La Part du Signaleur
Lire le chapitre 21: Rescue on the Dock
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait chargé d'humidité et de gasoil. Arthur longea les entrepôts du quai ouest en comptant les pas, son souffle court. Le troisième bâtiment, celui à la porte bleue écaillée, était celui que les documents du père de Scar décrivaient. Il ne savait pas si le document était fiable, mais il n'avait plus rien d'autre.
La serrure céda après quatre minutes de travail. Pas un grincement quand il poussa la porte. Juste le clapotis de l'eau contre les pilotis et un bourdonnement électrique au fond.
L'intérieur sentait le moisi et le métal froid. Des caisses empilées barraient la vue, mais une ampoule nue éclairait la travée centrale. Eddie Marsh était là, assis en tailleur dans une cage d'acier montée sur roulettes, la tête baissée. Menottes aux poignets, chaîne au sol. Son visage était tuméfié, un œil fermé, la chemise maculée d'un brun ancien.
— Eddie.
La tête se releva lentement. La voix sortit rauque :
— Phelps ? T'es venu à pied ou t'as signé ton arrêt de mort ?
Arthur s'accroupit devant la cage. Le cadenas était neuf, trois gorges, bonne qualité. Il sortit un trombone plié.
— J'ai signé un chèque sans provision, Eddie. Détends-toi.
— C'est un piège, grommela Eddie. Ils savaient que tu viendrais. Ils m'ont laissé vivant pour t'attirer.
— Je sais.
Arthur enfonça la pointe du trombone dans la serrure. Ses doigts tremblaient à peine. Il força, tâtonna, sentit le premier ressort céder avec un déclic mou.
— Ils ont prévu quoi ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Victor et trois types. Ils arrivent dans une demi-heure, peut-être moins. Ils veulent te prendre avec la marchandise. Tout confisquer : les photos, le journal, toi.
— Ça leur laisse le temps d'apprendre à me connaître.
Second déclic. Arthur souffla, tourna le cadenas, le fit tomber. La porte de la cage s'ouvrit. Il saisit Eddie sous les épaules pour l'aider à se lever, mais le signalman s'affaissa aussitôt, les jambes mortes de ne pas avoir bougé depuis des jours.
— J'vais pas courir le 400 mètres, Phelps.
— T'as pas besoin de courir. T'as besoin de marcher. Allez.
Il le hissa, le cala contre son épaule. Eddie pesait dix kilos de moins que la normale. Ses os saillaient sous la chemise. Ils firent trois pas ensemble, lourds et maladroits.
Puis une lumière blanche explosa.
Quelqu'un venait d'allumer les halogènes du hangar. Arthur cligna des yeux, aveuglé, et recula instinctivement vers la cage.
Victor entra avec deux hommes, marchant lentement, sûr de son terrain. Son costume était gris impeccable, son chapeau incliné. Il tenait une cigarette, qu'il ne fumait pas vraiment — il la regardait brûler, comme s'il s'ennuyait.
— Phelps. Je me disais que tu passerais plus tôt. J'avais donné trente minutes de marge à Eddie.
Eddie émit un rire cassé, sans humour.
— Fallait bien que je récupère un peu de crédit auprès de toi pour pouvoir te trahir proprement.
Victor sourit. Il n'y avait rien derrière ce sourire.
— Tu vas mourir, Phelps. Mais pas tout de suite. D'abord tu vas me dire où tu planques les photos, le film, et tout ce que t'as pris dans la cave de Soho.
Arthur regarda autour de lui en maintenant Eddie debout. Deux issues : la porte par laquelle il était entré — désormais bloquée par un homme armé — et le panneau latéral coulissant qui donnait sur la rive. À moitié ouvert. Trop loin.
Mais il y avait un filet de sécurité dans son propre métier. Celui qu'on n'apprend pas dans les manuels : toujours préparer une voie de secours.
Il garda la main gauche dans la poche de son manteau, les doigts bougeant le plus discrètement possible.
— Victor, tu es déjà mouillé jusqu'au cou, dit-il. Cette affaire-ci te noie. R.V. ne te laissera pas garder une parcelle du butin, tu le sais.
Le nom de R.V. fit tressaillir un des hommes. Victor, lui, ne cilla pas.
— R.V. va faire de moi un homme riche, Phelps. Il m'a tenu parole jusqu'ici.
— Il a tenu parole parce que Édith n'a pas encore dit ce qu'elle sait, répliqua Arthur en resserrant son étreinte sur Eddie. Une fois tout le monde en sécurité, personne ne connaît son visage, et quelqu'un va nettoyer la maison.
Un silence tendu traversa le hangar. Eddie tourna la tête vers Arthur, un éclat de compréhension dans son œil valide.
Le trombone fit un troisième clic contre une porte invisible derrière eux.
Arthur fit un pas de côté en entraînant Eddie vers le quatrième pilier, là où les caisses formaient un mur compact. Son pied recula, s'appuya sur le bois — et une trappe s'ouvrit derrière les caisses, taillée dans le sol, menant à un étroit passage de service qui descendait sous le quai. L'endroit où les dockers remisaient les cerouettes.
Victor fronça les sourcils. Il lança :
— Après eux !
Mais Arthur avait déjà basculé dans la descente, Eddie calé contre lui comme un sac de pommes de terre. Son dos heurta la maçonnerie humide. La trappe retomba derrière eux, claqua.
Un passage sombre, couvert de champignons et de mousse, s'étendait vers la gauche, menant sous le ponton. Ils avancèrent à tâtons dans une noirceur complète, le souffle rauque d'Eddie contre son épaule.
À l'extrémité du passage, un escalier de fer rouillé remontait vers la lumière grise du quai extérieur. Ils émergèrent derrière un conteneur abandonné, à cinq mètres d'un vieux canot de sauvetage retourné sur des tréteaux.
Arthur vit les phares de deux voitures s'approcher. Trois hommes sortirent, fumant, armes à la ceinture.
Victor allait les rejoindre dans moins de trente secondes.
— Eddie, écoute-moi.
Eddie était gris, les yeux fermés. Arthur le guida vers le canot, en souleva l'extrémité par-dessus les tréteaux, glissa le corps du signalman dans la coque retournée. La forme du bateau le dissimulerait entièrement.
— Reste muet. Je reviens te chercher ou je n'reviens pas. Dans les deux cas, faut qu'tu restes vivant pour raconter.
Eddie attrapa sa manche d'une main faible.
— Le catalogue des crimes de Victor... Le journal, en poche intérieure de ma veste. Il faut que ça sorte.
Arthur hocha la tête. Puis il se releva, sortit de sa veste son écharpe, la noua et se mit à courir droit le long de la rive, dans la direction opposée au canot. Une silhouette fantomatique et claire, parfaitement visible dans le gris de l'aube naissante.
Un cri derrière lui.
— Il est là ! Il fout le camp vers les quais sud !
Des pas martelèrent la pierre. Trois hommes, puis quatre, puis cinq. Une voiture démarra en trombe sur le terre-plein.
Arthur courait. Le vent du fleuve lui giflait le visage, la poche arrière où il avait enfoui le journal d'Eddie battait contre sa cuisse. Il savait que chaque tournant le rapprochait du bout de la jetée, de l'eau froide, de zéro issue.
Mais il savait aussi quelque chose que Victor ignorait : les quais sud étaient une impasse — et c'était précisément là qu'il avait l'intention de les mener. Dix minutes de ruse pendant qu'Eddie recuperait des forces.
Il atteignit le bout du quai et se retourna. Les hommes arrivaient en file, dévalant les pavés. Victor ralentit en arrière-plan, sa cigarette maintenant allumée, un éclat satisfait dans l'œil.
— Fini de courir, Phelps ?
Arthur respira profondément. Huit mètres d'eau sombre derrière lui.
— Presque.
Il plongea.
L'eau noire le saisit comme un poing glacé, coupant le souffle. Il nagea droit sous la jetée, là où les pilotis formaient un labyrinthe de bois et d'ombres, tenant le journal au-dessus de sa tête autant que possible. Les cris s'étouffèrent, étouffés par la masse de soutènement.
Il s'amarra contre un pieu, tremblant, et resta immobile. L'eau le lavait. Au loin, il imagina Victor découvrant que la proie s'était volatilisée derrière la jetée, à sa portée, protégée par une centaine de mètres carrés de bois mort.
Son cœur résonnait contre sa poitrine. Mais dans cette eau sale du fleuve, sous les planches qui craquaient au-dessus de lui, une pensée le réchauffait : Eddie était vivant.
Et tout le catalogue de Victor, il l'avait sur lui, en souffrance.
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