la fenêtre, le cœur cognant contre ses côtes.
Par la vitre entrebâillée, il entendit les hommes de Victor forcer la porte du fourgon postal. Des coups métalliques, un juron, puis une longue déchirure de fer que l'on arrache. Quelqu'un éclata de rire.
Arthur inspecta le trajet de fuite. C'était le moment, ou jamais, qu'il avait anticipé. Scar et Victor étaient tous deux confisqués par la manœuvre. Tommy était au volant du camion, mais il fallait contourner le bâtiment de la gare pour atteindre la route. Arthur pouvait passer par la trappe de maintenance qui donnait sur les cuisines désaffectées, puis l'arrière du dépôt à charbon.
Il n'y avait que la question des quelques secondes.
C'est alors qu'il la vit.
Lila.
Elle sortait de la gare principale en courant, le visage pâle sous l'éclairage extérieur, les mains levées en avant dans un geste d'apaisement. Elle cria quelque chose, mais sa voix fut couverte par le hurlement de la vapeur.
Scar se tourna vers elle. Il la connaissait, évidemment, elle devait faire partie du plan, mais son expression changea. L'arme ne quitta pas la tempe de l'employé, mais le regard de Scar se fit plus interrogateur.
Lila cria à nouveau, et cette fois Arthur distingua les mots :
— Victor ! Il faut y aller ! Une voiture de police a été signalée sur la route de Coulsdon !
Victor émergea de la locomotive, le visage rouge d'effort, un sac de toile jeté sur l'épaule. Il cria quelque chose à Scar, qui recula, encore méfiant.
La vapeur faiblissait. Des cris d'une autre direction. Arthur vit une lumière blanche balayer les rails au loin, côté Coulsdon dans la direction d'où venait Lila.
C'était — pas une invention. Une vraie voiture de police.
Victor se retourna vers la locomotive, légèrement déséquilibré sous le poids du sac, et aboya un ordre qui fit courir ses hommes vers le camion. Mais quand il se retourna pour crier quelque chose à Lila, Arthur vit ses yeux se poser brièvement sur le poste d'aiguillage.
Sur lui.
Victor fit un signe vers Scar, qui hocha la tête et commença à remonter la voie en direction du poste.
Arthur ne bougea plus. Il regarda Scar approcher, la silhouette du pistolet se découpant brièvement dans le halo de la gare. La trappe était derrière lui. S'il courait maintenant, Scar le verrait. Il devait attendre que la lumière soit éclipsée.
Le train, lui, était immobile, sa locomotive crachant de la vapeur dans les airs. Scar avançait rapidement. Vingt mètres. Dix. Arthur regarda le levier rouge.
C'était la fin, n'est-ce pas ? La liste de Victor ne l'avait jamais quitté d'un pouce.
Il regarda le corps du train, plus bas. Sa main glissa vers un autre levier, celui d'urgence locale, celui qu'utilisait le chef de gare en cas de panne.
Scar franchit le seuil de la porte.
— Phelps, dit-il doucement.
Arthur tira le levier.
Un sifflement strident, déchirant, explosa dans la nuit. Le système de purge automatique se déclencha le long de la ligne, immense jet de vapeur dense qui engloutit le poste, la voie, et la silhouette de Scar dans un rideau blanc impénétrable.
Arthur passa par la trappe en une seconde, entendit Scar jurer quelque part dans la vapeur, derrière un cris déchirant le métal froid.
Il coupait à travers l'obscurité, cœur battant à tout rompre, quand une main émergea du brouillard et le saisit par le col.
Lila. Son visage était à dix centimètres du sien.
— Par là, dit-elle. J'ai une voiture.
Il devait choisir entre fuir vers les rails, où une voiture de police approchait effectivement, et pourtant suivre une femme qu'il ne pouvait pas lire dans l'obscurité.
Dans sa poche, la liste de Victor contenait son nom effacé.
Dans la main de Lila, quelque chose brillait : un anneau d'or, finement ciselé, qu'elle pressa dans la paume d'Arthur avant de le tirer vers le dépôt à charbon.
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