La Part du Signaleur
Lire le chapitre 13: Aftermath of Fire
La fumée le suivait encore, accrochée à ses vêtements comme un reproche. Arthur courait depuis le bas-côté de la voie ferrée, ses semelles crissant sur le gravier puis sur l'herbe humide des prés. Le sac pesait contre sa hanche, cette masse de billets qui ne lui appartenait pas, et sous ses doigts crispés, le papier plus fin du manifeste secret.
Il ne savait pas où il allait. Seulement loin. Loin du feu, loin des cris, loin des silhouettes qui s'agitaient autour des wagons dans la nuit trouée de rouge.
La ville s'éveillait à peine quand il y entra, les premières camionnettes de laitiers glissant sur les pavés humides. Il n'osait pas prendre les rues principales. Il longeait les murs, les mains dans les poches de son pardessus fripé, le sac coincé sous son bras comme un homme qui rentre du marché.
Et puis il le vit. Le clocher de l'église Saint-Bartholomew, dressé au-dessus des toits comme un doigt noir contre le ciel qui pâlissait. Une porte latérale entrebâillée, une chaîne rouillée qui pendait. Il poussa le battant et se glissa à l'intérieur.
L'odeur de cire et de pierre froide l'enveloppa. Il monta. Les marches de pierre usées par des siècles de pas, l'étroitesse de la vis qui tournait, tournait, jusqu'à déboucher dans une petite pièce ronde sous les cloches. Des pigeons s'envolèrent dans un battement d'ailes furieux.
Arthur s'accroupit dans un coin, le dos contre la muraille. Sa poitrine se soulevait trop vite. Il ferma les yeux, essaya de ralentir son souffle. Le feu. Scar qui hurlait. Victor qui le regardait — cette façon qu'il avait eue de le regarder, comme on regarde un outil qu'on s'apprête à jeter.
Il ouvrit le sac. Des liasses de billets, sales, mal ficelées. Et dessous, plié en quatre, le manifeste. Il le déplia précautionneusement. Une liste. Des valeurs, des estimations, des noms de banques, de bijouteries. Et au bas de la page, dans une écriture serrée que la fumée avait à peine noircie : *Destinataire : R. V.*
R.V. Qui ? Il retourna le papier. Rien d'autre.
Il replia le manifeste et le glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. Les billets, il les remit dans le sac, puis il poussa le sac sous une poutre poussiéreuse, là où personne ne regarderait.
Il resta là un long moment, écoutant le silence. Puis, au loin, la sirène d'une ambulance. Plus près, des voix d'hommes. La police.
Il s'approcha de l'ouverture ogivale qui donnait sur la ville. L'aube avait décidé de se lever, grise et laiteuse. Le long de la voie ferrée, il pouvait distinguer une agitation inhabituelle : des véhicules, des gyrophares qui tournaient encore, faibles comme des lucioles mortes.
Un poste de radio. Il l'avait vu en montant, oublié par un sacristain — un petit transistor à la coque crème, posé sur une chaise de bois sous les cloches. Il s'en saisit, tourna la molette. Un grésillement, puis une voix de femme, calme, posée :
« ...pour rappeler les faits : dans la nuit de mardi à mercredi, un commando a attaqué le train postal de Glasgow à Londres, aux environs de Priestley Bend. Le train a été arrêté en pleine voie à l'aide d'un signal manipulé. Les malfaiteurs ont neutralisé le personnel de bord avant de dérober un butin estimé à plusieurs centaines de milliers de livres. Un début d'incendie a été maîtrisé par les secours, mais aucun blessé n'a été retrouvé sur place. Les enquêteurs privilégient la piste d'un acte préparé de longue date, qui nécessitait une connaissance précise des horaires et des procédures de la British Railways... »
Arthur coupa le son. Le silence lui fit mal aux oreilles.
Aucun blessé. Cela voulait dire quoi ? Que le feu avait tué sans laisser de corps ? Que les autres s'étaient enfuis à temps ? Ou que Victor avait fait disparaître les traces avant l'arrivée des premiers secours ?
Il ralluma la radio, chercha une autre station. Une voix d'homme, grave :
« ...la police recherche activement un employé des chemins de fer qui aurait mystérieusement disparu dans la nuit, un certain Arthur Phelps, signalman attaché au poste de Priestley Bend... »
Il coupa.
Son nom. Son nom à la radio.
Il ferma les yeux, s'adossa à la pierre froide. Bien sûr. Qui d'autre que le signalman pour avoir manœuvré les aiguillages ? Victor avait dû donner son nom aux autorités, ou bien quelqu'un l'avait vu fuir, et maintenant tout le pays le cherchait. Le signalman homicide. Le traître du rail.
Une pensée traversa son esprit, aiguë comme une lame : si ses complices l'avaient dénoncé, c'est qu'ils étaient persuadés qu'il détenait toujours le manifeste. Ou pire : qu'ils savaient qu'il l'avait, et qu'ils le laissaient le posséder, en attendant de venir le récupérer.
Il rouvrit le sac, compta rapidement quelques liasses sans vraiment les compter. C'était beaucoup d'argent. Mais l'argent, il l'avait déjà perdu d'avance — ses dettes, le tapis vert, cette spirale qui l'avait mené jusqu'à Victor. Non, l'argent n'était pas la question.
Le manifeste. Il contenait les noms des commanditaires, R.V., quelque part. S'il parvenait à comprendre ce que ce document prouvait exactement, il pourrait négocier. Avec la police. Avec Victor. Avec n'importe qui.
À condition de survivre assez longtemps pour l'utiliser.
Il regarda par l'ouverture. Le jour s'était levé, livide. Dans la rue, un agent de police passait à bicyclette, le visage tendu vers les façades. Il ne regardait pas le clocher.
Arthur recula dans l'ombre.
Il avait faim. Il avait soif. Il avait mal aux côtes — la course, le feu, peut-être un coup reçu sans qu'il l'ait senti dans l'instant. Ses mains tremblaient, d'une manière qu'il ne contrôlait pas, et il dut les serrer l'une dans l'autre pour les faire tenir tranquilles.
Quelque part dans sa mémoire, une phrase remonta, celle d'Eddie Marsh racontée par Tom : *« Ceux qui servent la mécanique ne doivent jamais en voir les rouages. »* Ou quelque chose comme ça. Eddie était mort pour avoir été trop curieux. Arthur, lui, n'avait rien demandé. On l'avait choisi. Recruté. Menacé. Utilisé.
Et maintenant, il était assis dans un clocher, avec de l'argent volé sous une poutre et un manifeste brûlé contre sa poitrine, à écouter sa propre mort annoncée à la radio.
Il déplia de nouveau le manifeste. Le papier sentait la fumée, mais il était intact. La liste, les chiffres, et ce fameux « Destinataire : R. V. ». Il n'y avait pas de signature au bas. Rien qui puisse le disculper, à proprement parler. Mais si Victor avait tenu à cette feuille au point de risquer le feu pour la récupérer, c'est qu'elle le reliait, lui, à quelque chose de plus grand. Un commanditaire. Un acheteur. Une tête.
R. V.
Il se répéta les initiales en boucle, les laissant rouler dans son esprit comme des billes sur un sol de marbre. R.V. Il connaissait des V. Victor, justement. Et des R. Des dizaines. Len Roper, l'homme qui tenait le bar près de la gare. Ralph, le chef de train qu'il croisait aux aiguillages. Mais aucun qui ait jamais eu les moyens d'organiser le pillage d'un train postal.
Il replia le document. Il avait besoin d'un plan.
D'abord : ne pas rester ici. Le sacristain finirait par monter chercher sa radio. La police ratissait déjà les environs. Il lui fallait un endroit où se fondre, une planque où personne ne le chercherait, où il pourrait réfléchir, lire ce manifeste ligne par ligne, et comprendre comment en faire une arme.
Sa main trouva la poche de son pantalon et, tout au fond, un petit objet froid, rond et métallique. Il le retira et le regarda dans la lumière grise du matin : l'alliance de Lila. L'anneau encore tiède de sa peau, qu'elle avait glissé dans sa paume comme on transmet un secret.
Lila.
Elle l'avait tiré de la mort, dans cette voiture au moteur qui tournait déjà. Elle avait voulu quelque chose — l'avait-il entendue dire : *« Ne leur dis pas que c'est moi. »* Ou bien l'avait-il rêvé, dans l'urgence et la fumée ?
Il tourna l'anneau entre ses doigts. À l'intérieur, une gravure : *E.M., 1959.*
E.M.
Eddie Marsh.
Eddie Marsh avait offert cette bague à Lila. Ou elle avait été la sienne. Eddie Marsh, le signalman disparu, enlevé avant même de voir le train, selon cette troisième note. Eddie Marsh, l'homme qui l'avait précédé dans les aiguillages, et qui avait compris trop tard qu'on l'envoyait à la boucherie.
Arthur serra la bague dans son poing fermé.
Lila avait été mariée à Eddie. Et maintenant Victor la faisait travailler pour lui. Le savait-elle, que son mari avait été tué par ces hommes ? Ou servait-elle Victor parce qu'elle croyait que ça la rapprocherait de la vérité ?
Il remit la bague dans sa poche.
Les cloches ne sonnaient pas. Le silence pesait, épais, comme une couverture de pierre. Arthur se releva, plia soigneusement le manifeste et le glissa dans sa ceinture, sous sa chemise. Le contact du papier contre sa peau était presque rassurant : c'était tout ce qu'il avait, maintenant. Cette liste chiffrée que dix hommes étaient prêts à tuer pour récupérer.
Mais il ne la leur rendrait pas. Pas tant qu'il n'aurait pas compris ce qu'elle valait — et ce qu'elle pouvait lui acheter.
Dehors, la ville s'éveillait aux cris des marchands. Les cloches d'une autre église, plus loin, commencèrent à sonner l'heure. Arthur se dirigea vers l'escalier en colimaçon, s'arrêta, revint sur ses pas. Il sortit le sac de sous la poutre, en tira une liasse de billets — sa part, quoi qu'il arrive, il l'avait gagnée — et remit le sac à sa place. Si on le trouvait, il préférait avoir les mains vides. Les poches pleines, c'était déjà un aveu.
Il descendit les marches avec prudence. La lumière du matin filtrait par les vitraux, jetant des taches bleues et rouges sur les dalles de l'église. Il s'arrêta un instant, regarda les bancs vides, l'autel. Il n'avait pas prié depuis l'âge de douze ans. Mais il fit une pause, un court silence, et il songea à Eddie Marsh, quelque part, mort sans doute, dans un champ ou une carrière, et dont personne ne parlait à la radio.
Personne ne parlait d'Arthur, non plus. On parlait de lui, mais ce n'était pas lui. Un nom. Un signalman en fuite.
Il fallait qu'il retrouve Lila. Elle avait la clé d'une partie de l'histoire — ce mariage, cette alliance, son rôle exact auprès de Victor. Et si elle l'avait sauvé, c'est qu'elle voulait quelque chose de lui.
Il poussa la porte latérale et sortit dans la lumière du petit matin.
La rue était presque vide. Un balayeur municipal poussait son chariot, un chat traversait devant lui en hésitant. Arthur rajusta son pardessus, enfonça son chapeau sur son crâne, et se mit en marche d'un pas régulier, ni trop vite, ni trop lent — celui d'un homme qui va travailler.
Il savait où elle habitait. Il l'avait entendue le dire, une fois, au cours de la planification : un appartement sur Mafeking Street, près de la gare de l'Est. Il avait gardé l'information sans savoir pourquoi. Maintenant, il savait. Il n'avait rien d'autre.
R.V. Eddie. Lila. Le manifeste.
Il marcha. Le soleil montait derrière les toits de Londres, et quelque part, dans ce matin qui semblait si ordinaire, des hommes le cherchaient avec des armes et des renseignements. Victor ne dormirait pas tant que le manifeste ne serait pas revenu dans ses mains.
Arthur pressa le pas.
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