La Part du Signaleur
Lire le chapitre 19: The Watch's Secret
La vitrine du prêteur sur gages était poussiéreuse, constellée de traces de doigts et de petites éclaboussures de pluie séchée. Arthur s’y arrêta sans réfléchir, attiré par un éclat de métal terni posé entre une clarinette cabossée et un service à thé en porcelaine ébréchée. Le temps de cligner des yeux, et son cœur se serra comme un poing dans sa poitrine.
La montre de son père.
Il la reconnut au premier regard, à la rayure fine en travers du verre, là où son père avait cogné contre le chambranle de la porte, un soir d’hiver, en 1943. Arthur avait huit ans, et il avait ri. Son père avait ri aussi, mais pas avec les yeux.
Il poussa la porte de la boutique, une clochette grêle annonçant son entrée. L’air sentait la naphtaline et le métal froid. Derrière le comptoir, un vieil homme au visage de papier froissé leva des yeux fatigués.
— La montre dans la vitrine. Celle avec le boîtier en argent.
Le prêteur ne se pressa pas. Il décrocha la montre, la posa sur le comptoir entre eux. Le tic-tac était faible, presque apologétique, comme s’il s’excusait de se trouver là.
— Vous connaissez son histoire ?
— C’était la mienne. Celle de mon père.
Le vieil homme haussa les épaules avec l’indifférence de celui qui a vu défiler trop d’objets arrachés aux morts et aux désespérés.
— Un client l’a laissée il y a trois semaines. Jamais revenu. Je l’ai mise en vente hier. Dix livres.
Arthur sortit les billets sans marchander. Le prêteur parut presque déçu.
Dehors, la pluie avait recommencé, fine et tenace, collant la crasse de Londres aux vitrines. Arthur marcha jusqu’à un abribus vide et s’y assit, la montre dans sa paume ouverte. Elle était lourde, chaude malgré le froid. Il l’ouvrit d’un geste ancien, comme une prière oubliée.
Le cadran était intact. Les aiguilles s’étaient arrêtées à quelques minutes près de trois heures — l’heure approximative de la mort de son père, un infarctus dans un tramway en 1951. Arthur avait souvent pensé que son père était mort exactement comme il avait vécu : sans un bruit, sans un drame, en route vers un endroit quelconque.
Il retourna la montre. Au dos, l’inscription était toujours là, gravée d’une main précise : *Pour F., avec toute ma gratitude — R.*
R.
Arthur sentit le froid lui remonter le long de la colonne vertébrale. *Colonel R.V.* Le papier déchiré dans le journal d’Eddie Marsh. *Agent F.* Son père.
— F comme Phelps, murmura-t-il.
Il inspecta la montre plus attentivement. Son père ne l’avait jamais laissée à personne, jamais même laissée traîner sur une table de nuit. Arthur se souvint d’une chose étrange : la seule fois où il avait touché la montre, enfant, son père avait eu un geste brusque pour la reprendre, puis s’était excusé, soudainement doux.
Enfant, Arthur avait cru à une manie de vieil homme. Maintenant, il y voyait autre chose. Une habitude d’espion.
Il fit jouer le boîtier du bout des doigts. Le métal semblait solide, sans fente visible. Mais quelque chose dans l’épaisseur du dos ne collait pas — il était trop épais, d’un quart de millimètre à peine, à peine perceptible mais présent.
Il sortit un canif de sa poche et fit doucement levier le long du bord. Le clic fut discret, presque poli. Le fond du boîtier se détacha avec une petite résistance graisseuse, révélant une cavité minuscule et propre, comme un écrin fait pour une seule chose.
Un papier plié en huit, si fin qu’il semblait avoir été tissé plutôt qu’écrit.
Arthur le déplia avec des doigts qui tremblaient un peu, malgré lui. C’était une liste de nombres, écrits à l’encre bleue, dans une écriture compacte et régulière. Pas de mots, rien que des séries de chiffres réparties en blocs de cinq.
Il connaissait ce genre de choses. Il avait vu des cartes de code pendant la guerre, dans les mains d’hommes qui ne parlaient jamais de leur travail. Une grille de transposition, peut-être, ou un simple code de livre. Les nombres semblaient petits — entre 1 et 26.
Il plia le papier avec soin, le remit dans la cavité et referma la montre. La pluie avait cessé. La rue sentait le pavé mouillé et la fumée de charbon. Il avait besoin d’un endroit tranquille pour réfléchir, et il savait exactement où le trouver.
La bibliothèque de son ancien club de cheminots, à deux rues de là, était fermée depuis des années. Mais la salle de lecture publique de Charing Cross restait ouverte jusqu’à six heures.
Il s’installa à une table du fond, la montre posée devant lui comme une pièce à conviction. Il sortit son carnet et recopia les nombres, ligne par ligne.
C’était trop long pour une simple substitution de lettres. À moins d’utiliser un livre de référence standard, il ne pourrait jamais décoder sans la grille. Mais les nombres allaient de 1 à 26, et ils étaient groupés par cinq. Cela ressemblait à des coordonnées.
Il traça mentalement le plan de Londres. Si chaque paire de nombres correspondait à une rue et à une maison — les nombres pairs pour l’est, les impairs pour l’ouest — la première série donnait approximativement quelque chose près de Soho. La deuxième concordait avec une ruelle derrière Dean Street.
Il vérifia ses calculs trois fois. Le résultat restait le même.
Soho.
Une adresse à Soho, code dans une montre que son père avait portée pendant la guerre. Et dédicacée par un certain R. Le lien avec le colonel R.V. devenait plus réel, plus solide, presque tangible.
Arthur remit la montre dans sa poche intérieure, contre son cœur. Il quitta la salle de lecture et remonta vers le nord. La nuit commençait à tomber, les lampadaires s’allumaient un à un, dessinant des flaques de lumière jaune sur les trottoirs mouillés.
Soho l’enveloppa bientôt de sa rumeur familière : les enseignes au néon des clubs, les rires gras devant les bars, les silhouettes furtives qui se glissaient dans les impasses. Arthur marchait vite, le col relevé, la main sur la montre dans sa poche.
La ruelle derrière Dean Street était plus étroite qu’il ne se la rappelait, presque un couloir entre deux murs de briques noircies. Au fond, une porte en bois, peinte d’un vert écaillé, avec un judas ovale à hauteur d’yeux.
Arthur leva la main pour frapper. Puis il s’arrêta.
Une vitre à l’étage au-dessus laissait passer une lumière pâle. Quelque chose bougeait derrière, une ombre qui n’était pas régulière. Il recula d’un pas, chercha le coin de la ruelle du regard — et le vit.
La silhouette était adossée au mur opposé, à une vingtaine de mètres. Le long manteau, le chapeau baissé sur les yeux. La même présence qui l’avait suivi depuis la gare, depuis le café d’Old Tom, peut-être depuis plus tôt encore.
Arthur ne détourna pas le regard. Il resta immobile, la montre pesant contre sa poitrine, la porte verte dans son dos.
— Je sais que vous êtes là, dit-il.
L’homme ne bougea pas. Mais la lumière au premier étage s’éteignit.
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